1300 av. J.-C.

Les Phéniciens inventent l'alphabet

Les Phéniciens, installés dans l'actuel Liban, ont laissé dans la haute Antiquité la réputation de commerçants entreprenants et pragmatiques, au demeurant peu tourmentés par les questions d'ordre philosophique ou spirituel. On n'a conservé d'eux presque aucun écrit et très peu de témoignages artistiques...

Pourtant, jour après jour, nous leur sommes tous redevables de l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain : l'alphabet !

André Larané
Une couleur, un peuple

Le littoral proche-oriental constitué par l'actuel Liban, Israël et la Palestine est connu dans les textes anciens et dans la Bible sous le nom de Canaan. Ce mot évoque dans les langues sémitiques la couleur rouge et rappelle le savoir-faire des habitants, les Cananéens, dans l'obtention de cette teinture à partir d'un coquillage, le murex...

Le nom de Phénicie plus tard attribué à la partie nord de cette région nous vient des Grecs mais il a la même signification car il dérive du mot grec « poniké » qui signifie pourpre ! Le nom de Puniques donné par les Romains aux habitants de Carthage, colonie phénicienne, est la traduction en latin de « poniké ». La partie sud de Canaan, occupée par les Hébreux, est connue sous le nom de Palestine depuis la destruction de Jérusalem par les Romains.

Un peuple mystérieux

Au cours du IIIe millénaire av. J.-C., tandis que s'épanouissent les cités sumériennes (Irak actuel) et l'Égypte des pharaons, des groupes humains de langue sémitique s'établissent dans les plaines littorales de l'actuel Liban, au pied du mont Liban, l'un des très rares lieux du Moyen-Orient à connaître la neige en hiver.

Médaillon royal (Byblos, Phénicie, IIe millénaire av. J.-C.), musée de Beyrouth) Les nouveaux-venus sont connus dans la haute Antiquité sous le nom de Cananéens. C'est en particulier le nom qu'ils portent dans la Bible, leur pays portant celui de Canaan.

Ils ne forment pas un État ni ne constituent à proprement parler un peuple. Ils vivent dans des cités plus ou moins indépendantes, chacune gouvernée par un roi, avec une divinité qui lui est propre.

Beaucoup de divinités sont représentées par des pierres d'origine météorique (comme la Kaaba de La Mecque). Ces divinités apprécient les sacrifices humains, y compris ceux d'enfants, ce qui ternira la réputation des Phéniciens et de leurs lointains descendants, les Carthaginois, auprès de leurs voisins et ennemis, en particulier les Hébreux et les Romains.

Parmi les divinités qui dominent le panthéon cananéen, il y a le dieu de la vie et de la mort Baal (même racine sémitique que Yahvé et Allah), dont le culte imprègne Baalbek (la « ville de Baal »), à l'intérieur des terres, située dans la plaine de la Bekaa.

Il y a aussi la déesse de la fécondité Ashtart (Astarté pour les Grecs, Ishtar pour les Babyloniens): dans son sanctuaire, des jeunes filles pratiquent par dévotion la prostitution sacrée. Il y a enfin un jeune dieu de la végétation, particulièrement vénéré à Byblos, qui meurt et ressuscite régulièrement : les Grecs le récupèreront sous le nom d'Adonis.

Les Hébreux, un autre groupe de langue sémitique, considèrent Canaan comme un pays fabuleux « où coulent le lait et le miel » (formule maintes fois répétée dans la Bible). Ils s'établissent par la force dans sa partie méridionale, l'actuelle Palestine.

De Canaan aux Phéniciens

Dans un premier temps, les Cananéens semblent vivre tranquillement de l'agriculture ainsi que de l'exploitation des très belles forêts de cèdres du mont Liban, ce qui leur vaudra une réputation d'excellents charpentiers. Ils fondent des cités portuaires le long de la côte, en particulier Guebal (Byblos pour les Grecs), Sidon et Tyr.

Ils se montrent aussi particulièrement habiles dans la production de la teinture rouge ou pourpre, très prisée autour de la Méditerranée. Celle-ci est obtenue en faisant bouillir un coquillage, le murex, que l'on trouve en abondance sur les plages du littoral.

Stèle en écriture phénicienne, BnF, Paris Question géopolitique, les cités phéniciennes se satisfont d'une allégeance à l'un ou l'autre des grands souverains de la région: le roi des Hittites, un peuple indo-européen établi en Anatolie (l'actuelle Turquie), et le pharaon d'Égypte.

Avides de compléter leurs maigres ressources, les Phéniciens se font marins et commerçants. Perfectionnant la construction navale, ils apprennent à naviguer le long des côtes de la Méditerranée et même de la Mer Noire.

Habiles à se guider d'après les étoiles, ils ne craignent pas de naviguer la nuit mais sans jamais beaucoup s'éloigner des côtes.

Ils pratiquent le troc ainsi que le raconte à sa manière pittoresque le voyageur grec Hérodote : ils débarquent sur une place, déballent leurs marchandises, laissent les habitants du cru faire leur choix et proposer une contrepartie ; une fois l'échange effectué, ils remballent leurs achats et se retirent.

Parfois, les affaires ne se passent pas aussi tranquillement et les Phéniciens, trouvant belles les filles du cru, se font un plaisir de les enlever en vue de les revendre ailleurs comme esclaves.

Leurs exploits ont inspiré le mythe de l'enlèvement d'Io (fille du roi d'Argos) aux Grecs, qui tenaient les Phéniciens pour des pirates plus que pour des marchands.

22 caractères qui changent tout

Si l'on parle encore des Phéniciens avec beaucoup d'intérêt, c'est que l'on doit à ces entrepreneurs pragmatiques l'invention de l'alphabet (le mot lui-même est comme tant d'autres d'origine grecque, leurs deux premières lettres se nommant alpha et bêta).

Vers l'an 1300 av. J.-C., les Phéniciens se mettent en tête de simplifier les deux écritures dont ils disposent : l'écriture cunéiforme en usage en Mésopotamie et les hiéroglyphes en usage sur les bords du Nil.

Ces écritures, dérivées d'idéogrammes (un dessin = un mot), sont essentiellement syllabiques : à chaque syllabe correspond plus ou moins un signe, ce qui fait un total de quelques milliers de signes. Pas facile à apprendre ni à manier !

Par approches successives, les Phéniciens ramènent les caractères aux sons et non plus aux syllabes. Au final, ils arrivent à transcrire tous les mots de leur langue avec 22 caractères seulement, correspondant à autant de consonnes. L'alphabet est né. Les Grecs l'emprunteront aux Phéniciens et y ajouteront les voyelles. Ils nous le lègueront presque sans changement par l'intermédiaire des Romains.

Les Grecs, auxquels on doit décidément une grande partie de notre vocabulaire concernant l'Antiquité, confondront sous une même racine :
– le papyrus (biblion en grec, fibre végétale dont on fait le papier,
– la ville phénicienne de Guebal (Byblos pour les Grecs), spécialisée dans le commerce dudit papyrus et célèbre pour ses ateliers d'artisans-relieurs,
– enfin le livre lui-même, la Bible.

Grandeur de Tyr

Au XIIIe siècle, le temps se couvre pour les Égyptiens et les Hittites. Un affrontement majeur entre le pharaon Ramsès II et son rival Mouwatalli, à Qadesh, en Syrie, laisse les deux puissances épuisées et leur enlève l'envie de nouvelles conquêtes...

Pour ne rien arranger, des envahisseurs indo-européens venus d'on ne sait où font irruption sur le littoral égyptien. Ces Peuples de la mer mettent à mal l'Égypte. Certains d'entre eux, les Philistins, qui ont laissé leur nom à... la Palestine, font aussi le siège de la ville phénicienne de Sidon.

Le déclin de Sidon va faire la fortune de Tyr, sa voisine, une cité inexpugnable sur son promontoire rocheux. Profitant de l'effacement de l'Égypte, Tyr va porter à sa plus grande extension le commerce phénicien.

À partir de 1200 av. J.-C. environ, la cité domine de façon écrasante le commerce méditerranéen. Elle atteint son apogée sous le règne du roi Hiram 1er dont la Bible nous dit qu'il aurait été l'ami de Salomon, le roi d'Israël, son voisin.

Navire de commerce phénicien (Sidon), musée de Beyrouth.

Tyr enlève l'île de Chypre à ses rivaux grecs et en exploite avec profit le cuivre. Tyr fonde d'autre part Gadès et Utique dans l'actuelle Tunisie entre le XIIe et le Xe siècle, et surtout Carthage (ou Qart hadasht, la Ville neuve) au nord de l'actuelle Tunis.

L'expansion de Tyr est stoppée par l'arrivée des Assyriens. Après une longue résistance, Tyr fait sa soumission au roi Sennachérib vers l'an 700 av. J.-C. Un siècle plus tard, elle est prise par le roi de Babylone Nabuchodonosor II, qui s'empare aussi de Jérusalem.

Tomber de rideau

Les guerres, ainsi que la concurrence de plus en plus redoutable des Grecs, finissent par ruiner le commerce phénicien. Le coup de grâce lui est donné lorsque Alexandre le Grand assiège Tyr en 332 av. J.-C. La cité, protégée par son promontoire, donne d'ailleurs bien du fil à retordre au conquérant. Celui-ci fait construire une jetée de 600 mètres pour amener au pied des murailles des machines de sièges plus hautes que celles-ci. 8.000 défenseurs seront ensuite massacrés et près de 30.000 personnes seront vendues comme esclaves.

Cette « contrariété » mise à part, les Phéniciens vont se plier sans trop de réticences au joug des Grecs. Comme dans la Palestine voisine, la langue grecque triomphera au sein des élites urbaines mais le peuple restera fidèle à sa langue sémitique, proche de l'araméen (la langue du Christ).

Suite à l'arrivée des légions de Pompée, en 64 av. J.-C., l'ex-Phénicie et son arrière-pays sont ravalés au rang de simple province, la Provincia Syria (Syrie). Cette province se gardera de toute révolte comme la Palestine voisine mais accueillera avec bienveillance la prédication de Saint Paul et des premiers apôtres chrétiens.

S'il ne reste plus trace des Phéniciens ni des Cananéens, constatons tout de même que leurs cités sont encore bien vivantes, de Beyrouth à Tyr, en passant par Sidon (Saïda), Tyr et Baalbek (ce qui n'est pas le cas de métropoles plus importantes comme Babylone ou Ninive). -

Commentaire : des Phéniciens aux Libanais

Les habitants chrétiens et druzes du Mont-Liban se sont constitués en État autonome, le Liban, sous le protectorat de la France après la Première Guerre mondiale. La plaine littorale, avec ses cités d'origine phénicienne a été rattachée au nouvel État, de même que la vallée orientale de la Bekaa, l'une et l'autre majoritairement musulmanes.

Dans le souci de se donner une identité nationale, les élites du nouvel État ont cultivé l'idée d'une filiation directe entre les Phéniciens et eux-mêmes. Historiquement, cette filiation est pour le moins partielle et quelque peu mythique.

Publié ou mis à jour le : 2020-03-20 17:57:26

 
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