Rien ne destinait vraiment Jean-Baptiste Charcot à devenir un explorateur polaire de renom. Né à Neuilly-sur-Seine le 15 juillet 1867, il est l’héritier d’un nom illustre, celui de son père, Jean-Martin Charcot (1825-1893), neurologue mondialement reconnu. Il suit d’abord la voie familiale et s’engage dans des études de médecine tout en pratiquant le rugby à haut niveau. Mais l’océan l’attire pourtant irrésistiblement. La science aussi. L’exploration surtout.
Dans les deux ou trois années qui suivent la disparition de son père, Jean-Baptiste Charcot soutient sa thèse de doctorat de médecine, accède à la finale du championnat de France de rugby, se marie avec Jeanne Hugo, petite-fille du poète, divorcée de son ami Léon Daudet. Enfin, last but not least, il se fait construire un premier bateau, un cotre, qu’il baptise Pourquoi pas ?, un nom appelé à la célébrité, et entre dans la réserve de la Marine nationale.
Ce curieux nom de navire vient de ce que, dans son enfance, le commandant Jean-Baptiste Charcot répondait « Pourquoi pas ? » à ceux qui doutaient de sa volonté de devenir marin et explorateur.
Premières croisières
En 1902, à 35 ans, Charcot embarque avec son épouse à bord d’une goélette pour une croisière en Islande et jusqu’à Jan Mayen, une île volcanique perdue dans les confins de l’Arctique. Il franchit pour la première fois la latitude du cercle polaire (66°34’). La révélation est totale. La découverte des hautes latitudes décidera du reste de sa vie...
En ce début du XXe siècle, les pôles apparaissent aux aventuriers de sa trempe comme les dernières parties de la planète qui restent à explorer ! Si l'on met de côté le Massaliote Pythéas qui a peut-être franchi le cercle polaire arctique il y a 2400 ans, il a fallu attendre le milieu du XIXe siècle pour que se multiplient les explorations scientifiques au-delà des cercles polaires. Charcot s'inscrit dans ce mouvement qui va conduire dès 1909 Peary au Pôle nord et dès 1911 Amundsen au Pôle sud...
Grâce à la fortune familiale, il fait construire le bateau dont il rêve chez le père Gauthier aux chantiers navals près de Saint-Malo en Bretagne. Son futur bateau d’expédition est un trois-mâts de 245 tonneaux, long de 32 mètres et large de 7 mètres 50, aux lignes proches d’une goélette de pêche. C’est un navire robuste, simple et taillé pour naviguer dans les glaces.
Été 1903, le monde est sans nouvelle de l’expédition du Norvégien Otto Nordenskjöld en Antarctique. Charcot veut participer aux recherches mais il se heurte à l’indifférence à Paris. « L’opinion française est myope et voit mal au bout du monde », déplore-t-il. Il ne se décourage pas pour autant. Il redouble d’effort. Il insiste. Il convainc. Il mobilise. Son entregent fait la différence : le président de la République Émile Loubet accepte de parrainer sa prochaine expédition.
L’Académie des sciences, la Société de géographie et le Muséum d’histoire naturelle suivent. Les financements, eux, manquent toujours. Charcot a pourtant investi sa fortune personnelle mais cela ne suffit pas. Le journal Le Matin lui vient en aide en lançant une souscription publique, du « crowfunding » avant l’heure.
Naissance d’une légende
L’opération connaît un succès spectaculaire au point que le bateau est baptisé Le Français en hommage à ses généreux souscripteurs. Entre-temps, Otto Nordenskjöld réapparaît, sain et sauf. Qu’importe : l’expédition est tout de même partie en Antarctique. Sur son voilier Le Français, Charcot et son équipage explorent la terre de Graham, puis la terre Alexandre Ier aperçue par Bellingshausen, chef d’une expédition russe 80 ans auparavant.
Sur place, Charcot procède à une impressionnante moisson scientifique avec à la clef notamment 1 000 kilomètres de côtes nouvelles relevées, 3 cartes marines dressées, ainsi que 75 caisses d’observations, de notes, de mesures et de collections dument conditionnées. Un inventaire à la Prévert qui ne dit de l’essentiel : Jean-Baptiste Charcot est un navigateur sûr, un chef respecté, un meneur d’hommes et un explorateur charismatique.
Celui que l’on appelle désormais « Le commandant Charcot » (son grade dans la Marine nationale) ramène tout son équipage, à défaut de son bateau trop amoché par les glaces. Il a dû l’abandonner au terme de l’expédition et l’a revendu à Buenos Aires avant de rentrer à bord d'un paquebot.
De retour à Paris, Jean-Baptiste Charcot est accueilli comme un héros. Le Britannique Robert Falcon Scott lui attribue un surnom flatteur : « Le Gentleman polaire ». Cette reconnaissance, autant de ses pairs que des décideurs et du grand public, l’incitent à préparer une nouvelle expédition en Antarctique.
Seule ombre au tableau, sa femme a demandé et obtenu le divorce pour abandon du domicile conjugal ! Qu’à cela ne tienne. Fort d'une gloire nouvelle, l'explorateur se remarie et obtient assez de subventions pour armer un nouveau navire.
Il repart de 1907 à 1909 vers le sixième continent (l’Antarctique), à bord cette fois d’un voilier de 445 tonneaux, le Pourquoi-Pas ? IV. Sa nouvelle femme en est la marraine et le président Paul Doumer le parrain. C’est un trois-mâts barque, long de 40 mètres, jaugeant 825 tonneaux et propulsé par un moteur à la vapeur de 550 chevaux. Un navire solide, racé, qui entrera dans la légende.
La France tient enfin son grand héros polaire. Charcot explore la péninsule de Graham pendant l'année 1909 et baptise une baie du prénom de sa nouvelle épouse, Marguerite.
Pendant la Première Guerre mondiale, il sert comme lieutenant de vaisseau dans la Marine. Puis, sitôt la guerre finie, reprend avec le Pourquoi pas ? ses campagnes polaires.
En 1934, il installe au Groenland la mission ethnographique du jeune Paul-Émile Victor, qui veut étudier les Inuits.
Jean-Baptiste Charcot continuera de sillonner l'Atlantique nord jusqu'à sa fin tragique, un matin de septembre. Des obsèques nationales auront lieu à Notre-Dame de Paris.




Jean-Baptiste Charcot, le « gentleman des pôles »









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