Afghanistan

Un rude et vieux pays au coeur du monde

 Paysage afghanAu cours du dernier millénaire, l'Afghanistan est à peu près le seul pays au monde qui n'a jamais accepté une tutelle étrangère (note). Il a toujours défait ceux qui ont tenté de l'occuper ou le soumettre, ce qui lui a valu d'être surnommé par les historiens le « cimetière des empires ». Ses voisins l'ont quant à eux surnommé Yaghestan, d'un mot persan qui signifie « royaume de l'insolence ». Avis aux amateurs...

Ce pays d'Asie centrale un peu plus vaste que la France (650 000 km2), est enclavé dans des montagnes austères, avec un climat continental (sec, très chaud en été, très froid en hiver). Il compte encore beaucoup d'éleveurs nomades.

La population, musulmane et très majoritairement sunnite, est estimée en 2020 à environ 38 millions d'habitants (près d'un sur dix vit dans la capitale, Kaboul). Elle connaît une croissance rapide avec un indice de fécondité de près de 5 enfants par femme, soit le plus élevé d'Asie.

Béatrice Roman-Amat
guerriers afghans en 1878
Le coeur du Monde ?

Le grand historien de l'Asie René Grousset (1885-1952) voyait dans les soubresauts de l'Asie centrale les battements de coeur de l'Histoire universelle, du temps où les nomades huns, mongols et turcs portaient le fer aux extrémités du Vieux Monde. À observer ce qui se passe en ce début du XXIe siècle en Afghanistan, il semblerait que cette « loi » de l'Histoire conserve une certaine pertinence !
Les tribus afghanes, jalouses de leur indépendance et protégées par le relief abrupt de leurs vallées, sont constituées de clans patrilinéaires dans lesquels le patriarche a autorité sur la famille et bien sûr les femmes et les filles. Ces tribus vivent dans un état de guerre quasi-permanent, un peu comme les seigneurs féodaux avant l'An Mil. Elles sont structurées pour la guerre au point de considérer la paix comme un état instable et néfaste à leur équilibre interne (note). Elles sont par essence réfractaires à un État centralisé et la seule autorité qu'elles ont pu accepter au cours de l'Histoire est celle d'un monarque primus inter pares, qui gouverne en étroite concertation avec l'assemblée des chefs de tribus.
Autant dire que le projet de l'OTAN et de Washington de transformer ce pays en une nouvelle Suisse relevait du conte de fées. La débandade américaine et la chute de Kaboul le dimanche 15 août 2021 en ont apporté la confirmation en rendant le pays à ses démons habituels.

Une mosaïque ethnique

L'Afghanistan constitue une véritable mosaïque ethnique, où l'on recense une quinzaine de langues et de cultures ; la langue pachto, d'origine indo-européenne, est l'une des deux langues officielles avec le dari ou persan d'Afghanistan.

• Les Pachtouns représentent environ 40% de la population. Ils sont surtout présents dans le sud et l'est du pays (ainsi que dans les zone tribales du Pakistan, de l'autre côté de la frontière, où ils se dénomment Pathans). Ils forment un groupe fortement fragmenté sur des bases claniques mais n'en dominent pas moins politiquement les autres ethnies depuis le XIXe siècle. C'est parmi leurs rangs que sont apparus les talibans (« étudiants en théologie »).

• Les Tadjiks, persanophones, forment le deuxième groupe ethnique du pays (30% environ). Traditionnellement, ils étaient considérés comme une ethnie d'agriculteurs, commerçants ou artisans, tandis que les Pachtouns adoptaient l'élevage ou les métiers des armes.

• Également persanophones, les Hazaras aux yeux bridés (15% de la population) prétendent descendre des guerriers de Gengis Khan, le conquérant mongol. Ils sont marginalisés en raison de leur appartenance au chiisme. Les Ouzbeks, les Turkmènes et les Kirghizes, turcophones, installés à l'ouest et au nord, viennent compléter la mosaïque afghane.

Au VIe siècle av. J.-C., Zarathoustra recruta ses premiers adeptes dans le nord de l'Afghanistan. Cette zone fertile fut conquise un peu plus tard par Cyrus II le Grand et devint une satrapie de l'empire achéménide. Alexandre le Grand s'en empara à son tour en 329-327 av. J.-C. et des colons grecs et macédoniens ne tardèrent pas à s'y implanter. C'est ainsi que vers 245 av. J.-C., le satrape Diodotos proclama le royaume indépendant de Bactriane, du nom de Bactres (ou Bakhr), sa capitale, une cité aujourd'hui en ruines.

Au IIe siècle av. J.-C., une grande partie de la Bactriane fut conquise par Mithridate Ier, roi des Parthes. Après les Séleucides et les Parthes, la région fut disputée tout à tour par des tribus hindoues puis perses, arabes et turques. Elle fut également saccagée par les Huns au Ve siècle de notre ère.

Un mythe grec revu par Kipling

Le Kafiristan, haute vallée très difficile d'accès au nord-est de Kaboul, a préservé son indépendance et ses particularismes ethnique et religieux jusqu'à la fin du XIXe siècle. Rudyard Kipling y situe l'action de son roman L'homme qui voulut être roi.
Au nombre d'une centaine de milliers, les Kafirs (les « impurs ») sont une population indo-européenne censée descendre de soldats de l'armée macédonienne d'Alexandre le Grand restés sur place. Ils ont été islamisés sous la contrainte en 1896 et leur province a dès lors pris le nom de Nouristan (« pays de la Lumière »).

L'islam s'impose

L'islam s'impose dans le pays à partir du VIIe siècle, alors que la population afghane se compose entre autres de mazdéens, de bouddhistes, de juifs et d'hindous. Il y a aussi quelques évêchés qui relèvent de l'Église nestorienne d'Orient. Les Arabes s'emparent une première fois de Kaboul en 663 mais ce n'est qu'en 871, deux siècles plus tard, que la région se soumet au calife de Bagdad, lequel installe un gouverneur à Kaboul.

Massivement convertis à l'islam, les Afghans se lancent à la fin du XIIe siècle à la conquête de l'Inde du nord sous la conduite de Mohammed de Ghor et fondent le sultanat de Delhi. Trois siècles plus tard, Babur chah, lointain descendant de Tamerlan, établit sa capitale à Kaboul. Il anéantit le sultanat de Delhi et se taille à son tour un royaume dans le nord de l'Inde, d'où naîtra la puissante dynastie des sultans moghols.

Le roi Ahmad Shah Durrani Abdali, École moghole, vers 1757, Paris, BnF.Là-dessus, les Afghans ne font plus guère parler d'eux. Les différentes tribus, en guerre larvée les unes contre les autres, font allégeance qui au chah de Perse, qui au Grand Moghol. Leur réveil se produit au début du XVIIIe siècle, quand s'affaiblissent ces derniers. 

En 1722, les Ghilzaïs de Kandahar, sous la direction de Mir Mahmoud Otaki, saccagent la prestigieuse Ispahan, qui perd dès lors son rang de capitale et n'est plus que l'ombre d'elle-même. Mahmoud massacre même la famille du chah en février 1725 et meurt lui-même peu après.

En 1747, à Kaboul, un chef de tribu, Ahmed chah, se proclame roi (ou chah) et fonde la dynastie Durrani, dont le dernier représentant abdiquera en 1973. Ce troisième conquérant surgi d'Afghanistan va porter à son tour des coups violents à l'empire moghol sans toutefois le détruire, facilitant ainsi à son insu la colonisation du sous-continent indien par les Anglais.

Intrusions britanniques

La Compagnie anglaise des Indes orientales tente imprudemment d'établir son protectorat sur l'Afghanistan, en lequel elle voit une menace pour ses colonies des Indes. Cela vaut aux Anglais l'une des plus cruelles défaites de leur Histoire : en novembre 1841, une armée d'environ 16 500 hommes est exterminée, à l'exception d'une dizaine de rescapés !

Le 30 mars 1855, les Britanniques se résignent à reconnaître l'autorité de l'émir Dost Mohammed sur l'Afghanistan. Mais ils se hérissent quand son fils et sucesseur Chêr Ali prend langue avec les Russes. Soucieux de neutraliser le glacis qui sépare leur colonie des Indes de l'empire russe, ils se lancent dans une deuxième guerre contre l'Afghanistan mais, cette fois, se gardent bien d'occuper le pays.

La guerre aboutit au traité de Gandamak le 26 mai 1879, par lequel Kaboul concède à Londres la surveillance de la passe stratégique de Khyber et un droit de regard sur sa politique étrangère. Petit-fils de Dos Mohamed, Abdur Rahman Khan accède à la tête de l'Afghanistan avec le soutien des Anglais. Lui-même comprend qu'il en a besoin pour échapper aux Russes.

Maîtres chez eux, les Afghans renoncent à s'immixer dans les rivalités entre grandes puissances. C'est une attitude qu'ils conserveront au XXe siècle pendant la « guerre froide » entre URSS et États-Unis.

Une convention anglo-russe fixe en 1893 les frontières du pays et en particulier le tracé qui le sépare du British Raj : 2 600 kilomètres de montagnes jalonnées de forts britanniques. Cette « ligne Durand », du nom de l'émissaire anglais Henry Mortimer Durand,  est toujours en vigueur entre le Pakistan et l'Afghanistan. Devenue frontière internationale en 1947, elle laisse une fraction importante des Pachtouns ou Pathans dans les « zones tribales » frontalières du Pakistan.  C'est là que se ravitaillent et se réfugient encore aujourd'hui les rebelles...

En 1919, des troubles intérieurs poussent les Britanniques à intervenir une troisième fois. Ils concluent un compromis avec les chefs de tribus afghans et, par le traité de Rawalpindi d'août 1919, reconnaissent l'indépendance pleine et entière du pays. Par la même occasion, l'émir Amanullah relève à son profit le titre de roi.

En 1928, il tente de moderniser le pays à la manière du Turc Moustafa Kémal ou de son voisin iranien Réza chah Pahlévi. Il fait appel à la France pour ouvrir un lycée et former les élites, accueille l'aide soviétique et introduit des réformes sociétales (fin de l'obligation du voile...). Mal lui en prend. Il est déposé et chassé l'année suivante par un soulèvement des religieux musulmans.

Le roi d'Afghanistan Mohammad Zâher Khân (ou Zahir chah) dans les années 1930 (Kaboul, 15 octobre 1914 à Kaboul ; 23 juillet 2007)Le général Nadir chah, ambassadeur à Paris, rentre illico en Afghanistan et met fin au soulèvement. Issu du clan prestigieux des Durrani, il est accueilli en héros dans la capitale et ceint la couronne le 17 octobre 1929. 

Assassiné par un étudiant le 8 novembre 1933, il est remplacé sur le trône par son jeune fils Mohammed Zaher chah (19 ans) qui se hâte de proclamer la neutralité de son pays pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1953, son cousin et beau-frère, le général Mohammed Daoud chah, s'empare de la direction du gouvernement. Il noue des liens économiques et culturels de plus en plus étroits avec l'Union soviétique mais ses relations tendues avec le Pakistan, sur la question pachtoune, l'obligent à démissionner dix ans plus tard.

Le roi Zaher chah et son épouse Humaira Begum, sincèrement désireux d'occidentaliser le pays, font adopter le 9 septembre 1964 une nouvelle Constitution inspirée de celle de la France, qui fait du pays une monarchie parlementaire. Alors s'ouvre une décennie démocratique, dite « période constitutionnelle ». À Kaboul émerge une classe moyenne éprise de modernité et de liberté. Mais il s'agit d'une illusion d'optique. Le pays profond demeure archaïque, attaché aux traditions, en particulier religieuses.

Jeunes femmes afghanes dans les rues de Kaboul en 1972, les unes en minijupe, les autres avec le voile traditionnel, la burqa (agrandissement)

Intrusions soviétiques

Le 17 juillet 1973, Daoud profite d'un voyage du roi en Europe pour renverser la monarchie et instaurer la République. Il appellera des communistes à son gouvernement et imposera des réformes sociales avec brutalité tout en réprimant les religieux musulmans. Il sera lui-même assassiné par des factieux communistes, avec la complicité des Soviétiques, le 27 avril 1978.

Cet attentat va replacer l'Afghanistan au coeur des préoccupations planétaires et redonner vie à la « loi » de l'historien René Grousset : les communistes au pouvoir scandalisent les masses populaires par leur athéïsme militant et leurs violences antireligieuses. Les Soviétiques envoient leur propre armée à Kaboul à la Noël 1978 pour les soutenir. Leur intervention ressoude la plupart des Afghans contre l'envahisseur. L'Armée rouge arrive très vite à prendre le contrôle des principales villes du pays mais elle laisse à l'armée afghane le soin de traquer les rebelles dans les montagnes.

Au même moment, en 1978, dans l'Iran voisin, une révolution conduit à l'avènement d'une République islamique, laquelle appelle à la guerre sainte contre les Soviétiques. C'est ainsi que la guerilla afghane va bénéficier du soutien de nombreux volontaires du monde musulman et de l'aide matérielle et logistique des émirats pétroliers ainsi que des États-Unis eux-mêmes, soucieux d'affaiblir leur grand rival. Washington finance les yeux fermés une aide militaire massive destinée aux rebelles islamistes, les moudjahidines (« combattants de la foi »). Cette aide est gérée par les services secrets pakistanais, dans la ville frontalière de Peshawar, et transite par la fameuse passe de Khyber, dans la chaîne de l'Hindou-Kouch, entre Pakistan et Afghanistan.

Le nouvel homme fort du Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, prend acte de cet échec. Ses représentants concluent avec le gouvernement afghan un accord de retrait à Genève, le 14 avril 1988, sous l'égide de l'ONU, en présence des États-Unis et du Pakistan. Les derniers soldats de l'Armée rouge quittent le pays le 15 février 1989. Cette défaite précède de quelques mois l'effondrement de l'URSS et du bloc communiste européen. Quant à l'Afghanistan, momentanément délaissé, il redevient un terrain d'affrontement entre tribus et groupes islamistes et c'est le début d'une nouvelle guerre, à forte dimension ethnique, attisée cette fois par le Pakistan voisin. La République « démocratique » prend fin avec le renversement de son dernier président, Mohammad Najubullah, le 16 avril 1992.

Les différents chefs moudhahidines, avides d'argent, de pouvoir et de gloire, se déchirent à qui mieux mieux, chacun à partir de ses vallées. L'un d'eux, un Tadjik connu sous le nom de commandant Massoud, belle gueule et charismatique, s'attire la faveur des médias français et britanniques. Parmi ses principaux rivaux figure le Pachtoun Gulbuddin Hekmatyar qui sera surnommé le « boucher de Kaboul » en raison de ses bombardements de la capitale mais n'en deviendra pas moins Premier ministre de la République islamique. Finalement, le pays tombe sous la coupe d'une mouvance obscure, formée dans les écoles coraniques du Pakistan voisin. Ses membres, appelés talibans, d'un mot arabe qui signifie « étudiants », appartiennent pour l'essentiel à l'ethnie pachtoune, dominante en Afghanistan et très fortement représentée dans les zones tribales du Pakistan, de l'autre côté de la frontière. Ils s'emparent de Kaboul en septembre 1996 et se rendent maître de la plus grande partie du pays. 

Sous la direction d'un certain Mollah Omar, autoproclamé Commandeur des Croyants, l'Afghanistan, devenu Émirat islamique, va s'illustrer dans une politique de terreur à l'égard des femmes, exclues de l'espace public, privées d'éducation et de droits. Il va aussi développer la culture de l'opium jusqu'à devenir - et de très loin - le principal fournisseur  de tous les trafiquants du monde occidental ! Les talibans s'en prennent aussi au patrimoine antique en dynamitant les deux bouddhas monumentaux  de Bamiyan. Enfin, last but not least, le pays accueille les camps d'entraînement des mouvements islamistes. Parmi eux figure Al-Qaida (« La Base »), dirigé par un riche héritier saoudien du nom d'Oussama Ben Laden. Après avoir bénéficié de l'aide américaine dans sa guerre contre les Soviétiques, il s'est mis en tête d'engager une guerre totale contre les Occidentaux juifs, chrétiens ou athées et les musulmans modérés.

Intrusion américaine

Les États-Unis découvrent alors ce qu'il en coûte d'intervenir en Afghanistan. Ils sont touchés en leur coeur par les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center de New York et le Pentagone de Washington. Une rapide enquête des services secrets américains démontre que les attentats ont été commandités par ledit Ben Laden. À la demande de Washington, le Conseil de Sécurité des Nations Unies exige du gouvernement afghan sa « livraison immédiate et inconditionnelle ». Le refus des talibans, sans appel, enclenche dès le 7 octobre 2001 une brutale riposte militaire sous le nom d’Enduring Freedom (« Liberté immuable »). Pendant près de vingt ans, convaincus de leur bon droit et de leur supériorité militaire, les Américains vont tenter d'écraser les rebelles et de convertir les Afghans à la démocratie façon Westminster, à coup de frappes brutales et de drones. 

Au prix d'un immense gâchis (2000 milliards de dollars dépensés et un pays ruiné, 2500 morts dans l'armée américaine et 50 000 chez les civils afghans), ils doivent finalement admettre leur échec comme avant eux les Soviétiques et les Anglais. Le 2 juillet 2021, ils retirent piteusement leurs dernières troupes sans prendre la peine de négocier une convention qui protégerait au moins leurs alliés locaux. À 50 km au nord de Kaboul, l'immense base aérienne de Bagram n'est plus qu'une ville fantôme. Les hommes de paille installés à la tête du pays par l'occupant américain s'enfuient avec l'argent de la corruption. Enfin, le dimanche 15 août 2021, les talibans entrent sans combat dans la capitale. Et déjà, les grands rivaux des États-Unis s'apprêtent à négocier avec eux, à commencer par la Chine qui veut préserver ses investissements sur place, en particulier une importante mine de cuivre à Aynak.

Publié ou mis à jour le : 2021-08-21 15:59:55

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net