770 à 221 av. J.-C. [en cours d'écriture]

Printemps et Automnes (tome 1, ch 1)

La chronique des Printemps et des Automnes (tome 1) est tirée du recueil de récits historiques chinois : "Dong Zhou Lie Guo Zhi" de Ping Meng Long et Cai Yuan Fang (Chronique des royaumes féodaux à l'époque des Zhous orientaux).

Trois sages et cinq empereurs ont, par leurs vertus, fait la célébrité des dynasties des Xias, des Shangs et des Zhous. Cinq Hégémons, héroïques et violents, ont semé la discorde pendant la période des " Printemps et des Automnes". Les uns après les autres ils se sont rapidement élevés jusqu'au sommet puis ils ont disparu aussi vite de la scène.

L'historien a noté dans ses annales quelques actions remarquables ou quelques noms célèbres, mais innombrables sont les tombes abandonnées sur le mont Bei Mang. Les générations antérieures ont semé la terre pour permettre à leurs descendants de récolter la moisson et maintenant nous allons parler de luttes de dragons et de combats de tigres.

Chronique des Printemps et des Automnes
(tome 1, chapitre 1)

Après avoir entendu un poème séditieux, Xuan, roi de Zhou, ordonne une exécution à la légère. Traité avec cruauté, le préfet Du Bo exige réparation.

La dynastie des Zhou a été fondée par Wu Wang qui, en l'an 1192 avant l'ère chrétienne, renversa le tyran sanguinaire Zhou Xin, dernier représentant de la dynastie des Shangs. Ses successeurs, Cheng et Kang, se montrèrent aussi des souverains capables de protéger la cité. Ils furent assistés dans l'exercice de leur gouvernement par Zhao Gong, Zhou Gong, Bi Gong et Shi Yi, ministres pleins de sagesse. Ils réduisirent les activités des forces armées pour se consacrer à l'administration des affaires civiles; le peuple, alors, vivait en paix dans l'abondance. Sept souverains occupèrent le trône après Wu Wang. Yi Wang, le huitième, manqua de clairvoyance. Sous son règne les grands feudataires commencèrent à développer leur puissance. Li Wang lui succéda. Cruel, tyrannique, dénué de tout principe, il fut tué par la population ce qui marqua le début d'une longue période de troubles et d'insurrections. Unissant leurs efforts, le Duc de Zhou et le Duc de Zhao réussirent à faire monter sur le trône le prince héritier Jing qui prit le nom de Xuan Wang. Celui s'avéra un souverain courageux, clairvoyant et vertueux. Il s'entoura de bons conseillers tels que Fang Shu, Zhao Hu, Yin Shi Fu, Shen Bo et Zhong Shan Fu. Ceux-ci rétablirent le système d'administration mis en place par les premiers rois, Wu, Wen, Cheng et Kang et la maison de Zhou retrouva sa puissance. Cependant, bien que Xuan Wang se soit montré un administrateur diligent et qu'il ait ramené la prospérité dans le royaume, on ne peut le comparer comme législateur ou comme éducateur à Wu Wang et son règne n'a pas été marqué par de grandes réalisations dans le domaine culturel comme ceux de Cheng et de Kang.

La trente neuvième année de son règne, les Jiangs Rongs, tribu barbare de la région du Shan Xi, entrèrent en rébellion. Xuan Wang prit lui-même la tête d'une expédition punitive, mais il subit une sévère défaite à Qian Mou(1). Ses pertes en hommes et en chars de combat furent très lourdes. Sans se laisser abattre, il prit ses dispositions pour reprendre l'offensive, mais craignant que ses forces ne soient pas suffisantes, il décida d'aller en personne à Tai Yuan pour procéder à un recensement et reformer son armée.
Cette ville de Tai Yuan s'appelle maintenant Gu Yuan Zhou, elle se trouve à proximité du territoire occupé alors par les Rongs et les Dis (2).

Les inspecteurs chargés d'un recensement répertoriaient tous les foyers de la région considérée, pour chacun ils comptaient avec précision le nombre des habitants, des chars et des chevaux ainsi que les quantités disponibles de paddy et de fourrage. Les ressources de locales étant ainsi bien connues, il était alors possible de procéder, d'une façon rationnelle, aux réquisitions d'hommes et d'approvisionnements nécessaires pour remettre l'armée en campagne. Craignant la charge que cette opération allait entraîner pour la population, le premier Ministre, Zhong Shan Fu, tenta de s'opposer à ce projet mais ce fut en vain, le roi ne voulut pas l'écouter.
Les opérations terminées l'armée prit le chemin du retour. Comme il s'approchait de Gao Jing(3), Xuan Gong accéléra l'allure et parti seul en tête avec son escorte. Il arriva en ville à la nuit tombée. En passant par le marché il rencontra une troupe d'une dizaine d'enfants qui chantaient une chanson tout en frappant dans leurs mains. Il arrêta son char pour l' écouter et voici ce qu'il entendit:
-" La lune se lève alors que le soleil est sur le point de se coucher. Arcs en bois de mûrier et carquois en osier, bientôt la maison de Zhou sera détruite ".

Très mécontent de ces paroles, le roi ordonna aux hommes de son escorte d'attraper ces garnements pour en connaître l'origine. Les voyant arriver les enfants s'enfuirent dans toutes les directions et finalement on ne put en arrêter que deux seulement, un très jeune et un adolescent. On les fit s'agenouiller au pied du char royal.
- " Qui a composé cette chanson?" demanda Xuan Wang. Le plus jeune, épouvanté, tremblant de peur, fut incapable de prononcer un seul mot mais le plus âgé ne fit aucune difficulté pour répondre:
" Ce n'est aucun d'entre nous" déclara-t-il" Il y a trois jours un jeune homme habillé en rouge est arrivé en ville et il nous a appris à répéter ces strophes. Je ne sais pourquoi elles ont été connues de tous très rapidement. Maintenant dans toute la ville, et pas seulement ici, tous les jeunes les fredonnent sans cesse sans que personne y trouve à redire.

- " Où se trouve ce jeune homme ?" demanda le roi.
- " Après nous avoir appris cette chanson il a disparu." répondit le garçon" On ne sait où il est allé".

Le roi resta un moment sans rien dire puis il fit relâcher les deux jeunes gens. Ensuite il convoqua le régisseur du marché et lui ordonna de faire placarder des avis informant la population que désormais cette chanson était interdite et que les pères et les frères aînés des enfants qui seraient pris à la chanter seraient considérés comme responsables et sévèrement punis.Il se retira ensuite dans son palais sans faire d'autres commentaires.
Le lendemain, à l'audience du matin, les dignitaires du royaume vinrent se présenter au bas du trône puis, après avoir effectué les salutations protocolaires, ils se placèrent sur deux rangs de chaque côté de la salle.

Xuan Wang leur rapporta les paroles de la chanson qu'il avait entendue chanter par les enfants la veille au soir et il leur demanda de lui expliquer quelle pouvait en être la signification.
Le Ministre des Cultes, Zhao Hu, prit la parole le premier.
- " Effectivement" dit-il " on peut utiliser le bois de mûrier pour faire de bons arcs et tresser de l'osier pour fabriquer de solides carquois. A mon humble avis cela veut seulement dire que le royaume va connaître une période de troubles et que les rebelles seront armés avec des arcs et des flèches."
- " Les arcs et les flèches sont des armes d'un emploi courant dans le pays" rétorqua le Premier Ministre Zhong Shan Fu. " Leur utilisation ne mérite donc pas d'être mentionnée. Actuellement vous venez de procéder à un recensement et à des réquisitions à Tai Yuan, vous êtes décidé à tirer vengeance des Quans Rongs; il semble que le sens du message est que si vous ne mettez pas fin à ces opérations militaires le royaume va à sa ruine."

Le roi approuva en hochant la tête sans faire d'autres commentaires. Après un moment il demanda encore:
-" Qui peut bien être, selon vous, ce jeune homme habillé en rouge qui a composé les paroles de cette chanson?"
Le Grand Astrologue(4), Bo Yang Fu, intervint à son tour.
- " On entend souvent dans les marchés des chansons subversives au sens sibyllin comme celle-ci " déclara-t-il" Quand le Roi du Ciel veut envoyer un avertissement aux hommes ou aux gouvernants, il charge de cette mission le génie de la planète Mars. Celui-ci prend l'apparence d'un jeune homme, il compose les paroles de la chanson et les apprend aux enfants pour qu'ils aillent les répéter partout. Dans les cas les plus ordinaires elles servent à révéler la fortune, bonne ou mauvaise, d'un homme; dans les grandes occasions c'est pour faire connaître le destin de la nation. Ying Huo, le génie de Mars, est toujours habillé en rouge ; on peut donc penser que c'est bien lui qui est venu. Cette chanson qui prédit la ruine de la dynastie est certainement un avertissement adressé au roi par le ciel."
-" Supposons maintenant "dit le roi" que je pardonne leurs méfaits aux Jiangs Rongs, que je démobilise les troupes recrutées à Tai Yuan et, enfin, que je fasse brûler les arcs et les flèches qui sont dans nos arsenaux avec interdiction d'en fabriquer de nouveaux ou d'en faire le commerce, est-ce que , dans ce cas, nous pourrons éviter les catastrophes qui nous menacent?"
- "Je viens d'étudier les positions des astres et j'ai déjà établi votre horoscope" dit Bo Yang Fu" Il semble que le danger qui menace votre Maison ne vient pas de l'extérieur et n'est pas lié à des arcs ou à des flèches, par contre on peut être certain que sous le règne d'un de vos descendants le pays sera en grand péril par suite des troubles créés par une reine. Remarquons que la chanson dit: " la lune se lève alors que Soleil est sur le point de se coucher ". Le Soleil est le symbole du roi alors que la lune est celui de la féminité. Le soleil descend alors que la lune monte, cela signifie que le principe féminin sera fort, le principe masculin faible, autrement dit qu'une femme va avoir une forte influence sur les affaires du gouvernement."
- " Je me repose entièrement sur mon épouse, la reine Jiang, pour l'administration de mes six palais," dit le roi" Elle s'acquitte de cette tâche avec beaucoup de sagesse et de vertu. Comme, en outre, c'est elle même qui choisit toutes mes concubines, je ne vois pas quelle femme, dans ma maison, pourrait être la source de troubles susceptibles de menacer l'état." La chanson précise bien: "est sur le point de se coucher" "répondit Bo Yang Fu." Il ne s'agit donc pas d'une affaire qui se produira dans un avenir immédiat. Par ailleurs la tournure de phrase implique une notion d'incertitude. Maintenant, majesté, il serait sage de détourner le mauvais sort par des exorcismes et des sacrifices, il n'est pas nécessaire de brûler les arcs et les flèches."

Après avoir entendu tous ces avis, aussi différents les uns que les autres, Xuan Wang ne savait plus que penser. Le coeur toujours rongé d'inquiétude, il mit fin à la séance et retourna tristement dans son palais.

La reine Jiang étant venu l'accueillir, il lui raconta en détail tout ce qui s'était dit lors du conseil des ministres.
- "Récemment " dit-elle " il s'est produit au palais un événement extraordinaire dont je souhaiterais vous entretenir."
- " De quoi s'agit-il?" demanda Xuan Wang.
-" Nous avons "répondit la reine" une vieille servante, âgée maintenant de plus de 50 ans, qui était enceinte depuis l'époque de votre père, c'est à dire depuis près de 40 ans, or la nuit dernière elle vient d'accoucher d'une fille."
-" Où ce trouve cet enfant ?" s'exclama le roi stupéfait.
-"J'ai crains qu'elle ne nous porte malheur" dit la reine " aussi j'ai ordonné à mes gens de la placer dans un berceau d'osier et de l'abandonner, à 20 lis d'ici, sur le cours du fleuve Jing Shui."
Xuan Wang fit aussitôt convoquer le servante pour qu'elle lui explique à la suite de quelles circonstances elle s'était trouvée enceinte.
La vieille femme vint s'agenouiller au pied des souverains et leur fit le récit suivant:
-" J'ai entendu raconter que la dernière année du règne du roi Jié de la dynastie des Xias, deux génies, ayant pris l'apparence de dragons sont descendus dans son palais à Bao Cheng. Leurs gueules dégoulinant d'une bave épaisse, ils déclarèrent, utilisant le langage des hommes, être les deux seigneurs de la ville de Bao Cheng. Très effrayé, le roi songea d'abord à les faire tuer mais, auparavant, il prit la précaution de demander au Grand Astrologue de consulter les présages. Les augures furent tout à fait défavorables à cette entreprise et même à ce que l'on se borne seulement à les chasser.
-" Quand un génie vient se poser dans une maison" fit remarquer alors le Grand Astrologue" on considère que c'est un heureux présage. Majesté, pourquoi ne pas leurs demander de vous donner un peu de leur salive. En effet toute l'énergie du dragon est condensée dans sa salive. Vous pourriez la conserver comme un talisman pour vous garantir contre les calamités futures."

On consulta à nouveau les augure. Cette fois ils furent favorables. Une pièce de soie précieuse fut étalée devant les dragons et on recueillit un peu de salive sur un plat en or qui fut ensuite placée dans un coffre. L'opération était à peine terminée qu'un violent orage éclata et les dragons s'envolèrent. Le roi ordonna que le coffre soit mis en dépôt dans un des magasins du palais. La dynastie des Yins a suivi celle des Xias, 28 rois se sont succédés pendant 644 ans avant d'arriver à l'actuelle dynastie des Zhous et 300 ans se sont encore écoulés sans que l'on ouvre ce coffre. La dernière année du règne de feu notre maître, le responsable du magasin constata un jour qu'une faible lueur émanait de ce coffre. Il alla aussitôt avertir le roi qui voulut savoir quel en était le contenu. Le magasinier lui remit alors le registre dans lequel était exposé en détail à la suite de quelles circonstances on avait mis en dépôt la salive du dragon dans cet endroit.

Sa curiosité éveillée, le roi ordonna qu'on lui apporte ce coffre pour l'examiner. Après l'avoir ouvert un aide de camp en retira le plat en or qu'il lui présenta. Le roi tendit la main pour le prendre, mais par mégarde il le laissa tomber par terre et la salive qui avait été conservée jusque là se répandit sur le sol. En un clin d'oeil elle se transforma en une minuscule tortue(5) qui se mit à courir en rond dans la salle d'audience. Les eunuques cherchèrent à l'attraper, mais en vain; elle rentra à l'intérieur du palais et disparut à jamais.

A cette époque j'avais 12 ans. Sans faire attention j'ai marché sur les traces laissées par cette tortue et aussitôt j'ai senti en mon coeur comme une sorte d'émotion. Peu de temps après ma taille a commencé à s'arrondir et mon ventre à grossir, je présentais tous les symptômes d'une grossesse. Très irrité contre moi parce que je me trouvais ainsi enceinte sans être mariée, le roi m'a fait interner. Je suis resté en prison jusqu'à ce jour soit pendant 40 années. La nuit dernière, j'ai été prise de douleurs et j'ai mis au monde une petite fille. N'osant dissimuler cette naissance, les gardes du palais sont allés avertir sa majesté la reine qui a estimé qu'il n'était pas possible de garder un être d'origine surnaturelle. En conséquence elle a ordonné d'aller l'abandonner au fil d'un fleuve. Ma faute est immense et je mérite dix mille fois la mort."
-" C'est une affaire qui concerne l'ancienne dynastie, tu n'y es pour rien." dit Xuan Wang. Il la congédia puis ordonna à ses aides de camp d'aller sur les bords du fleuve Jing Shui rechercher le bébé. Au bout d'un certain temps, ne l'ayant pas trouvé, ceux-ci revinrent annoncer que la petite fille avait été emportée par le courant.

Le roi ne mit pas leur parole en doute. Le lendemain il convoqua le Secrétaire Général, Bo Yang Fu. Il lui conta en détail toute cette histoire et conclut en disant:
- " L'enfant s'est certainement noyée. Maintenant je vous prie de consulter les oracles pour savoir si les mauvais esprits sont calmés."
Après s'être livré à de savants calculs, celui-ci vint présenter au roi l'horoscope sous forme d'un court poème au sens obscur:
- " Pleurs et rires, rires et pleurs. La chèvre sera dévorée par le diable, le cheval pourchassé par le chien. Prudence! Prudence! Arcs en bois de mûrier, carquois en osier."
Bien entendu, Xuan Wang fut incapable d'en comprendre la signification.
-" Selon les douze troncs terrestres," expliqua Bo Yang Fu" le mouton correspond au caractère Wei et le cheval au caractère Wu. Rires et pleurs signifient bonheur et malheur. On peut penser que des événements importants avec des fortunes diverses se produiront pendant les années Wei et Wu, mais à mon humble avis, bien que l'esprit malin soit sorti du palais, il n'est pas encore apaisé."

Ces propos furent loin de faire plaisir au roi. Le lendemain il ordonna de faire afficher des avis disant :
-" A l'intérieur comme à l'extérieur des murs de la ville que l'on recherche un enfant nouveau-né de sexe féminin. Ceux qui l'apporteront au roi, morte ou vive, recevront chacun en récompense 300 pièces de soie. Si quelqu'un la nourrit sans la déclarer, ses voisins doivent le signaler aux autorités; ils seront récompensés de la même façon tandis que le coupable sera décapité avec toute sa famille."

Le grand préfet Du Bo fut chargé spécialement de superviser l'exécution de ces instructions. Comme par ailleurs l'horoscope mentionnait à nouveau des arcs en bois de mûrier et des carquois en osier, le roi en fit interdire la fabrication ou le commerce par tout le pays sous peine de mort. Il confia au préfet Zuo Ru la mission de faire fouiller toutes les magasins de la ville par les régisseurs des marchés à fin de s'assurer de la stricte application de ses ordres.

Aucun d'entre eux ne prit le risque de pouvoir être taxé de négligence. Après avoir fait proclamer les édits royaux, ils prirent aussitôt la tête de groupes de policiers et allèrent perquisitionner dans les moindres échoppes de la capitale. Avant la fin de la journée tout le monde en ville avait déjà obtempéré, mais il n'en était pas de même dans les campagnes où les gens n'étaient pas encore au courant de ces nouvelles prescriptions.

C'est ainsi que le lendemain, ne se doutant de rien, une femme d'un district éloigné rassembla quelques carquois, justement en osier, pensant aller les vendre à la capitale. Elle était accompagnée de son mari qui, lui, portait une dizaine d'arcs en bois de mûrier. La route était longue et ils marchaient d'un bon pas pour arriver avant la nuit au marché; l'homme plus lourdement chargé traînant un peu en arrière. Ils n'étaient pas encore parvenus à la porte de la ville qu'ils furent repérés par un des contrôleurs qui aussitôt ordonna aux policiers de les appréhender. Ceux-ci mirent la main sans difficulté sur la femme mais son mari, voyant la scène de loin, comprit qu'il était en grand péril. Ne pouvant rien faire pour sa malheureuse compagne, il jeta précipitamment ses arcs sur le sol et s'enfuit sans demander son reste. Le contrôleur fit enchaîner la femme, puis il alla la livrer avec les arcs et les carquois au préfet Zuo Ru.
-" Ces objets que nous venons de saisir correspondent exactement aux paroles de la chanson séditieuse," se dit celui-ci" en outre le Secrétaire Général a bien dit qu'une femme serait la cause de calamités et voilà que justement nous capturons aussi une femme. Il convient donc de rapporter sans attendre ces faits au roi.

Craignant d'essuyer des remontrances, il se garda bien de signaler la fuite de l'homme et il se borna à déclarer que cette femme était coupable d'avoir fabriqué et vendu des objets interdits , ce qui était passible de la peine capitale. Le roi ordonna qu'elle soit décapitée et que les arcs et les carquois soient brûlés sur la place du marché pour servir d'exemple. L'affaire fût classée et on n'en parla plus.

Hélas! Les meilleures dispositions d'un gouvernement ne peuvent s'opposer aux changements décidés par le ciel. La croyance aveugle à une interprétation douteuse d'un poème sibyllin a causé le martyr d'une malheureuse femme sans qu'aucune voix ne s'élève en sa faveur.
Revenons maintenant au marchand d'arcs qui avait réussi à s'enfuir, mais sans vraiment comprendre pour quelle raison les policiers avaient appréhendé sa femme. Très inquiet à son sujet, il fit halte pour passer la nuit dans une auberge située à une dizaine de lis de la capitale dans l'espoir d'avoir de ses nouvelles. Le lendemain il entendit un voyageur qui venait de la ville déclarer:
- " Hier à la porte du nord on a arrêté une femme coupable d'avoir transgressé l'interdiction de fabriquer ou de vendre des arcs en bois de mûrier ou des carquois en osier. Elle a été décapitée séance tenante.

Le pauvre homme apprit ainsi la fin déplorable de son épouse. Eperdu de douleur, il alla s'isoler dans un lieu désert où il put donner libre cours à son chagrin. Au bout d'un moment il sécha enfin ses larmes et trouvant une certaine consolation à sa peine dans le fait que, lui, avait réussi à échapper au supplice, il reprit sa route. Après avoir parcouru une dizaine de lis il arriva sur les bords du fleuve Jing Shui. Au loin il aperçut une nuée d'oiseaux qui tournoyaient au dessus du même endroit en poussant des cris perçants. Intrigué il s'approcha pour connaître la raison de cette agitation et vit, qu'avec leur bec, ils cherchaient à entraîner vers la berge une sorte de paquet d'osier qui flottait à la surface du fleuve. Quand finalement l'objet vint s'échouer près de lui, il ne put réprimer une exclamation de surprise en entendant des pleurs qui paraissaient en provenir. En toute hâte il descendit dans l'eau , écarta les oiseaux et remonta le paquet sur la berge. L'ayant ouvert, il découvrit à l'intérieur un enfant nouveau-né du sexe féminin, enveloppé dans des langes.
- " Cette petite fille a été délibérément abandonnée sur le fleuve par quelqu'un, mais elle a été sauvée par ces oiseaux" se dit-il" Elle est certainement promise à un destin hors du commun. Je vais la ramener chez moi et l'élever. Quand elle sera devenue adulte on verra ce qu'il adviendra d'elle.

Il prit sa veste pour en envelopper le bébé et l'attacher sur sa poitrine. Après avoir réfléchi un moment sur le meilleur endroit où aller pour échapper aux poursuites, il se décida à se rendre dans la ville de Bao Cheng(6) où résidait un de ses amis à qui il pourrait demander asile.

Les astrologues ne s'étaient pas trompés, cette enfant était bien l'incarnation d'un esprit malfaisant destiné à apporter le malheur sur le pays, c'est pourquoi elle avait pu ainsi dériver au fil de l'eau pendant trois jours sans subir le moindre mal. En vérité que peuvent faire les lois du prince contre la volonté du ciel ?

Après avoir fait exécuter la malheureuse marchande de carquois, le roi se sentit rasséréné car il croyait que c'était elle, indubitablement, dont il s'agissait dans la chanson. On ne reparla plus des réquisitions faites à Tai Yuan et les opérations militaires se déroulèrent comme prévues.

Trois ans plus tard, c'est à dire pendant la quarante troisième année du règne de Xuan Wang, on arriva à l'époque du Grand sacrifice qui était rendu à la mémoire des Cinq Empereurs légendaires qui ont régné sur l'Empire du Milieu de 2952 à 2205 avant l'ère chrétienne: Da Hao, Yen Ti, Hoang Ti, Shao Hao et Zhuan Xu. Le roi se retira dans ses appartements pour entamer le jeûne de purification. Dans la nuit, au début de la deuxième veille, le plus grand silence régnait dans le palais. Soudain, venant de l'ouest, apparut une jeune fille d'une beauté merveilleuse qui se dirigea lentement vers la salle du trône. Très mécontent, car la présence d'une femme en ces lieux était interdite pendant la période de purification, Xuan Wang appela ses gardes pour la faire chasser, mais malgré ses cris personne ne répondit. Sans lui prêter la moindre attention, la jeune fille pénétra à l'intérieur de la Grande Pagode qui était dédiée aux ancêtres de la dynastie. Elle poussa trois éclats de rire suivis de trois sanglots puis, calmement, sans se presser, elle rassembla toutes les tablettes funéraires qui se trouvaient dans les sept salles, elle les lia ensemble et s'éloigna dans la direction de l'est. Le roi voulut se lever pour se lancer à sa poursuite mais alors il se réveilla, le coeur battant, et comprit qu'il s'agissait d'un mauvais rêve. Défavorablement impressionné, il pensa d'abord à aller faire ses dévotions dans la Pagode. Après avoir accompli la cérémonie des neuf offrandes, il retourna s'habiller dans sa chambre puis il envoya un garde demander au Grand Astrologue, Bo Yang Fu, de venir le voir en particulier et il lui fit le récit détaillé du rêve qu'il venait d'avoir.
-" Majesté" lui dit celui-ci" avez vous donc déjà oublié cette chanson séditieuse que vous aviez entendu il y a trois ans? A cette époque je vous avez averti qu'une femme serait la cause de calamités pour le pays et que l'esprit malin n'était pas encore apaisé. En outre l'horoscope mentionnait des rires et des pleurs. Tout ceci paraît bien correspondre à votre rêve.

- " La femme que nous avons fait exécuter n'était donc pas celle annoncée par la chanson qui parlait d'arcs en bois de mûrier et de carquois en osier?" demanda Xuan Wang.
- " Les voies du ciel sont impénétrables "répondit Bo Yang Fu " Peut-être pourrons éclaircir cela plus tard. De toute façon quelle importance peut avoir la vie d'une simple paysanne quand le destin du royaume est en jeu?"

Troublé, le roi resta un moment perdu dans ses pensées puis, soudain, il se rappela que trois ans auparavant il avait confié au préfet de première classe Du Bo la charge de superviser les recherches de l'enfant supposé être habité par un esprit malfaisant, mais qu'il n' avait jamais reçu de rapport à ce sujet.

Après avoir procédé aux cérémonies du Grand Sacrifice, Xuan Wang retourna dans la salle d'audience pour recevoir les compliments des mandarins.
- " Pourquoi depuis longtemps ne m'avez-vous adressé aucun rapport concernant les recherches que vous deviez effectuer pour retrouver cette fille au pouvoir maléfique? " demanda-t-il à Du Bo.
- " Je l'ai cherché longtemps moi-même sans pouvoir en trouver la moindre trace" répondit celui-ci" Comme par ailleurs une mauvaise femme a été reconnue coupable d'avoir fabriqué des carquois en osier et exécutée, il m'a semblé que l'affaire était déjà réglée. J'ai pensé alors que la poursuite des recherches n'aboutirait à rien et pourrait finir, à la longue, par créer des troubles dans la population aussi j'ai ordonné de les arrêter.

- " Ah, c'est ainsi!" s'exclama furieux Xuan Wang" Pourquoi alors ne pas venir m'exposer franchement votre avis et demander mes ordres. Voilà ce qu'il me paraît être clairement un cas de négligence. Il se permet de décider de son propre chef de mettre fin à une mission qu'on lui a confié. Quel usage pourrais-je avoir d'un mandarin qui ne m'est pas dévoué? Gardes! Conduisez-le à la porte du palais et qu'il soit décapité sur le champ. Sa tête sera exposée à la population pour l'exemple."

Epouvantés, leurs faces ayant pris la couleur de la terre, les témoins de cette scène restaient pétrifiés sur place, quand soudain un homme jaillit des rangs des mandarins civils. Courant vers Du Bo, il s'agrippa à ses vêtements pour le retenir en criant:
"Ce n'est pas possible! On ne peut faire cela!

Xuan Wang reconnut le préfet de deuxième classe Zuo Ru, un grand ami de Du Bo lequel l'avait recommandé pour servir avec lui à la cour.
Zuo Ru se prosterna devant lui en frappant son front contre le sol:
" J'ai entendu dire" déclara-t-il" que sous le règne de Yao(7) il y a eu des inondations pendant neuf années consécutives sans que l'empereur ait commis la moindre faute. Sous celui de Tang(8), on a connu neuf années de sécheresse, mais personne n'a pensé à en rejeter la responsabilité sur ce souverain. En vérité on ne peut s'opposer aux bouleversements voulus par le ciel, alors pourquoi attribuer tant d'importance à cette histoire d'une fille qui aurait, soi disant, un pouvoir maléfique? Majesté, si vous exécutez ainsi Du Bo, cette prophétie, annonciatrice de troubles futurs, va s'accréditer dans tout le royaume. On peut craindre qu' elle ne parvienne, par delà les frontières, jusqu'aux tribus barbares des Yis et ne les encourage à entrer en rébellion. Je vous supplie de vous montrer magnanime!

- " Tu braves mes ordres pour soutenir ton ami." dit Xuan Wang" Pour toi l'amitié passe avant le sens du devoir!

- " Si le seigneur a raison et que mon ami a tort, je dois obéir au seigneur et m'opposer à mon ami" répliqua Zuo Ru" mais si c'est l'inverse, alors il est juste que j'apporte mon soutien à mon ami. Du Bo n'a pas commis de crime justifiable de la peine de mort, si vous le faites décapiter on dira dans tout le pays que vous agissez sans discernement. Je me dois de tenter de vous détourner de ce funeste projet, si non, c'est à juste titre alors que l'on pourrait prétendre que j'ai manqué à mon devoir."

Furieux de la résistance que lui opposait Zuo Ru, le roi ne prit pas le temps de réfléchir au bien fondé de ces propos.
- " Que l'on exécute Du Bo séance tenante. " hurla-t-il" Il n'est pas besoin de perdre son temps à tous ces bavardages pour arracher une mauvaise herbe!

Les gardes entraînèrent le malheureux Du Bo en dehors de la salle d'audience; sitôt la porte franchie il fut décapité. Zuo Ru rentra chez lui et il se trancha la gorge.

Son ami était dans son bon droit, il a osé résister au roi pour le défendre. Pour lui l'esprit de justice primait sur toute autre considération. Il s'est suicidé après pour montrer que ses intentions étaient pures et qu'il n'avait pas agi par intérêt personnel. Il a donné un exemple parfait de ce que doivent être les relations humaines et son nom mérite d'être conservé à jamais par les générations futures.
Le fils de Du Bo, Xi Shu, alla se réfugier dans la principauté de Jin(9) où il exerça par la suite les fonctions de juge dans les affaires criminelles. Sa famille s'établit dans la région. Plus tard, émus par la fin tragique de l'honnête Du Bo, les gens du pays ont élevé à sa mémoire à Du Ling un temple qui existe encore.

Xuan Wang apprit le suicide de Zuo Ru le lendemain. Revenu de sa colère, il réalisa enfin l'étendue de la faute qu'il avait commise en faisant exécuter sans raison le malheureux Du Bo. Assailli de remords, il se retira de bonne heure dans ses appartements; dans la nuit, accablé de tristesse, il ne put trouver le sommeil. A partir de ce jour il commença à donner des signes de désordre mental. Il tenait des propos incohérents, oubliait de régler un nombre considérable d'affaires et les audiences de la Cour devinrent de plus en plus rares. Comprenant qu'il était malade, la reine Jiang cessa de lui adresser des remontrances.

Trois ans passèrent ainsi. La quarante-troisième année de son règne, en automne, au septième mois, se sentant mieux, le roi décida d'aller chasser dans les environs pour se changer les idées. Le Ministre des Travaux Publics eut la charge de préparer le transport de la suite royale, le Ministre de la Guerre celle d'organiser l'escorte et le maintien de l'ordre tandis que le Grand Astrologue consultait les astres pour trouver un jour favorable à cette expédition. A la date fixée, le roi monta sur son char tiré par un magnifique attelage de six chevaux. Il était entouré par ses deux conseillers: Yin Ji Fu à sa droite et Zhao Hu à sa gauche. Bannières déployées, cuirasses et lances se pressant en rangs serrés, la troupe sortit de la ville et prit la direction de l'est où s'étendait une vaste plaine, lieu traditionnel des chasses royales.

Depuis longtemps Xuan n'était pas sorti pour son plaisir. Ce jour là il se sentait particulièrement bien et de joyeuse humeur. Arrivé à une certaine distance de la ville, il ordonna de faire halte pour donner ses dernières instructions avant le début de la chasse:
- " Interdiction absolue de piétiner les récoltes, de brûler des arbres ou de causer le moindre tort à la population. Tout le gibier capturé devrait être remis aux contrôleurs pour être distribué ensuite suivant l'ordre de préséance. Ceux qui chercheraient à en garder pour leur consommation personnelle seront sévèrement punis".

Les ordres transmis, la chasse commença, chacun rivalisant d'ardeur pour se trouver en tête. Précédé et suivi de bannières à la marque des Zhous, le char royal partit à vive allure entraîné par ses superbes chevaux; de tous côtés il était entouré par les archers qui faisaient assaut de vantardise sur leur adresse au tir. Lâchés, les faucons et les chiens se ruèrent en avant, semant la terreur parmi les lièvres et les renards qui épouvantés s'enfuirent en désordre de tous les côtés. Les arcs claquaient, le sol se couvrait du sang et des cadavres des animaux abattus; quand les flèches touchaient leur but on voyait voler dans l'air des poils ou des plumes. La battue fût très animée, le tableau de chasse impressionnant. Le soleil disparaissait à l'ouest quand Xuan Wang, enchanté, ordonna enfin le rappel. Les officiers rassemblèrent les dépouilles, après les avoir trié ils les lièrent en paquets et tout le monde prit joyeusement le chemin du retour.

Ils avaient parcouru trois ou quatre lis, quand Xuan Wang qui se trouvait en tête aperçut au loin un petit char qui venait à sa rencontre. Deux hommes se trouvaient à son bord, chacun portait un arc vermillon suspendu à l'épaule et tenait une flèche rouge à la main.
- " Majesté " dirent-ils quand ils furent arrivés à portée de voix" comment vous êtes-vous porté depuis que nous nous sommes séparés?"

Ne pouvant en croire ses yeux, le roi reconnut alors qu'il avait devant lui Du Bo et Zuo Ru. Sa stupéfaction était d'autant plus forte, qu'apparemment, personne de son escorte ne paraissait les voir. Ne comprenant pas ce qu'il lui arrivait, il resta tout d'abord interdit, ne sachant que faire, tandis que le petit char continuait à aller et venir à courte distance devant l'attelage royal. Cependant, après un moment, il reprit ses esprits et la colère le gagna:
- " Démons malfaisants!" hurla-t-il" Oseriez-vous me barrer la route?

Dégainant son épée précieuse, il voulut en frapper les deux fantômes mais il ne rencontra que le vide.
-" Prince sans vertu!" s'écrièrent à l'unisson Du Bo et Zuo Ru d'une voix sévère" Tu n'as pas su gouverner avec justice et tu as fait exécuter des innocents. Maintenant ton heure est arrivée! Nous sommes venus spécialement pour nous venger!

La phrase était à peine terminée que déjà ils avaient levé les arcs, placé une flèche rouge sur la corde et tiré en visant le coeur de Xuan Wang. Celui-ci poussa un cri terrible et s'écroula sans connaissance à l'intérieur du char sous les yeux épouvantés de ses deux conseillers. Ceux-ci, aidés des aides de camp, tentèrent de le ranimer en lui faisant boire une infusion de gingembre, mais ce fut en vain. Le roi, victime d'une crise cardiaque, était dans un état désespéré. On le ramena en toute hâte au palais. Les chasseurs et les officiers qui avaient participé à l'expédition se dispersèrent sans oser réclamer leurs récompenses. La journée qui avait commencé dans l'allégresse se terminait bien tragiquement.

Notes

(1) Qian Mou: au Shan Xi, au sud de Jie Xiu. ( Sud ouest de Tai Yuan.)
(2) Tai Yuan: position incertaine, au nord de la capitale.
(3) Gao Jing ou Hao Jing: capitale du fondateur de la dynastie des Zhou, située dans la province du Shân Xi, district de Zhang An.(Xi An).
(4) Secrétaire Général ou Grand Astrologue: Haut fonctionnaire chef du département des annales et de l'astronomie.
(5) Tortue : Cet épisode figure dans les Mémoires de Se Ma Ts'ien, mais on parle d'un lézard et non d'une tortue.
(6) Bao Cheng: à environ 300kms au sud est de Xi An.
(7) Yao: empereur légendaire.(2357 avant Jésus-Christ).
(8 Tang: fondateur de la dynastie des Shangs.(1766 avant Jésus-Christ).
(3) Jin: Etat se trouvant dans la province du Shan Xi, district de Tai Yuan. Par la suite il s'est étendu jusqu'au nord du He Bei.

Traduction et adaptation par Jean Ducasse
Publié ou mis à jour le : 2020-02-19 09:52:22

 
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