La Prohibition aux États-Unis

« Du pain bénit » pour le crime organisé

Réclamée par des religieux puritains et des militants progressistes, la Prohibition mise en place aux États-Unis entre 1920 et 1933 produira les effets inverses de ceux recherchés en alimentant le crime organisé et en poussant les citoyens à la transgression.

Le chemin de fer de la vallée noire. Allégorie sur la Massachusetts Temperance Alliance : l'alcool vous conduit à la destruction, 1863, New-York, bibliothèque de l'université Cornell. Agrandissement : The Drunkard's Progress : La carrière de l'ivrogne — Du premier verre à la tombe, Nathaniel Currier,  XIXe siècle.

Aux origines, une volonté de régénérer la nation

Au XIXe, la société américaine est fortement marquée par le fondamentalisme religieux. Un « grand réveil » s’empare des territoires du Sud et du Midwest où des prédicateurs itinérants viennent prêcher une interprétation littérale de la bible. Ce renouveau porté par les églises évangéliques vise à rendre l’homme meilleur et à la préserver de ses mauvais penchants, dont l’alcoolisme.

Sous l’influence des courants puritains et des « ligues de tempérance », le Maine devient en 1846 le premier État à interdire la vente de boissons alcoolisées. Il sera rejoint par le Vermont, le Rhode Island et le Minnesota en 1852, le Michigan en 1853, le Connecticut en 1854 et huit autres États en 1855. Ils sont désignés « secs » (dry) par opposition aux Etats « humides » (wet) où la vente d’alcool reste autorisée.

Mise en pause durant la guerre de Sécession (1861-1865), la lutte est reprise en main par les femmes pour qui l’alcool favorise les violences domestiques. Celles-ci trouvent dans le combat pour la prohibition un moyen d’être enfin représentées sur la scène politique. L’organisation la plus influente demeure la ligue anti-saloons, un lobby entièrement consacré à l’inscription dans la loi de la Prohibition.

Malgré tout, les Américains boivent toujours plus : entre 1900 et 1913, la consommation d'éthanol par habitant augmente de près d'un tiers…

Les femmes mettent en garde contre les dangers de l'alcool lors dans ce défilé de tempérance à Bowling Green, Kentucky, 1906, bibliothèque et musée du Kentucky (WKU). Agrandissement : Rallye de la Ligue Anti-Saloon, Collection John Binder (Ken Burns in the Classroom).

La Prohibition séduit les Américains

Au début du XXe siècle, la prohibition rassemble derrière elle des pans entiers de la société américaine. À gauche comme à droite, elle finit par séduire. Les socialistes voient dans le saloon un lieu d’aliénation tandis que les patrons considèrent l’alcoolisme comme synonyme de baisse de la productivité de leurs ouvriers.

En 1917, la déclaration de guerre à l’Allemagne agit comme un déclencheur et en décembre de la même année, le 18e amendement interdisant la vente d’alcool est adopté par le Congrès. La Prohibition est appliquée dès le 1er janvier 1920.

La Prohibition, un choc des cultures

La prohibition et son parfum de puritanisme arrivent à contre-courant des Roaring Twenties, époque synonyme d’insouciance et de libération des mœurs. Aussitôt la Prohibition promulguée, la résistance se met en place. Les bootleggers (littéralement « ceux qui cachent une bouteille dans leur botte ») flairent un juteux marché et organisent la contrebande.

Dans les grandes villes, les speakeasy, ces bars clandestins cachés dans des caves ou accessibles par des passages secrets se multiplient. L’alcool est importé illégalement du Canada, du Mexique, des Bahamas et même de France.

Le revers de la médaille

Al Capone en 1930. Agrandissement : Scarface, de Howard Hawks par Ben Hecht, avec Paul Muni, Ann Dvorak, Karen Morley, 17 février 1933.Tous les Américains n’ont pas les moyens pour se rendre dans les bars citadins. La fabrication d’alcool domestique dans des alambics clandestins (moonshine) explose. En campagne, les mélanges à base d’alcool industriel échappent à tout contrôle et font des ravages. Plus de 10 000 Américains vont mourir après avoir bu du moonshine de mauvaise qualité.

La Prohibition est pour la mafia une véritable aubaine. La contrebande d’alcool, les jeux d’argent et la prostitution sont dominés par les gangsters, dont le plus célèbre d’entre eux : Al Capone. La guerre que se mènent les gangs pour contrôler le trafic fait la une des journaux et deviendra une intarissable source d’inspiration pour le cinéma.

Contrairement à ce qu’il essaye de faire croire, l’État fédéral manque de moyens et n’arrivera jamais vraiment à faire respecter la prohibition. La corruption ambiante limite considérablement son application.

La crise économique change la donne

Face à l’inefficacité manifeste de la Prohibition et devant la Grande Dépression qui menace, de nombreuses voix s’élèvent pour abroger le 18e amendement. L’Association contre l'amendement de la prohibition plaide qu’en pleine récession, se priver de la manne financière que représentent les taxes sur l’alcool est impensable.

Le 5 décembre, le président démocrate Franklin D. Roosevelt ratifie le 21e amendement de la Constitution des États-Unis. Le contrôle de la vente d’alcool redevient une prérogative des États.

Un bilan contrasté

La Prohibition aura fait baisser la consommation annuelle d’alcool par individu. Cependant, ceux qui buvaient déjà avant ont continué à boire. Car dans les faits, il était relativement facile de se procurer de l’alcool. La différence, majeure, était que celui-ci était le plus souvent frelaté et dangereux pour la santé.

En plus de provoquer une explosion du crime organisé, la Prohibition aura eu un impact dramatique sur l’industrie de l’alcool américaine et faudra attendre les années 80 pour que les micro-brasseries et autres craft-beers redonnent à la bière américaine ses lettres de noblesse.

Publié ou mis à jour le : 2021-07-10 20:27:50

 
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