1943

Voyage forc Rawa-Ruska

Georges Moret, aujourd'hui dcd, a confi sa fille Paulette les souvenirs de sa captivit Rawa-Ruska, le camp de la mort lente, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Comme lui, des milliers de militaires franais capturs en 1940 ont eu souffrir des rigueurs extrmes de ce camp de reprsailles.

J. Guérin : Rawa-Ruska, camp de représailles (livre numérique)

Le docteur J. Guérin a publié dès 1945 le souvenir de sa captivité. Il raconte avec beaucoup de vie et d'émotion sa descente aux enfers après une tentative d'évasion et son arrivée au camp de représailles. Jean-Marc Simonet a numérisé pour les lecteurs d'Herodote.net  son livre de souvenirs au format pdf, sans oublier les dessins qui l'accompagnent.

Georges Moret : mon voyage forcé à Rawa-Ruska

Je m'appelle Georges MORET, demeurant à Charmes. Classe 1935.

A la suite du service militaire, j'ai été mobilisé le 22 mars 1939 au 203 RAC.

Capturés le 21 juin 1940, nous avons jeté nos casques devant le monument sur la place de l'église de Grange sur Vologne. Les Allemands nous ont emmenés à Colmar.
Là, nous sommes restés un mois à la manufacture de tabac. J'y ai rencontré Pierre Mesples d'Escurolles, nous pensions que la guerre militaire était finie et que nous allions rentrer dans l'Allier.

Un matin, les Allemands nous ont fait savoir qu'il fallait plier bagage. Il faisait encore nuit quand nous sommes partis. Des civils nous ont dit qu'ils nous emmenaient de l'autre côté du Rhin, mais nous avions de la peine à les croire. A Strasbourg nous avons embarqué sur des bateaux, il a bien fallu se rendre à l'évidence, nous quittions la France. Nous avons débarqué à Duisbourg et nous nous sommes retrouvés dans un stalag, c'est-à-dire un camp de prisonniers avec barbelés, miradors et appel tous les matins en rang pendant des heures. Le régime alimentaire était plutôt léger : pommes de terre cuites avec la terre.

Un jour, les Allemands nous ont fait aligner et ont choisi un certain nombre d'entre nous ; nous avons pris nos affaires et direction la gare...Nous avons débarqué le soir à Durein au stalag VIH. Je suis devenu le matricule VIH 1795.

Nous avons d'abord travaillé dans des fermes. Avec deux camarades de mon régiment, dont un dénommé Pierre Richard, je me suis retrouvé en bordure de la frontière hollandaise. Nos patrons étaient assez compréhensifs. Au printemps 1941, les évasions ont commencé car l'on ne se faisait plus d'illusions. Un matin, l'ordre est venu de faire nos bagages, on voulait nous éloigner de la frontière, 15 kilomètres plus loin, à Waldfeuch, chez d'autres agriculteurs nettement moins sympathiques. J'étais avec un camarade qui ne connaissait pas le métier et cela se passait assez mal.

Comme l'hiver 1941 arrivait, le bruit courut que nous allions être envoyés à l'usine. Alors, l'idée de l'évasion s'est imposée.

A 6, nous avons décidé de rejoindre la frontière hollandaise et un soir, à la tombée de la nuit, nous sommes partis de la ferme avant que la sentinelle ne vienne nous chercher. Nous marchions le moins possible sur la route, nous voulions passer la nuit dans un hangar près de notre ancien commando. Pour cela il fallait passer sur un pont, à la sortie mes camarades n'ont pas voulu reprendre les champs et subitement 2 hommes ont surgi, c'étaient des garde-frontières qui rentraient chez eux.

Pour nous c'était terminé, ils nous ont conduits dans un camp de prisonniers où les gendarmes sont venus nous chercher. Le lendemain matin, nous prenions la direction du stalag de Weiller puis en commando disciplinaire pour construire une autoroute.
L'hiver était avec nous, il gelait et les travaux se sont arrêtés.

Nous sommes donc revenus au stalag, d'autres camarades étaient comme nous des retours d'évasion et un jour ils nous ont regroupés pour nous envoyer à Knapsak, une fonderie de carbure. Au début, nous déchargions les wagons de pierres calcaires, mais les allemands ont trouvé que nous ne travaillions pas assez vite, alors ils nous ont changés de poste. Là, il fallait charger les fours en calcaire et en coke. C'était très dur, nous faisions les 3X8 et nous étions logés dans des baraques tous ensembles, les uns dormant pendant que d'autres non. C'était intenable, c'est pourquoi avec un copain nommé Berthet on a décidé de tenter de rejoindre la Hollande qui était toujours la frontière la plus proche.

C'était en Avril 1942, il faisait beau, nous avions fait des provisions : quelques boites de conserves cachées sur le lieu de travail, et une nuit, pendant la pause casse-croûte, nous avons filé en direction de la clôture, escaladé un poteau électrique et, munis d'une boussole et d'un briquet, nous nous sommes dirigés vers l'ouest, en marchant à travers champs. Malheureusement, après deux ou trois nuits de marche, il s'est mis à pleuvoir et la nuit est devenue noire.

Le plus dur, c'était de se cacher dans la journée. Les deux premiers jours se sont bien passés, mais le troisième, nous étions à plat ventre dans la récolte, pas très loin de nous il y avait des baraques dans les champs, Berthet voulait y aller en disant que c'était des poulaillers, je n'ai pas voulu car je ne voyais pas un paysan mettre des poulaillers en plein champ. En effet, quand nous nous sommes remis en marche la nuit, nous avons vu des ombres sur la route autour des baraques : c'étaient des sentinelles allemandes, nous avons compris que c'était la FLAG ( la DCA allemande).Cette nuit là nous avons eu du mal pour traverser un bois car il y avait une mine de charbon à ciel ouvert. Au petit matin un garde forestier est sorti de derrière les arbres, il était armé d'un pistolet et il nous a emmenés à la mine de charbon où les gendarmes sont venus nous chercher.
Ils nous ont conduits d'abord à l'usine pour nous montrer aux autres et, ensuite, ils nous ont emmenés au stalag Arnold Weiller.

C'est là que nous avons su comment les allemands traitaient les prisonniers russes. Le stalag était divisé en deux parties, il y avait un petit camp avec des barbelés à l'intérieur. Nous sommes passés à la désinfection avec des prisonniers russes, ils étaient squelettiques. Tous les matins un char passait tiré par des chevaux, il ramassait les morts de la nuit, les allemands disaient qu'ils avaient le typhus, en réalité ils leur donnaient de la soupe de betterave, la diarrhée les lessivait. Nous sommes restés au stalag quelque temps. Ils n'avaient pas oublié ma première évasion et j'ai fait de la prison.
Les repris arrivaient au camp par centaines, les prisonniers avaient compris que la guerre n'en finissait plus.

Après deux évasions manquées de camp de prisonnier et un séjour en prison, je me suis retrouvé au camp de DUREIN ( ARNOLDWEIR) et là, avec mon camarade d'évasion nommé BERTHET, on nous annonce notre départ pour le camp de RAWA-RUSKA, en Pologne.

Le départ est prévu le 20 Juin 1942 en train. Nous montons dans des wagons à bestiaux, 60 hommes par wagons avec des barbelés aux fenêtres, le confort est sommaire, une tinette pour les besoins dans un coin du wagon et quelques boites de conserve qui nous permettent de vider l'urine par les fenêtres quand le train roule.

Nous traversons ainsi toute l'Allemagne, à chaque station de nouveaux wagons sont accrochés au train avec leurs occupants.

Nous arrivons enfin à RAWA-RUSKA le 26 Juin 1942 et à la descente du train nous voyons notre nouveau camp avec des miradors et des barbelés. J'ai la surprise de voir descendre d'un autre wagon mon cousin Marcel CHABRIER de Biozat.

Le camp est constitué de deux corps de bâtiments séparés de plusieurs centaines de mètres. C'était d'anciennes casernes avec des écuries pour les chevaux, et c'est là que nous avons été logés .Nous couchons sur des bat-flanc à plusieurs étages avec une couverture.

Au milieu de la cours se trouve un robinet, c'est le seul point d'eau du camp, et lorsque la file d'attente était trop longue, les allemands coupaient l'eau . Certains prisonniers étaient là depuis le mois d'avril, ils étaient dans un état pitoyable, la nourriture était très insuffisante, elle ne se composait que d'eau et de millet, le café du matin était fait avec des branches de sapin.

Le camp étant hors du territoire allemand la Croix-Rouge n'avait pas de droit de regard. J'ai rencontré là-bas plusieurs camarades de Gannat : AGUTTE, RACCA, TAUVERON, DRURIE et DORAT, Raymond de Charmes. Ce dernier était à l'infirmerie depuis le mois d'avril et il était d'une maigreur effrayante.

Heureusement pour moi, je ne suis pas resté longtemps au camp de RAWA-RUSKA, j'ai fait partie d'un convoi de plusieurs centaines de prisonniers pour un Kommando à LEMBERG (LOW) . C'était début juillet, nous étions logés dans des baraques, une dizaine par chambre. Au début de la constitution du camp les colis n'arrivaient pas et la nourriture était peu abondante, ensuite des colis de la Croix-Rouge sont arrivés et la vie était un peu meilleure.

Nous avons été mis immédiatement au travail de terrassement avec les juifs polonais, hommes et femmes, ils portaient l'étoile jaune et les coups pleuvaient sur eux. Nous étions sur le terrain d'aviation de LEMBERG et il fallait raser une colline pour permettre l'atterrissage et le décollage des gros porteurs. Fin 1942, il y avait une activité intense car c'était la bataille de Stalingrad. Le travail en campagne nous permettait de nous ravitailler en pissenlits avec un peu de sel, cela faisait une salade.

Les avions gros porteurs arrivent de plus en plus nombreux et un jour de septembre, nous voyons le Maréchal Goering descendre d'un de ces avions avec toute sa clique d'officiers, ils allaient à Stalingrad. Goering nous a vus, il s'est approché de la sentinelle, il a touché du doigt la pointe de la baïonnette en nous montrant et il a dit : «ils ne travaillent pas, il faut leur piquer les fesses». Certains de nos camarades l'ont compris et la sentinelle nous l'a répété par la suite.

Tout l'été s'est passé ici et nous avons vu des ouragans, la chaleur était intense et les orages violents. Un jour que j'avais étendu une chemise à sécher sur des fils de fer près de la clôture, un orage est arrivé, j'ai couru pour récupérer ma chemise, mais la sentinelle a cru que je voulais m'évader, alors, elle m'a tiré dessus. Le lendemain, l'ordre fut donné de supprimer tous les fils à linges.

Au mois de novembre, des bruits ont commencé à courir d'un prochain départ, nous étions tout près de la frontière ukrainienne et nos gardiens étaient nerveux. Les avions étaient de plus en plus nombreux, nos gardiens nous disaient qu'ils emmenaient du ravitaillement sur le front et qu'ils ramenaient les blessés. Le 20 Décembre, nous sommes revenus à Rawa mais pour un temps très court. Nous avons repris le train pour l'Allemagne, dans les mêmes conditions d'inconfort que nous avions vécues pour l'arrivée, destination le Stalag III près de Berlin.

C'est dans ce stalag que fin janvier 1943 il y a eu une visite des officiels de la Croix-Rouge et nous avons cru pouvoir leur parler, mais ce jour-là tous ceux de RAWA-RUSKA ont été parqués dans un hangar avec des sentinelles à l'intérieur avec la consigne de nous faire taire. Par des fentes pratiquées dans les tôles, nous avons pu les voir passer mais aucun n'a demandé à visiter le hangar.

Fin février, j'ai fait partie d'un convoi qui, à ma grande surprise, devait nous ramener sur le Rhin, on parlait de Mayence.

A Francfort, huit d'entre nous sont extirpés du train, les autres continuent le voyage. Nous arrivons alors dans un Kommando d'une centaine de prisonniers qui travaillent à la construction de bunkers, un «Arbeit-Bataillon». Il s'agit d'aller dans les villes bombardées ramasser les briques.

Nous avons une liberté relative qui nous permet de nous procurer des vêtements civils. Mais l'envie de partir est toujours là. Des civils français nous fournissent des billets de trains et une adresse à Mulhouse ou il existe une filière, et un soir, à la nuit, nous partons, quatre camarades et moi, après avoir coupé les barbelés.

Sur le matin, nous nous rendons à la gare, mais malheureusement la feld-gendarmerie est là et une fois de plus c'est la malchance. C'était le premier Mai et les policiers nous ont dit que c'était exceptionnel de les trouver là à cette heure-ci. Une surveillance avait été mise en place à cause des communistes qui auraient pu coller des affiches. Cela nous a valu huit jours de prison.

Nous avons ensuite été embarqués pour l'est de l'Allemagne à Shwars Heide, une usine de production d'essence synthétique à partir de charbon. Là, nous étions au terrassement. Un convoi de Juifs est arrivé de Tchécoslovaquie. Nous avons été témoins des mauvais traitements qu'ils leur infligeaient et ceux qui ne l'avaient pas encore vu n'en revenaient pas. Je devais les revoir en 1944 à l'occasion d'un retour à l'usine ; ils étaient dans un état pitoyable, maigres à faire peur et beaucoup étaient morts d'après les civils qui travaillaient avec nous.

Pour ma part, j'ai vu les Juifs tirer des câbles au fond d'une tranchée et un officier SS leur frapper sur le dos avec une cravache.

A la même époque, en 1944, il y avait des prisonniers italiens. Ils étaient mal nourris eux aussi ... Il y avait beaucoup de bombardements et la seule façon de se protéger était de s'éloigner le plus possible de l'usine. Un jour, en revenant après une alerte, nous avons traversé un champ de pommes de terre, certains en ont mis dans leur poche ; à l'arrivée, ils ont fouillé les Italiens, l'officier a sorti sont pistolet et a tué sur place ceux qui avaient des pommes de terre.

Au mois d'août de la même année, le bataillon part pour Nuremberg où nous sommes logés dans une école à côté du terrain d'aviation. Sous l'école deux caves, une à droite et l'autre à gauche. Une nuit, c'est l'alerte, nous descendons dans la cave de droite car celle de gauche est réservée aux civils. Tout d'un coup un énorme souffle nous parvient. Une bombe est tombée dans la cave des civils et la maison a basculé. Trois camarades sont morts étouffés, ils étaient restés dans le couloir. Les civils et une partie de nos gardiens sont morts. Les gardiens restés dehors dégagent les soupiraux, nous étions plus d'une centaine dans la cave. Dehors, le village brûle.

Nous restons quelque temps à Nuremberg dans un autre logement.

En 1945, nous sommes revenus à Francfort, les Autrichiens qui nous gardaient se sont arrangés pour que le Kommando parte en Autriche. Ils voulaient rentrer chez eux, mais le voyage fut laborieux, les rails étaient mitraillés : ça sentait la fin.

Je n'étais pas au bout de mes peines. En arrivant à Nuremberg, je me suis aperçu que j'avais la poitrine toute rouge, un autre camarade aussi, puis un troisième. L'infirmier nous a envoyé au stalag de Nuremberg et le médecin chef n'a dit qu'un mot «skarlat», c'était la scarlatine, mon voyage en Autriche s'arrêtait là, au Stalag XIII D.

C'était je crois au début avril et la guerre tirait à sa fin, nous étions cinq à six cents prisonniers au stalag, dont des aviateurs anglais et américains, la nourriture était maigre et il n'y avait plus de ravitaillement. L'aumônier du camp nous a partagé les hosties (5 ou 6 chacun) mais uniquement ceux qui étaient à l'infirmerie.

Aux environs du 10 ou 15 avril, les Américains sont arrivés et, avec eux, les rations alimentaires. Nous avons attendu vainement les avions pour être rapatriés car il y avait trop de mauvais temps : brouillard, pluie, neige.

Enfin, le 7 mai 1945 nous prenions le train en gare de Nuremberg, direction la France.

A l'arrêt de Dombasle a eu lieu la visite médicale et l'enregistrement. J'étais toujours avec mon camarade Southon de Montluçon, le troisième, qui était trop malade, fut transféré à l'hôpital américain. Cette fois, nous partions pour la France.

Nous sommes repassés à Francfort, mais pour le bon motif. La gare de Nancy fut la première gare française que j'ai vue. Nous avons fait halte à Dombasle pour la visite médicale, puis le départ pour Paris. Nous sommes arrivés à la nuit tombante le 14 mai 1945 et des camions nous attendaient ; nous étions sept à huit cents, un train complet. Mon camarade et moi sommes montés dans le même camion, un gazogène qui est tombé en panne peu après. Le chauffeur a alors décidé de nous déposer au Vél d'Hiv.

C'est seulement le lundi suivant que je suis arrivé en gare de Gannat. J'étais parti au régiment, j'avais 21 ans, je revenais chez moi, j'en avais trente.

Georges Moret.

Publi ou mis jour le : 2018-12-13 11:44:07

 
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