Campagne de 1813

Récits et témoignages de la bataille de Leipzig

En campagne avec Napoléon, 1813, récits et témoignagesLe 16 octobre 1813 commençait la « bataille des Nations », près de Leipzig, au coeur de l'Allemagne. Elle allait durer trois jours et s'achever par la retraite de la Grande Armée et son repli au-delà du Rhin.

Sous le titre : En campagne avec Napoléon, 1813, récits et témoignages (16,90 €, 2013), les éditions Pierre de Taillac ont publié un recueil de récits qui relatent de façon vivante cette campagne de 1813.

Pour tous les passionnés.

La Bataille des Nations

Le jour néfaste du 16 octobre 1813 parut enfin. […]
Rien de plus solennel que le dispositif de la bataille, soleil brillant, profond silence ; on nous déploya en ligne comme pour une revue, nous faisant placer sur deux rangs au lieu de trois, afin de faire paraître un front plus grand, ce qui était mauvais signe.
J’entends encore le porte-drapeau, nommé Mutel, demander s’il ne conviendrait pas de mettre l’aigle dans sa fourre parce que son éclat au soleil présentait un point de mire à l’ennemi ; et le major de lui répondre, du plus haut de sa voix, qu’en un si beau jour, on ne pouvait trop faire briller l’aigle impériale. Je crois que Mutel et beaucoup d’autres ne trouvaient pas, qu’à tout prendre, le jour fût si beau.
Mais bientôt, au calme profond succéda le fracas de la canonnade et de la mousqueterie ; notre unique batterie d’artillerie est écrasée en un clin d’œil par la formidable artillerie de l’ennemi, et pour comble de malheur un caisson rempli d’obus chargés prend feu et vomit la mort autour de lui ; les tirailleurs sont obligés de se replier devant des forces supérieures ; afin de recevoir la cavalerie qui s’approche, on nous fait quitter l’ordre de bataille, pour nous former en masse par bataillon, mais la mitraille ne nous laboure que plus profondément ; nous tenons bon cependant, espérant que des troupes de réserve viendront nous soutenir ; vain espoir ! Cependant un régiment de chasseurs à cheval fait une démonstration pour charger l’ennemi et surtout son artillerie, mais il n’a pas fait vingt pas qu’il tourne bride et nous laisse à notre malheureux sort.
Nous voilà donc abîmés de plus en plus par la mitraille, toujours en ligne par bataillons en masse ; aucun ordre ne vous vient, le commandement d’aucun chef ne se fait entendre, nous sommes en quelque sorte abandonnés sur le champ de bataille. […]

La position devenait intenable : outre l’artillerie qui nous tuait à bout portant, une formidable cavalerie attendait immobile, à vingt pas, le moment de notre déroute pour s’élancer sur nous, comme le tigre qui guette sa proie. Les compagnies se désorganisaient, et bientôt les bataillons, pelotonnés sur eux-mêmes, n’offrirent plus que des amas informes, d’où partaient encore quelques coups de fusil, et sur lesquels les officiers n’avaient d’influence qu’en restant eux-mêmes et retenant matériellement les soldats. Cela ne pouvait durer longtemps ; l’instinct de la conservation, quoique mal inspiré dans la circonstance, devint enfin plus fort ; on se débanda en fuyant.
Entraîné dans le premier moment par le torrent, je vis bientôt que toute retraite était impossible au fantassin devant la cavalerie, et que, mourir pour mourir, autant valait du moins se donner la consolation de voir venir le coup. Je fis donc volte-face, bien résigné à mon sort ; mais je n’eus guère le temps de philosopher, car, prompt comme la foudre, un hussard prussien me porta un coup de sabre sur la tête ; le coup, en parti paré par le schako, me fit au front, au-dessus du sourcil droit, une superbe balafre, plus étendue que profonde, car l’os ne fut pas entamé ; puis, ren¬contrant ma main droite, qui serrait mon épée, en coupa le pouce à la première phalange. Jeté ensuite à terre, par le choc du cheval, je passai sous les pieds de tout un escadron, dont les chevaux m’enjambèrent sans me toucher ; puis je fus sur le point d’être écrasé par une batterie d’artillerie, dont les roues effleurèrent ma tête. Tout cela se passa en moins de temps qu’on n’en met à lire cette courte descrip¬tion, c’est-à-dire deux ou trois secondes, car à la guerre les morts vont vite, comme dit la ballade. […]
Telle fut ma dernière bataille, qui termina la première journée de celle de Leipzig.

Mémoires de Jean-Louis Rieu, Genève et Bâle, H. Georg, 1870

L’ennemi commença l’attaque. Le premier jour, nous fûmes vainqueurs et culbutâmes encore l’ennemi à une lieue de là. L’Empereur, ayant appris que l’armée polonaise s’y trouvait enveloppée par une forte colonne ennemie, envoya à son secours un escadron de chaque régiment de sa Garde. Je fis partie de cette expédition, qui fut commandée par le colonel Letort. Dans cette action, nous nous trouvâmes pris entre deux feux. D’un côté, nous faisions face à l’ennemi et, de l’autre côté, les dragons de Latour (d’Autriche) qui, s’étant embusqués dans une forêt, nous prenaient par derrière.
Dans la mêlée, me sentant heurté de côté par un dragon autrichien, je me retournai brusquement et lui enlevai, d’un coup de sabre, la tête de dessus les épaules, coup étonnant qui arrive rarement. Je donnai le cheval de ce dragon à mon capi¬taine qui se trouvait démonté. En parlant de ce trait, le soir au bivouac, mon capitaine disait : « Je n’ai jamais vu décol¬ler un homme d’un seul coup de sabre. C’est un trait d’un vieil égyptien. Les mameluks, avec leurs damas, fendaient un homme en deux. Ce qui est plus facile que de le décoller. »

Histoire miliaire de J.-M. Merme, chevalier de la Légion d’honneur, ex-chasseur à cheval de la Garde, Moutiers, Bocquet, 1852

Nous regardions la bataille comme gagnée ; mais nous n’apercevions qu’une bien faible partie du sanglant tableau qui se déroulait alors sur une étendue immense. Une canonnade pressée, opiniâtre, sans trêve ni temps d’arrêts, retentissait de toutes parts. Tandis que notre corps d’armée n’avait eu, jusque-là, que des succès enivrants, tandis que nous avions toujours marché en avant, gardé les positions conquises et fait des prisonniers, d’autres corps, moins favorisés par le sort, avaient éprouvé des défaites ; car dans cette rencontre d’armées arrivées de toutes les directions, le hasard, bien plus que les prévisions savantes d’un plan d’ensemble, amena, sur beaucoup de points, des succès ou des revers inattendus ; mais chaque heure augmentait chez nos adversaires leur grande supériorité numérique !

Baron Paul de Bourgoing, Souvenirs d’Histoire contemporaine, Épisodes militaires et politiques, Paris, Dentu Éditeur, 1864

Les trois plus puissants monarques de l’Europe, armés pour la plus juste des causes (la liberté et le bonheur du monde), entourés par les généraux et les troupes à qui ils avaient de si grandes obligations, et qui s’étaient montrés si dignes d’eux et de la cause qui leur avait mis les armes à la main, jouissaient de leur gloire immortelle, de leur récom¬pense de tant de travaux et de dangers ainsi que de la fin, alors prévue, des maux qui avaient désolé l’Europe pendant les vingt-trois ans. Voilà ce qui s’offrait à tous les yeux, à tous les cœurs.
On ne peut juger d’un pareil spectacle, ni peindre de pareilles émotions que lorsqu’on les a vues et éprouvées. Mais, d’un autre côté, un spectacle bien différent venait affliger l’humanité. Dix mille morts ou mourants jon¬chaient les rues de la ville, des milliers de malades ou plutôt de cadavres ambulants, effrayés de ce tumulte et craignant d’être égorgés dans les hôpitaux, en étaient sortis pour venir chercher une autre mort dans les rues. Voilà le contraste qu’offrait aussi Leipzig dans cette journée à jamais mémo¬rable dans les annales du monde. Nous avions des fleurs sur nos têtes, des cadavres sous nos pieds.

Mémoires inédits du comte de Langeron

Napoléon compta ses forces le 18 au soir ; il recon¬nut qu’elles étaient encore considérables ; que, mal¬gré la trahison des Saxons, notre perte était moins grande que celle de nos ennemis. Nous leur avions fait un certain nombre de prisonniers, et pas un des nôtres n’était tombé en leur pouvoir. Nos troupes étaient encore pleines d’ardeur ; mais les munitions manquaient, et il était impossible de s’en procurer. Il fallut donc songer à la retraite. Ce fut alors que nos maux commencèrent. Dans la nuit du 18 au 19 octobre, la grosse artillerie rentra dans Leipzig et gagna la route de France.
Le 19, dès le matin, toute l’armée suivit le mouvement, et bientôt la ville fut encombrée de nos troupes. Cette vaste esplanade circulaire qui la sépare de ses jolis fau¬bourgs, et où se tiennent des foires renommées, fut remplie d’hommes, de chevaux et de bagages de toute espèce. La multitude et les voitures se pressaient dans les rues pour arriver au pont de l’Elster, et trouvaient ensuite, à quelques pas de là, un autre pont sur la Pleisse qu’il fallait aussi traverser. […] Il régnait là une hor¬rible confusion ; chacun se poussait sans ordre pour arri¬ver le premier, et augmentait ainsi l’embarras commun. Un troupeau de plus de cent bœufs était arrêté à quelque distance du pont ; ces animaux se pressaient vivement entre eux, et leurs dos offraient comme une plateforme sur laquelle nos soldats ne craignaient pas de s’élancer et de courir pour parvenir au pont ; enfin, on y retrouvait une image trop ressemblante de ce qui s’était passé vers la Berezina, l’année précédente.

Drujon de Beaulieu, Souvenirs d’un militaire pendant quelques années du règne de Napoléon Bonaparte, Belley, J.-B. Verpillon, 1831

Je ne pus rejoindre mon poste, à mon grand désappointement, que la nuit qui suivit la fameuse bataille de Leipzig, livrée le 18 octobre, juste un an après celle de Taroutino, qui fut, comme je l’ai dit en son temps, le premier jour de cette longue série de revers qui devait amener en si peu de temps la chute de Napoléon. Que d’évé¬nements en une seule année ! Ne dirait-on pas un siècle ?
J’arrivai cependant encore à temps pour prendre part à un fait d’armes inouï dans les fastes de la guerre, mais dont, bien assurément, tout l’honneur appartient exclusivement au général Emanuel qui, en cette circonstance, fit preuve d’une présence d’esprit surnaturelle et d’un courage qu’on pourrait qualifier d’audace, mais qui seul pouvait nous sauver.
Notre général, qui avait contracté l’habitude de faire tous les jours des reconnaissances à vue pour s’assurer par lui-même des mouvements de l’ennemi, ne manqua pas à cette obligation, qu’il s’était imposée, le lendemain de la bataille de Leipzig, 7 octobre, ce qui lui était d’autant plus néces¬saire qu’il était chargé de poursuivre l’ennemi. S’étant donc mis à cet effet en campagne et ayant franchi la ligne de nos avant-postes, escorté seulement de trois officiers, le capi¬taine Knobel, le lieutenant Zelmitz, et moi, un bas officier d’ordonnance, un trompette qui portait toujours sa lunette d’approche, et six cosaques, il s’avança dans la campagne aussi loin qu’il le fallait afin de bien voir tout ce dont il vou¬lait s’assurer. Nous rebroussions déjà chemin après nous être aventurés à une assez grande distance de nos avant-postes, lorsque nous apercevons deux individus en redin¬gotes qui s’efforcent de passer l’Elster sur les débris d’un pont, dont il ne restait plus que quelques poutres transver¬sales. L’un d’eux cherche à faire passer son cheval qui glisse, tombe et disparaît dans l’abîme. Le général Emanuel court à ces deux individus, et par des menaces les force à revenir sur leurs pas, par ce même pont démantibulé et au péril de leur vie. Le plus marquant des deux, entrouvrant sa redin¬gote pour faire voir ses marques de distinction, déclare être le général Lauriston ; mais voilà que transversalement au sentier que nous parcourions, se présente une rue du faubourg de Leipzig qu’il nous faut absolument traverser pour reprendre ensuite la direction que nous suivions. Au moment où nous nous apprêtons à le faire, nous aperce¬vons à quelques pas de nous, à droite, un bataillon français, précédé de beaucoup d’officiers, qui s’avance par cette rue dans le plus grand ordre, perpendiculairement au sentier que nous suivions. Dès que nous nous apercevons mutuel¬lement, de part et d’autre, nous nous arrêtons soudain ; fort heureusement pour nous, les sinuosités du sentier que nous suivions et les broussailles qui le bordaient du côté par où se présentait ce bataillon, pouvaient lui cacher le petit nombre de notre troupe et faire même présumer que nous étions suivis par une armée de cosaques. Le général Emanuel, sen¬tant bien qu’il ne s’agissait point ici de tergiverser et qu’il fallait payer d’audace, profitant de l’hésitation du bataillon, s’écrie d’une voix de stentor : « Bas les armes ! » Les offi¬ciers, en assez grand nombre, semblent conférer entre eux sur ce qu’ils ont à faire ; mais l’intrépide général Emanuel, ne leur donnant pas le temps de réfléchir, leur crie de nou¬veau d’une voix de tonnerre : « Bas les armes, ou point de quartier » ; et en même temps, brandissant son sabre, il se retourne vers son escorte faisant mine de lui commander l’attaque quand tout à coup à cette menace, comme par enchantement, tous les fusils tombent à terre, et les offi¬ciers viennent se constituer prisonniers, en remettant leurs épées entre nos mains ; mais nous n’étions pas assez nom¬breux pour pouvoir les recueillir, aussi le général Emanuel leur dit avec noblesse qu’il les confie à leur honneur, et fait passer toute la troupe en avant : mesure indispensable pour ne pas leur dévoiler notre faiblesse numérique. C’est ainsi que nos prisonniers, ouvrant la marche, nous ramenèrent à notre camp, où on ne fut pas médiocrement surpris de nous voir revenir en si nombreuse compagnie. Pour nous, témoins de cette scène extraordinaire, nous étions encore tout abasourdis d’un résultat aussi merveilleux, et nous ne pouvions assez admirer la présence d’esprit et l’intrépidité de notre général qui avait su tirer un si admirable parti de la position la plus critique où l’on se soit jamais trouvé à la guerre. […]
À la fin de cette marche extraordinaire, le général Lauriston, qui avait été jusque-là absorbé par ses réflexions, s’adressant au général Emanuel, auquel il voyait rendre des honneurs militaires, lui demande : « À qui donc ai-je eu l’honneur de me rendre ? – Vous avez eu l’honneur de vous rendre, répond celui-ci en riant, au général russe Emanuel, accompagné de trois officiers et de huit hommes. »
Grande confusion de la part des prisonniers : mais il était trop tard ; nous étions en lieu de sûreté. À la prière du géné¬ral Lauriston, le général Emanuel alla remettre ses prison¬niers entre les mains de Sa Majesté l’empereur Alexandre qui se trouvait en ce moment avec le roi de Prusse sur la grande place de Leipzig, accompagné d’un nombreux et brillant état-major. C’est ainsi que le ci-devant ambassa¬deur de Napoléon à la cour de Russie fut admis devant l’empereur ; présentation un peu différente de celle qu’il avait eue à Saint-Pétersbourg ; Sa Majesté, par son affabi¬lité et cette prévenance qu’il savait si bien lui gagner tous les coeurs, sut lui adoucir toute l’amertume de sa position. Mais tant de trophées avaient signalé cette journée que les nôtres passèrent inaperçus, et même on ignora longtemps la manière miraculeuse dont ils furent conquis.

Prince Boris Galitzine, Souvenirs et Impressions d’un officier russe pendant les campagnes de 1812, 1813 et 1814, Saint-Pétersbourg, Imprimerie française, 1849
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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