Agriculture française

La loi Duplomb, une loi suicidaire

1er juin 2025. Le Sénat français a transmis à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui vise à « alléger » les contraintes qui pèsent sur l'agriculture. Pour empêcher les députés de gauche de bloquer la loi, le bloc central a renvoyé le texte en commission.
Le professeur Marc Dufumier nous rappelle ci-après les contradictions dans lesquelles sont enfermés les paysans français...

La loi visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur, proposée par le sénateur Duplomb et dont le contenu va prochainement être discuté en commission mixte paritaire avec sept sénateurs et sept députés n’est pas du tout conforme à l’intérêt des paysans, des consommateurs et des citoyens soucieux de protéger l’environnement.

Ainsi en est-il par exemple de la ré-autorisation de l’emploi d’un néonicotinoïde, l’acétamipride, destiné à lutter contre la prolifération de pucerons verts pouvant transmettre le virus de la jaunisse à la betterave. Il est vrai que cet insecticide n’est pas interdit chez un grand nombre de nos voisins et certains de nos agriculteurs craignent de perdre en termes de compétitivité sur le marché européen.

Mais il n’en reste pas moins vrai que chez nous comme ailleurs, ce néonicotinoïde est un neurotoxique pour les abeilles et de très nombreux autres pollinisateurs. Avec de lourdes conséquences sur la biodiversité dans notre environnement et sur les rendements d’un grand nombre de cultures (colza, tournesol, arbres fruitiers, etc.). La question est donc de savoir s’il ne serait donc pas en fait plus judicieux d’interdire son emploi dans tous les pays de l’Union européenne.

Il faut reconnaître que notre agriculture industrielle est en crise et nul ne peut nier aujourd’hui le désarroi d’agriculteurs lourdement endettés qui, faute de pouvoir vendre leurs productions à des prix suffisamment rémunérateurs, ne parviennent toujours pas à rembourser leurs lourds emprunts. Sans les subventions de la politique agricole commune (PAC), leur situation serait encore bien pire. Mais ces aides sont désormais conditionnées par le respect de directives environnementales ou sanitaires jugées contraignantes, parfois même humiliantes. Certains disent même que leur transcription dans le droit français est plus sévère que dans les autres pays de l’Union européenne et s’est traduite par une injuste distorsion de concurrence sur le marché européen.

Le problème est que l’emploi des divers intrants manufacturés (pesticides et engrais de synthèse) promus par les multinationales tend en fait à plomber les revenus de ceux de nos agriculteurs qui en font un usage intensif. La fermeture de nos centrales sucrières résulte ainsi de la faible compétitivité de nos systèmes de culture dans lesquels la betterave est cultivée en rotations de courte durée, au sein d’assolements très peu diversifiés : un terrain particulièrement propice à la prolifération d’insectes ravageurs (dont le fameux puceron vert) et d’agents pathogènes. D’où l’emploi fréquent de coûteux pesticides dont les effets sont presque toujours néfastes pour notre santé et notre environnement. Tout cela est d’ores et déjà parfaitement démontré et il ne faudrait donc pas le nier. Ne refaisons pas l’erreur commise en Martinique et en Guadeloupe où on a prolongé jusqu’en 1990 l’emploi du chlordécone contre les charançons du bananier alors qu’on connaissait déjà son caractère cancérogène en 1969 !

Les distorsions de concurrence dont souffre aujourd’hui notre paysannerie ne résultent pas tant d’un usage différencié des pesticides au sein de l’Union européenne que de la mise en concurrence de notre agriculture industrielle avec celles de pays où prédominent de très grandes exploitations au sein desquelles le matériel est souvent très vite amorti et la main-d’œuvre rarement bien payée : le Brésil, l’Argentine, l’Ukraine, le Russie, la Nouvelle Zélande, etc.

Nos excédents de blé, sucre, oléagineux et poudre de lait, ne parviennent donc pas à être compétitifs sur le marché international. Et nous sommes de surcroît déficitaires en protéines végétales destinées à l’alimentation animale du fait des importations massives de graines et tourteaux de soja en provenance des Amériques. Notre excédent de la balance commerciale agricole et alimentaire résulte en fait pour l’essentiel de l’exportation de vins, spiritueux, fromages, foie gras et autres produits de terroir à forte ajoutée.  

Il nous faut donc au plus vite réorienter notre agriculture vers des systèmes de culture et d’élevage qui soient à la fois plus rentables pour les paysans, plus respectueux de notre santé et plus protecteurs de la biodiversité. Il existe heureusement d’ores et déjà de tels systèmes de production, relevant d’une agroécologie scientifique, dans lesquels on associe étroitement agriculture et élevage et met en œuvre des rotations de cultures de longue durée avec des assolements hautement diversifiés. De quoi permettre la présence de prédateurs s’attaquant aux insectes ravageurs et éviter la prolifération d’herbes adventices et de champignons  pathogènes. Et de quoi ne plus donc avoir recours aux produits agrotoxiques. Tout le contraire de ce que nous prépare malheureusement le gouvernement actuel avec ses mesures visant à brider l’agence Bio et l’Agence nationale de la sécurité sanitaire de l’alimentation (l’ANSES).

Ces formes d’agricultures inspirées de l’agroécologie sont, il est vrai, très exigeantes en travail, mais donc aussi intensives en emplois, ce qui n’est pas idiot en soit. D’où l’urgence de payer désormais les paysans non seulement en fonction de la qualité de leurs produits (Bio, label rouge, appellation d’origine protégée, etc.) mais aussi pour leurs services environnementaux d’intérêt général. Il ne s’agirait plus pour la puissance publique de prétendre « aider  » les agriculteurs avec l’octroi de subventions en proportion des surfaces exploitées mais de les rémunérer correctement en fonction de leur travail, par une voie contractuelle.

Marc Dufumier, professeur honoraire de l’AgroParisTech et président d’AgriParis Seine
Publié ou mis à jour le : 2025-06-07 22:36:46

Voir les 10 commentaires sur cet article

Papichou (27-07-2025 19:03:19)

Selon qui argumente, on peut deviner qui est pour ou contre cette loi sans apporter d'arguments sérieux qui fassent basculer les opinions. Changer la loi Européenne ? C'est surement la solution, ma... Lire la suite

Didier (13-06-2025 15:02:21)

Super sympa de proposer une agriculture de typ kolkhoze. N’oubliant pas qu’un agriculteur n’est pas un chef d’entreprise comme les autres. En plus de projeter de vivre loyalement de son travai... Lire la suite

jlt (02-06-2025 09:10:20)

Loi suicidaire, certes, mais aussi criminelle.

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