8 février 1807

Du sang dans la neige à Eylau

Le 8 février 1807, Français et Russes s'affrontent à Eylau, en Prusse orientale (enclave actuelle de Kaliningrad, Russie), dans des conditions météorologiques très dures.

Au terme d'une bataille indécise et sanglante, Napoléon Ier éprouve pour la première fois le coût humain de la guerre sans avoir atteint son objectif qui était de détruire l'armée russe.

Fabienne Manière
Napoléon au-dessus de la mêlée

Cette peinture célèbre d'Antoine-Jean Gros répond à une commande officielle destinée à montrer au public la magnanimité de l'empereur et à faire oublier le coût humain de la bataille. L'empereur affecte une attitude quasi-mystique, bien éloignée de la réalité. Un hussard lituanien blessé l'implore : « César, tu veux que je vive, eh bien ! qu'on me guérisse, je te servirai fidèlement comme j'ai servi Alexandre ».

Chasse aux Russes

Par sa victoire d'Austerlitz, un an plus tôt, Napoléon Ier a mis les Autrichiens hors jeu. Mais aussitôt après, il a dû faire face à une quatrième coalition unissant cette fois les Prussiens aux Russes et aux inévitables Anglais.

Les Prussiens sont à leur tour mis hors jeu à Iéna et Auerstaedt. Davout, le héros d'Auerstaedt, fait son entrée à Berlin. Napoléon Ier le suit le 27 octobre 1806 et par un soleil éclatant, sous les acclamations, franchit la célèbre porte de Brandebourg. Le roi Frédéric-Guillaume III et la reine Louise, indomptable autant que belle, ne l'ont pas attendu et se sont réfugiés en Prusse orientale, à Königsberg.

Ne restent plus en lice sur le Continent que les Russes du jeune tsar Alexandre Ier. À la tête de sa Grande Armée, Napoléon se lance à leur poursuite dans les plaines glacées de Pologne.

À Varsovie, le 19 décembre 1806, les Polonais l'accueillent en libérateur. Comme la tendre comtesse Marie Walewska, qui se jette dans ses bras, ils attendent de lui qu'il leur restitue leur indépendance, volée quinze ans plus tôt par leurs puissants voisins.

Pour l'heure, l'Empereur des Français se soucie avant tout d'en finir avec la guerre. Ses « grognards » supportent de moins en moins bien les difficultés de ravitaillement et les marches épuisantes dans un paysage gelé. Ils sont d'autre part sans cesse harcelés par les Russes.

Napoléon mène une campagne peu concluante avec des combats meurtriers et indécis, notamment à Golymin et Pultusk le 26 décembre 1806 puis à Hoff le 6 février 1807, avec un total d'environ 4 000 morts et blessés dans la Grande Armée, un peu plus chez les Russes.

Napoléon prévoit d'attaquer l'ennemi sur son flanc mais les Cosaques interceptent un courrier qu'il envoie au maréchal Bernadotte pour lui faire part de son plan... Aussitôt, l'armée russe, sous le commandement du comte Levin Bennigsen (56 ans), un général originaire de Hanovre (Allemagne), se replie vers le village d'Eylau.

Boucherie au cimetière

Le 8 février 1807, Bennigsen, dans l'attente de ses alliés prussiens, se met en ordre de bataille au pied du village, sur plus de quatre kilomètres. Autour de la butte, avec son église et son cimetière, une plaine s'étend à perte de vue, parsemée d'étangs gelés.

Le Russe dispose de 60 000 hommes. Face à lui, Napoléon, campé sur la butte d'Eylau, près de l'église et du cimetière, dispose de 40 000 hommes et seulement 200 pièces d'artillerie. Il attend le renfort du maréchal Ney et de ses 10 000 hommes.

La bataille débute tôt le matin après un violent duel d'artillerie. Puis, la droite de Beningsen attaque la gauche de l'armée française, dégarnie.

Davout, à l'extrême-droite du dispositif français, voit le danger. Avec son corps d'armée, il déborde la gauche russe. À ce moment-là, Augereau, au centre, se lance à son tour à l'attaque.

La situation semble se redresser pour les Français quand survient une violente tempête de neige. Les hommes d'Augereau sont aveuglés. Leur chef lui-même, malade, attaché sur son cheval, est désorienté. L'artillerie russe frappe à bout portant et fait près de 1000 tués sur 6 500 hommes.

Et quand le temps s'éclaircit enfin, les Russes découvrent une brèche en face d'eux. Ils s'y engouffrent avec l'objectif d'atteindre le mamelon d'Eylau où se tient Napoléon en personne.

L'Empereur et son état-major sont sauvés in extremis par la cavalerie de Murat. Cette fameuse charge des « quatre-vingts escadrons », la plus grande de l'Histoire avec 12 000 cavaliers, culbute l'ennemi avec une rage inouïe qui restera à la postérité. On se bat jusque dans le cimetière.

Enfin, Davout reprend l'offensive. Il repousse de justesse le Prussien Lestocq qui vient d'arriver sur le champ de bataille. L'arrivée de Ney, à la fin de la journée, sauve les Français de la déconfiture.

Le colonel Lepic n'a pas froid aux yeux

La marche de l'infanterie russe vers le fameux cimetière est contenue par les grenadiers à cheval du colonel Louis Lepic (42ans), héros de la journée. Comme son corps de cavalerie est cerné par l'ennemi et aveuglé par la neige, le colonel se tourne vers ses hommes : « Haut les têtes ! La mitraille, ce n'est pas de la merde ». Là-dessus, les grenadiers se dégagent par une charge décisive.

Quand enfin, blessé aux genoux mais vivant, Lepic se présente devant l'Empereur, celui-ci le nomme général de brigade et déclare : « Je vous croyais pris, général, et j'en avais une peine très vive ». - Sire, répond Lepic, vous n'apprendrez jamais que ma mort ».

Le colonel Lepic (1765-1827) à la bataille d'Eylau, par Édouard Detaille, musée de Versailles
Résultat indécis

La bataille se solde par une effroyable boucherie. Pas moins de 40 000 morts et blessés au total.

On a plus tard prétendu que, visitant le champ de bataille d'Eylau, il aurait murmuré, cynique : « Une nuit de Paris réparera tout cela ». Le mot aurait été en fait prononcé par le Grand Condé après la bataille de Seneffe (11 août 1674). Dans les faits, l'Empereur, sincèrement ému, consacre les journées suivantes à parcourir le champ de bataille et organise les secours aux blessés des deux camps.

Le 14 février, encore sous le choc, il écrit à l'impératrice Joséphine : « Je suis toujours à Eylau. Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n'est pas la plus belle partie de la guerre. L'on souffre et l'âme est oppressée de voir tant de victimes »

Comme ses troupes sont épuisées, et lui-même tout autant, l'Empereur prend ses quartiers d'hiver sur place, en Prusse orientale, et attend le printemps pour repartir en campagne.

Il remportera alors sur les Russes, à Friedland, la victoire incontestable dont il avait besoin pour briser la quatrième coalition (il y en aura sept au total !) et signer enfin la paix avec le tsar Alexandre Ier à Tilsit.

La bataille d'Eylau est la dernière bataille d'une Grande Armée proprement française. Napoléon va ensuite renforcer ses rangs avec des recrues de toute l'Europe : Allemands, Polonais, Italiens... Plus européenne et plus nombreuse, la Grande Armée va y perdre un peu de son âme mais aussi et surtout la rapidité qui avait fait sa supériorité.

Une bataille très disputée

Le prince Piotr Ivanovitch Bagration (1765, Kizliar ;  7 septembre 1812, Mojaïsk), portrait par George Dawe, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg La bataille d'Eylau va inspirer à Balzac son roman Le colonel Chabert, l'histoire d'un officier blessé et frappé d'amnésie qui tente bien plus tard de retrouver sa fortune et sa femme.

Bien que Napoléon Ier soit resté maître du terrain à l'issue de la bataille d'Eylau, les Russes n'ont pas manqué de lui contester la victoire.

Après l'annexion de la Prusse orientale, beaucoup plus tard, en 1945, Staline a rebaptisé le village Bagrationovsk, du nom du général géorgien Pierre de Bagration qui assistait Bennigsen (trop allemand au goût des Soviétiques). Le site appartient aujourd'hui à l'enclave russe de Kalininingrad. 

Le journaliste Jean-Paul Kauffmann a consacré un très bel essai à cette bataille et au pèlerinage familial qu'il a effectué sur le site à l'occasion du 200e anniversaire, Outre-Terre (Équateurs, 2016).

Publié ou mis à jour le : 2020-02-03 12:30:17

 
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