18 août 2008 - Le retour d'Ivan le Terrible - Herodote.net

18 août 2008

Le retour d'Ivan le Terrible

Comme la Tchécoslovaquie il y a 40 ans, la Géorgie s'est laissé abuser par les mirages de la démocratie et de l'Occident. Elle a cru pouvoir s'émanciper de la Russie. D'Ivan le Terrible à Pierre le Grand, de Staline et Brejnev à Poutine, c'est toujours par la force que les maîtres du Kremlin croient régler leurs problèmes. Pour quel résultat ?...

Lire notre dossier : La Russie entre nostalgie et futur

Le drame est tombé comme la foudre dans un ciel d'orage. Tandis que l'opinion mondiale n'avait d'yeux que pour les prochains Jeux Olympiques de Pékin, la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice se rendait le 10 juillet 2008 à Tbilissi, capitale de la Géorgie, pour s'entretenir avec le président Mikheïl Saakachvili (40 ans), diplômé de Harvard, élu en 2004 à la tête du pays, deux ans après la « Révolution des roses ».

Sans doute ont-ils évoqué la candidature de la Géorgie à l'OTAN, un motif d'irritation pour l'ancien tuteur russe. L'a-t-elle assuré de son soutien face aux pressions de Moscou ou au contraire mis en garde ? On ne le saura jamais...

Au même moment, Moscou concentrait des troupes à la frontière de la Géorgie, sous le prétexte de protéger les habitants de l'Ossétie du Sud, un territoire sécessionniste, grand comme la Lozère (70.000 habitants pour 3500 km2). Mais dans le même temps, les Russes faisaient mine de désapprouver les Abkhazes et les Ossètes qui agressaient quelques patrouilles géorgiennes sur la ligne de cessez-le-feu.

Un héritage stalinien

La Géorgie, enclavée à l'ouest du Caucase, au bord de la mer Noire, est un petit pays de 70.000 km2 et 4 millions d'habitants. Comme l'Arménie voisine, elle a été christianisée très tôt, vers le IVe siècle. Les Géorgiens sont devenus pour la plupart chrétiens orthodoxes, comme leurs voisins byzantins et russes.

Le 28 janvier 1801, après un millénaire d'existence discrète et chaotique, le royaume de Géorgie a été annexé par la Russie tsariste. L'épisode communiste lui a valu d'être reconstitué sous la forme d'une République soviétique.

Mais Staline a constitué en son sein trois micro-entités autonomes : l'Abkhazie (8600 km2 et 150.000 habitants en 2006 dont 17% seulement d'Abkhazes !), l'Ossétie du Sud (3900 km2 et 70.000 habitants en 2006 dont 66% d'Ossètes), enfin l'Adjarie (3000 km2 et 370.000 habitants). Ces entités sans passé national ni unité culturelle ou ethnique ont été utilisées par Staline puis par les dirigeants actuels de la Russie pour diviser et affaiblir les Géorgiens.

Lorsque le pays a recouvré son indépendance, le président géorgien, l'ultra-nationaliste Zviad Gamsakhourdia, n'a rien eu de plus pressé que de supprimer l'autonomie de ces entités avec pour conséquence une première guerre civile particulièrement meurtrière qui a abouti à la défaite des Géorgiens, les Abkhazes et les Ossètes ayant bénéficié de l'appui des Russes. Un calme provisoire est revenu avec le renversement de Gamsakhourdia et l'accession d'Édouard Chevarnadze à la présidence.

Mikheil Saakachvili a-t-il vu dans l'attitude des Russes et des Américains un encouragement à agir ? D'après des télégrammes diplomatiques américains publiés par Wikileaks et Le Monde (3 décembre 2010), il pensait que les Russes le laisseraient agir en Ossétie du Sud mais resteraient intraitables sur l'Abkhazie. Et sans doute imaginait-il que sa candidature à l'OTAN lui vaudrait le soutien de l'Occident.

Toujours est-il que le président géorgien, jusque-là loué par la presse occidentale pour son flair politique, a pris le risque, le 7 août 2008, de réoccuper militairement l'Ossétie du Sud.

La réaction russe a été instantanée, brutale et démesurée. L'armée russe, vétuste, sous-équipée, taraudée par l'indiscipline et la maltraitance, mais surdimensionnée par rapport à l'armée géorgienne, n'a fait qu'une bouchée de celle-ci. Elle l'a chassée d'Ossétie du Sud mais également d'Abkhazie, menaçant même la capitale Tbilissi et ravageant au passage une grande partie de ce pauvre petit pays.

Les Occidentaux dans l'embarras

L'intrusion de la Russie dans les affaires intérieures d'un État souverain, la Géorgie, plonge chacun dans l'embarras. Les chancelleries craignent de fâcher le fournisseur privilégié de l'Union européenne en pétrole et gaz...

Nicolas Sarkozy, en qualité de président en exercice de l'Union européenne, interrompt ses vacances pour transmettre aux belligérants, le 12 août, une demande de cessez-le-feu avec les formules d'usage. Il a le soutien implicite du président américain George Bush Jr, peu soucieux de s'engager personnellement dans cette affaire alors qu'il arrive en fin de mandat.

Les Russes, sûrs de leur force, se payent le luxe d'annoncer ledit cessez-le-feu dès le 11 août, avant même que le Français ne leur en fasse la demande, tout en se gardant de l'appliquer sur le terrain. Cela nous vaut un morceau d'anthologie journalistique avec cette Une du quotidien Le Monde : « Comment la France a arraché l'amorce d'une négociation » (13 août 2008)... Arracher une amorce de négociation ? Diable, voilà de quoi réjouir les victimes des missiles et des chars.

Le 8 septembre 2008, les Russes n'ayant toujours pas retiré leurs forces de Géorgie, Nicolas Sarkozy est contraint à une nouvelle médiation à Moscou et Tbilissi. Après bien des atermoiements, l'armée russe s'installe pour longtemps dans les territoires d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie.

Victoire de la force sur le droit

Vladimir Poutine, Premier ministre russe mais véritable maître du pays, a donc gagné sur toute la ligne. Ce tsar plus vrai que nature a ramené la Géorgie dans le giron russe et forcé les Européens à s'incliner devant l'usage de la force.

Tout est dit dans une formule de Nicolas Sarkozy que les commentateurs, curieusement, n'ont pas relevé malgré son caractère stupéfiant : « Il est parfaitement normal que la Russie veuille défendre ses intérêts ainsi que ceux des Russes en Russie et des russophones à l'extérieur de la Russie ».

Cette formule empreinte d'un gros bon sens prudhommesque, dans la manière du président français, légitime par avance une intervention russe dans les pays baltes, membres de l'Union européenne, pour le cas où des ressortissants russophones de ces pays viendraient à se plaindre d'être opprimés... De la même façon, sur la base du même principe, on pourrait imaginer que, demain, des Wallons francophones appellent l'armée française à les protéger contre leurs voisins flamands !

André Larané
Fatalité russe, aveuglement occidental

La Russie a perdu avec Mikhaïl Gorbatchev (1986-1991) une rare occasion d'échapper à son destin. En dédaignant de soutenir ce courageux réformateur, émule du tsar libérateur Alexandre II, les Occidentaux portent une lourde part de responsabilité dans son échec. Avec son successeur, le fantasque Boris Eltsine, la Russie est retombée dans ses ornières. Une nouvelle oligarchie, issue de la nomenklatura soviétique, a fait main basse sur les reliques de l'ancienne URSS, ressources naturelles incluses, sous les applaudissements des idéologues néolibéraux d'Occident. En reprenant à leur compte le galimatias marxiste sur les vertus de l'« accumulation primaire du capital » (!), ceux-ci s'étaient convaincus que la nouvelle classe de possédants était le préalable indispensable à l'avènement d'une économie de marché capitaliste et d'un État de droit !

Dans les faits, comme au temps des tsars ou des Soviets, le pouvoir et les richesses sont captés par une étroite minorité de privilégiés, cependant que les masses russes supportent arbitraire et dénuement. Le pillage du pays sous couvert de démocratie a achevé de convaincre le peuple russe de l'inanité du modèle occidental de développement. Voilà comment la Russie en est revenue avec Vladimir Poutine aux recettes du passé, celles d'Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Staline : un « petit père » protecteur mais ferme au service d'une Russie respectée. Mais le temps n'est plus où la Russie débordait de forces vives, jusqu'à pouvoir sacrifier 20 millions d'hommes dans la lutte contre le nazisme.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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