Montrer les colonies en province

Les "salons coloniaux" de province (1850-1896)

Jusqu'à aujourd’hui, la recherche historique s’est principalement intéressée aux expositions coloniales dans les grandes villes françaises, notamment à Paris, Marseille et Lyon. Dans sa thèse, Christelle Lozère a fait le pari de décentrer son regard en s’intéressant aux villes de province.

Dès 1850, ces “petites patries” organisent des “salons coloniaux” dont le modèle va progressivement se répandre dans toute la France. À travers ces expositions, des amateurs collectionneurs, puis l’État central, vont participer à la diffusion d’un imaginaire colonial.

Les objets des colonies vont alors passer du statut d’objet rare et curieux à celui d’un objet colonisé, façonné par les discours coloniaux de l’époque…

Au XIXe siècle, les expositions coloniales de province essayaient d'allier particularités régionales, appartenance nationale et identité coloniale. Comment ces trois dimensions s'imbriquaient-elles ?

Bordeaux, Nantes, Le Havre, Rochefort, Cherbourg, Nice, Lyon ou encore Rouen ouvrent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, leurs expositions industrielles, agricoles et artistiques aux colonies françaises. Ces manifestations sont d’abord modestes, peu structurées, organisées par une société savante locale autour d’un concours régional dans le but de stimuler en priorité le commerce régional. Elles témoignent également d’un désir de reconnaissance nationale.

Cette présence des colonies répond à une nécessité. Dès 1850, Bordeaux constate le souci des professionnels à identifier, faire découvrir aux consommateurs l’ensemble des produits commerciaux venus d’ailleurs, et notamment des colonies françaises. Ces productions sont, certes, considérées comme un vivier potentiellement extraordinaire, mais leur méconnaissance par le grand public reste un frein au développement économique. Par la présence des colonies, les organisateurs montrent également leur soutien et leur foi dans la politique impérialiste.

Les premiers produits présentés témoignent d’abord des activités marchandes des villes portuaires avec les colonies (Antilles et Algérie, en particulier) : coton, sucre, rhum, cacao, café, etc. Les grandes maisons de commerce locales et nationales participent en premier lieu aux évènements. Dans les colonies, un comité d’organisation est mis en place. Les chambres de commerce centralisent les produits et les objets pour un envoi souvent groupé après un appel à la participation des exposants via la presse locale.

Les expositions de province étaient d'abord régionales avant de chercher à devenir "internationales", "coloniales" et "universelles". Comment peut-on expliquer une telle course à l'internationalisation ?

De plus en plus structurées, les expositions régionales, qui deviendront progressivement « nationales », « internationales » puis « universelles » et « coloniales », se généralisent dans toute la France. Elles proclament leurs filiations avec Paris qui encourage la décentralisation. Le phénomène est si important en province qu’une concurrence naît entre les villes obligeant les organisateurs à se démarquer, à être plus ambitieux en favorisant souvent les effets spectaculaires.

Pour les colonies aussi, ces expositions constituent une vitrine commerciale internationale. Elles suivent toutes les manifestations et elle s'y préparent. L’exposition permanente des colonies de Paris (1855-1896) aura un rôle moteur dans la constitution et la diffusion de collections coloniales représentatives pour les expositions et les musées de province.

Les enjeux économiques et symboliques de l’internationalisation sont importants. Au début du XXe siècle, les politiques culturelles de Bordeaux, Rouen, Le Havre Lyon, La Rochelle ou encore Marseille rivalisent d’idées pour marquer les esprits, et enclenchent une véritable course au titre de « ville coloniale » de France par la circulation et la vulgarisation de l’image.

A travers les expositions coloniales, les villes cherchaient à se construire une identité coloniale, cela les amenait-elles à reconstruire leur propre histoire ?

Pour les villes portuaires, en particulier, les références aux traditions maritimes et coloniales font ressurgir des images et des symboles du passé. L’identité se présente comme naturelle et héréditaire, en lien avec des positions géographiques privilégiées et des histoires anciennes avec les outremers.

Le succès des expositions universelles et le triomphe de l’exposition coloniale de Lyon de 1894, avec leurs pavillons coloniaux et leurs divertissements spectaculaires, obligent les villes maritimes à ne pas rester en retrait. Les premiers « villages ethnographiques » ou « villages nègres, annamites » apparaissent dans les expositions nationales de province à partir de l’exposition universelle de 1889 qui popularise le phénomène, mais le terme de « zoo humain » est une projection contemporaine qui n’est jamais utilisé dans les archives. Prétextant une dimension pédagogique et ludique, cette attraction est proposée aux villes organisatrices d'exposition par des entrepreneurs privés, des barnums, à des fins lucratives et spectaculaires. Les premières contestations apparaissent dès la fin du XIXe siècle, et particulièrement à Bordeaux.

Face à la multiplication des expositions en province, une nécessité s’impose : elles doivent affirmer leurs identités et leurs savoir-faire maritimes pour se différencier de la concurrence en donnant l’image de villes dynamiques, compétitives, tournées vers l’avenir, le progrès, la colonisation. Bordeaux (1895-1907), Rouen (1896), Rochefort (1898), Nantes (1904) ou Marseille (1906-1922) ou encore La Rochelle (1927) organisent tour à tour leurs expositions proclamant sur leurs affiches leurs vocations coloniales.

Propos recueillis par Soline Schweisguth
L'auteure : Christelle Lozère

Christelle Lozère a soutenu une thèse sur la “Mise en scène de l’objet dans les “salons coloniaux” de province (1850-1896) : vers l’émergence de modèles d’expositions coloniales” en 2009, sous la direction de Dominique Jarrassé à l’Université Bordeaux Montaigne. Sa thèse a reçu le Prix du Musée d’Orsay.

Elle est aujourd’hui maître de conférences en histoire de l’art à l’Université des Antilles (CNRS UMR 8053 LC2S) et se consacre à l’étude du patrimoine artistique des Antilles.

Publié ou mis à jour le : 2020-03-10 08:51:46

 
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