Une histoire de France

Une relecture de l'histoire nationale

Nous avons lu Une histoire de France, par Alain Minc (483 pages, Grasset, septembre 2008, 21,90 €). Un exercice original dont le résultat s'avère plutôt convaincant [ce n'est pas le point de vue d'André Larané]...

Une histoire de France

La réputation d'essayiste d'Alain Minc n'est plus à faire : sa bibliographie compte désormais une trentaine de titres, au contenu économico-politique un peu répétitif à base de «pensée unique» crânement assumée dans l'ordre économique.

Son entregent auprès de nombreux gouvernants, depuis Balladur jusqu'à Sarkozy en passant par Martine Aubry, complète le tableau d'un ancien haut fonctionnaire bien introduit dans les milieux dirigeants, donc peu susceptible de mordre la main qui le nourrit.

Ces caractéristiques très «establishment» tendent à faire oublier le talent d'historien d'Alain Minc, pourtant déjà manifesté dans des Antiportraits (Bismark, Disraëli et autres hommes politiques), suivis de Prophètes du bonheur (Smith, Marx et autres économistes) puis d'une intéressante biographie de Keynes.

On retrouve dans Une histoire de France ce qui faisait l'intérêt des ouvrages précédents : un esprit non conformiste capable de rapprochements inattendus, et d'explications parfois paradoxales entièrement dégagées du credo des esprits partisans.

L'historien de profession pourra toujours récuser des comparaisons qui enjambent allègrement les siècles, pour les taxer d'anachronismes. L'exercice avait pourtant déjà été tenté dans l'entre-deux-guerres par Jacques Bainville : les constantes qu'il avait mis en évidence dans son Histoire de France, sur le fonctionnement politique de la royauté ou sur la nature des relations entre la France et l'Allemagne depuis deux millénaires, ne laissaient pas d'être convaincantes.

Bien que situé aux antipodes par son mendésisme tempéré, Alain Minc reprend consciemment ou non certaines de ces analyses dans son ouvrage, par exemple dans le chapitre sur Richelieu et les traités de Westphalie, ou dans la mise en évidence de constantes dans le déclenchement puis la sortie politique des soulèvements populaires parisiens.

D'autres remarques sur la complaisance des assemblées politiques lors des changements de régime, ou sur l'obéissance servile des corps constitués, qui culminera avec Vichy, avaient déjà été faites par d'autres avant lui.

Mais il y ajoute des remarques fort pertinentes sur certains a priori politiques nés de drames qui imprègnent durablement les esprits, au détriment de la véracité historique ou économique : la comparaison entre les bilans humains de la Saint-Barthélemy et des guerres de religion, de la Terreur, de la répression de la Commune par Thiers puis de l'épuration à la Libération constitue une utile remise en perspective.

L'auteur livre par ailleurs une analyse originale et pénétrante du dernier monstre sacré de notre pays, le général de Gaulle. Il s'émerveille à juste titre de sa liberté de parole entre les deux guerres mondiales tout en semblant oublier qu'elle s'expliquait par la protection puis l'indulgence jamais démentie du plus haut gradé de la hiérarchie militaire de l'époque, le maréchal Pétain, qui fut son premier chef de corps et sut déceler ses éminentes qualités.

La fabuleuse réplique, peut-être apocryphe et que l'on situe d'habitude en réponse à une déclaration sur la nécessité de l'indépendance nationale : «et moi, cela fait 2.000 ans que je le dis», aurait été prononcée lors d'un Conseil des Ministres en1958 à propos de la nécessité de se battre contre l'unité de l'Allemagne. Peu importe au fond, elle résume à elle seule l'Histoire de France et sa mise en exergue ne peut qu'être le fait d'un véritable amateur de cette Histoire, même s'il orthographie son titre Une histoire de France avec un h minuscule, pour bien montrer qu'il est conscient d'avoir limité son exposé à une histoire du pouvoir politique en France et de ses réalisations.

Bref, une réflexion roborative sur la répétition historique de certaines constantes du tempérament français. Pour ne pas rester sur une note uniquement laudative, on regrettera certains tics de langage comme le recours trop fréquent à l'expression biblique «les siècles des siècles», ainsi qu'un chapitre en forme d'interrogation sur le mystère de Jeanne d'Arc, qui aurait pu esquisser l'explication donnée par Philippe Erlanger à partir du rôle de la belle-mère du dauphin Yolande d'Aragon.

On regrettera enfin l'absence de citation de certains auteurs à qui des emprunts évidents sont faits, comme Jacques Bainville ou René Rémond (à propos de la droite gaulliste et bonapartiste). Mais au moins Alain Minc les mentionne-t-il dans sa bibliographie, ce qu'un autre essayiste moderne qui aspire au titre d'esprit universel comme Jacques Attali n'a pas toujours l'élégance de faire.

Michel Psellos
Contrepoint : Alain Minc, prophète mal inspiré

L'avouerai-je ? Je ne partage pas l'enthousiasme de mon ami Michel Psellos. Le livre commence très fort.

À la quatrième ligne : «la civilisation gauloise est plus éloignée de la civilisation romaine que ne l'est aujourd'hui le Burkina Faso de la Silicon Valley». C'est très exagéré, pour ne pas dire plus : pour une phrase comme celle-là, un candidat récolterait un zéro pointé au brevet des collèges... Sans nous étendre, rappelons seulement que la Gaule comptait 12 millions d'habitants, soit 5% de l'humanité, preuve d'une économie relativement performante (début de mécanisation dans les campagnes : moissonneuses, tonneaux à vin...).

Il faut dire qu'Alain Minc abuse des parallèles et analogies. Un roi mérovingien impose-t-il un tribut à des Germains ? C'est une préfiguration du sort fait à l'Allemagne en 1919 ! À ce péché d'anachronisme (péché mortel chez les historiens), il ajoute celui de la légèreté : pas une page sans coquille ou erreur de vocabulaire. L'évocation de la bataille de Poitiers (732) mériterait pas loin de zéro dans une dissertation de collège.

Alain Minc réduit l'Histoire de France à des conflits de pouvoir, copie conforme des batailles de couloir auxquelles cet homme d'influence est lui-même mêlé. Nulle part il n'évoque ce qui fait le corps et le sang de ce pays : ses habitants et ses paysages. !).

Notons encore un aspect caractéristique de sa démarche intellectuelle, illustré par l'exemple ci-dessus de la Gaule : le dénigrement de son propre pays et la recherche effrénée d'un modèle étranger. Cette démarche se retrouve à l'identique chez Nicolas Sarkozy, dont il est l'un des conseillers proches. Le président, dans la plupart de ses discours programmes, commence par dresser un tableau cataclysmique de la France puis met en lumière un pays étranger érigé en modèle : les États-Unis de Bush Jr, l'Espagne de Zapatero, la Grande-Bretagne de Tony Blair ou mieux encore l'Allemagne de Merkel...

Auteur à succès, Alain Minc ne laisse personne indifférent. Il a publié La Mondialisation heureuse quelques semaines avant qu'en Asie ne débute l'effondrement en cascade des économies émergentes. Le même a averti l'Europe de la menace de finlandisation (soumission à l'Union soviétique) juste avant l'accession de Gorbatchev au pouvoir et il a pronostiqué l'avènement de la démocratie des sondages l'année qui a précédé la victoire à l'arraché de Jacques Chirac sur le chouchou des sondeurs, Balladur.

Rappelons aussi le rapport, co-signé avec Simon Nora : L'informatisation de la société. Le jeune et brillant fonctionnaire y affirme sentencieusement que l'avenir appartiendrait aux très gros ordinateurs et recommande d'engager les fonds publics dans cette direction. C'était en 1978, deux ans après la naissance de l'Apple 2. On connaît la suite... Décidément, Alain Minc a des dons de Cassandre. Prenons le contre-pied de ses analyses, c'est le plus sûr moyen d'être dans le vrai.

André Larané

Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 09:37:09

 
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