Aux sources de l'Histoire - La saga Vonschriltz (Amérique, 1790) - Herodote.net

Aux sources de l'Histoire

La saga Vonschriltz (Amérique, 1790)

Né allemand au Danemark, Jean-Joseph Vonschriltz va s’installer en France, devenir Français et mourir en soldat pour le Roi-Soleil en 1709. Il laisse deux fils, Jean-Baptiste, mort en 1745 sans descendance, et Louis-Joseph, dont le fils aîné Charles-Louis, aura six enfants. Au fil des générations, le nom Vonschriltz perdure jusqu’à nos jours.

Ce troisième volet consacré à la famille Vonschriltz va explorer un épisode étonnant, celui de l’aventure américaine de deux des enfants de Charles-Louis, Jean-Louis et Louis-Victor, qui décident de partir pour le Nouveau monde en 1790, alors que la France est en pleine Révolution.

Le mirage américain

Jean-Louis, « bourgeois de Paris » grande rue du Faubourg St-Antoine et Louis-Victor ne furent pas considérés comme des émigrés au sens politique mais plutôt comme des victimes du mirage américain, dans un contexte troublé par des opérations de spéculation hasardeuses.

Carte de l'Ohio, Samuel Augustus Mitchell, 1846, David Rumsey Historical Map Collection, Philadelphie.Ils furent parmi les « French Five Hundred » (cinq cents Français, peut-être un millier) en partance pour Gallipolis, la « cité des Gaulois », dans l’actuel Ohio.

Jean-Louis et Louis-Victor s’embarquèrent au Havre sur le « Recovery » au printemps 1790. La traversée se passa très mal. Le navire anglais de 86 passagers s’abima pendant la traversée et dut être secouru par un autre navire britannique, le « Elizabeth ».

Escale à New-York

Le 15 mai, Louis-Victor écrit de Perth Amboy (New Jersey), près de New York :
Lettre de Louis-Victor Vonschriltz, 1790.« Nous sommes arrivés le 3 mai à midi, devant le port de New York. Mais comme notre destination n'était pas pour cet endroit-là, on nous donna l'ordre, de la part du Congrès, de nous rembarquer à nouveau pour nous rendre à la ville d'Amboy pour nous y rafraîchir, et attendre leurs ordres pour poursuivre notre route jusqu’à l'Ohio. Nous sommes logés chez les Bourgeois qui sont très-honnêtes, et desquels nous avons reçu des instructions du sol que nous allons habiter, parce que plusieurs y ont leurs enfants et autres parents, et tous disent qu'ils aiment mieux dix arpents dans les terres de l'Ohio que cent où nous sommes, quoiqu’elles ne soient pas trop mauvaises. » (Lettre sur les conditions du voyage, répertoriée par William Playfair in Lettres et observations adressées à l’abbé Aubert au sujet de l’extrait d’un écrit intitulé : Le nouveau Mississippi ou les dangers d’habiter sur les bords du Scioto in Affiches Annonces et avis divers, n° 102, lundi 12 Avril 1790).

Le mirage fonctionne. Tout a été fait dans les règles. Chaque candidat à l’émigration a signé un contrat en bonne et due forme devant notaire à Paris. Mais les Français arrivèrent en réalité sur un territoire vierge dont ils n’étaient nullement propriétaires : la société du Scioto, qui avait collecté les fonds auprès des Français, n'avait pas acheté de terrains dans l’Ohio. Leurs titres de propriété étaient sans valeur.

Le mirage américain, publié dans La gazette nationale ou le Moniteur universel, 6 mars 1790, n° 65.Le Président George Washington réagit à ce scandale qui donnait une piètre image de son pays pourtant érigé en modèle par les révolutionnaires français. Il donna des terres aux malheureux Français dans le comté de Scioto. Ceux qui s'installaient dans la concession française devaient exploiter la terre pendant cinq ans pour en devenir propriétaires. Les Français qui sont restés à Gallipolis ont dû acheter le terrain une seconde fois auprès du propriétaire légitime, la « Ohio Company ».

Nous sommes ici dans l’ancienne Amérique française. Au milieu du XVIIIe siècle, le roi de France faisait poser des plaques en plomb à l’embouchure des rivières de la région pour revendiquer la propriété des terres qu’elles drainaient. C’est de là que partit la « guerre franco-indienne » associant Français et tribus indigènes dans la guerre de conquête menée par les Anglais.

Mais pour les Français, il ne s’agit que d’un épisode de la guerre de Sept Ans. Ce conflit, relaté par Fenimore Cooper dans le célèbre roman « Le dernier des Mohicans » (1824), aboutit en 1763 au transfert de toutes les propriétés françaises aux Britanniques. En offrant ces terres aux Français, Washington voulait peut-être affirmer la reconquête définitive de ce territoire sur les Anglais.

Le bon filon

Nos cousins américains disposent parfois d’archives familiales intéressantes. Au sujet des circonstances de l’arrivée des Français à Gallipolis, on se reportera plus sûrement à Jocelyne Moreau-Zanelli, Gallipolis : l'histoire d'un mirage américain au XVIIIe siècle, L'Harmattan, 1996 ; d’après sa thèse de doctorat soutenue à Orléans la même année sous la direction de Bernard Vincent.

Les Vonschriltz s'enracinent en Amérique

Sans doute victime d’un changement de vie trop brutal, Jean-Louis mourut peu de temps après son arrivée. Il laissait à Gallipolis une fille, Anne Marie, née à Paris en 1789 (qui se mariera trois fois) et son épouse Marie-Élizabeth Madeleine Beuzelin. Celle-ci se remaria à Gallipolis en 1792 à Jean Jules LeMoyne de Villers avec qui elle eut une fille. Elle mourut en 1813 après deux autres mariages.

Répartition des lots à Gallipolis, 1791 : un croquis des quatre lots dessinés par les habitants de Gallipolis, 20 janvier 1791.Louis-Victor, qui était fondeur, selon la tradition familiale, épousa le 5 juillet 1790 Marguerite Courcelle, une compatriote de Gallipolis. Leur fils Alexandre-Louis Vonschriltz naquit à Gallipolis le 19 mars 1791.

Les Vonschriltz apparaissent dans les listes de rachats de terre à Gallipolis à partir de 1791. Ils ne cessent d’ajouter des terres à leur propriété initiale jusqu’en 1810. Puis ils déménagent à Salem, Ohio (à ne pas confondre avec le Salem du Massachussetts) et commencent à vendre leurs terres de Gallipolis. Marie-Marguerite mourut à Salem en avril 1822. 

Tombe de Louis-Victor Vonschriltz.Louis-Victor se remaria en octobre à Gallipolis, alors âgé de 60 ans, avec la française Madeleine Renan, âgée de 32 ans (qui mourut sept ans plus tard). Puis il se maria une nouvelle fois en 1832, à l’âge de 70 ans, à Nancy Carnes, âgée de 39 ans. Il mourut à Salem le 26 octobre 1837. Sa dernière épouse lui survivra jusqu’en 1868.

Alexandre-Louis Vonschriltz, qui est fermier, eut neuf enfants de son mariage avec Élisabeth Long en 1811. En 1813, il participa à la guerre anglo-américaine (nous sommes près des Grands lacs où se déroulèrent d’importantes batailles navales). Il mourut à Salem le 20 avril 1856 à l’âge de 65 ans.

Son fils Joseph (1832-1907), fermier et forgeron, épousa Élizabeth Sloane en 1853. Ils eurent 13 enfants. Leurs descendants participèrent à une grande réunion familiale en 1935. De Salem, ils partirent habiter, vers 1880, à Jackson, comté de Pike, Ohio (au nord de Gallipolis).

James, l’un des treize enfants, épousa en 1880 dans le comté de Pike Laura Wickline, puis partit s’installer dans le comté de Colombus. Forgeron par transmission du savoir faire familial, il multiplia les projets, tenta de faire fortune dans l’Oregon. Il mourut en 1939 à Newark, Ohio, à l’âge de 83 ans, dans un accident de voiture. Il fut inhumé à Scioto.

James Vonschriltz dans son camion de maraîcher en 1899. L'agrandissement est une photographie du garage de James Vonschriltz en 1921.

En 1899 était né à Colombus son fils Forest Wray, comptable et professeur de piano. De son fils Billy Wray, bibliothécaire, qui fit la Guerre du Pacifique, naquit Loraine Lynne qui s’est passionnée pour l’histoire de cette famille originaire du Danemark, parisienne puis américaine.

La stabilité géographique de la famille américaine sur la longue durée est en revanche remarquable puisque nous retrouvons encore les arrière-petits-enfants de Joseph dans l’Etat de l’Ohio.

Réunion de la famille Vonschriltz, novembre 1935.

La construction d’une légende familiale

Les légendes familiales recèlent souvent une part de vérité. Les descendants des Vonschriltz ignoraient tout de leurs origines réelles. Louis Victor, considéré à juste titre comme le « pionnier » de la famille américaine, était nommé Adam. Il était considéré comme un Allemand né à Berlin, d’origine noble, qu’on appelait « baron ». Peut-être à cause de son émigration en pleine Révolution, la famille pense également qu’il était prêtre. Ce que nous n’avons pas pu confirmer.

Lorain Lyne, descendante de Louis-Victor Vonschriltz, témoigne :
Lorain Lyne dans le miroir familial exposé au musée de Gallipolis. Selon la légende, Daniel Boone (1734-1820), emblème du nationalisme américain, symbole du mythe de la Frontière et de la progression de la colonisation européenne vers l’Ouest, aurait sculpté et offert ce miroir en bois à Louis-Victor Vonschriltz.« Je suis fière d'être une descendante de Louis Victor von Schriltz. Victor a quitté Paris pour affronter les difficultés de l’Ohio, un territoire nouveau dit de « frontière ». Il y a prospéré en tant que propriétaire terrien et il était très respecté dans sa communauté de Gallipolis. Aujourd'hui, le nom des Vonschriltz a disparu en France, mais en Amérique, leurs descendants se comptent par milliers. Les cousins Vonschriltz restent en contact via les médias sociaux et nous avons même une page Facebook. »

« I am proud to be a descendant of Louis Victor vonSchriltz, Victor left his home in Paris to face the hardships of the Ohio frontier. He prospered as a man of property and was well respected in his community of Gallipolis. Today the vonSchriltz name has disappeared in France, however, in America the descendants number in the thousands. The vonSchriltz cousins are able to stay in touch through Social Media and we even have a Facebook page. »

Philippe Chapelin, généalogiste
Publié ou mis à jour le : 2018-11-26 17:59:28

 
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