L'Europe (XIe-XIIIe siècles) - La chrétienté médiévale - Herodote.net

L'Europe (XIe-XIIIe siècles)

La chrétienté médiévale

Lorsqu'on parle de Moyen Âge, on pense aussitôt aux cathédrales mais aussi aux bûchers de l'Inquisition et au luxe de certaines abbayes ! Il faut dépasser ces clichés pour comprendre le rôle capital de l'Église dans la société médiévale.

Nous rappelons ci-après le message chrétien, centré sur l'espérance en la vie éternelle, ainsi que la manière dont il est enseigné et diffusé par l'Église médiévale.

Les trois siècles dont il est question ici correspondent à une période qu'on appelle «beau Moyen Âge». Ils se rapportent à une région qualifiée par ses habitants de « chrétienté occidentale », par opposition à la chrétienté byzantine et orientale (la notion d'Europe n'apparaîtra qu'au XVe siècle).

De l'An Mil qui voit la naissance des principaux États actuels au début de la guerre de Cent Ans, cette chrétienté connaît de grandes transformations, tant économiques qu'intellectuelles, artistiques et politiques. Notre civilisation en est le fruit.

L'un des moteurs de ces transformations est l'Église catholique, dont le chef spirituel est le pape. Elle est d'autant mieux respectée que la population communie dans une foi profonde et sincère, quoique entachée de violences et de superstitions.

Notons qu'on écrit « Église » avec une majuscule pour désigner l'institution, mais « église » avec une minuscule pour parler du bâtiment.

La chrétienté occidentale au XIIIe siècle

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L'Europe actuelle et une bonne partie de nos moeurs et de nos institutions ont été forgées au coeur du Moyen Âge, dans une époque assombrie par les disettes, les maladies et l'insécurité mais éclairée par la foi et la confiance en l'avenir...

Le message chrétien et sa diffusion
- le Salut et la damnation

Au cœur du message chrétien, au Moyen Âge, se trouve l'espoir d'être sauvé et l'angoisse d'être condamné lors du Jugement Dernier. Les morts seront alors jugés par Dieu selon leur foi et leurs œuvres (les actions accomplies pendant leur vie) : les bons iront au paradis, les méchants en enfer.

Entre les deux, l'Église médiévale développe l'idée du purgatoire, un lieu où l'on « purge » les fautes avant le paradis. C'est pour les hommes imparfaits (autrement dit tout le monde ou presque) l'espoir d'être sauvé après un temps plus ou moins long de pénitence.

Le Jugement Dernier raconté par la pierre

L'art roman, qui s'épanouit après l'An Mil, privilégie l'éducation des masses, par le biais des chapitaux et des portails historiés (qui racontent une histoire).

Au-dessus du portail de la cathédrale Saint-Lazare d'Autun (Bourgogne), un tympan sculpté fournit un bon exemple de la manière dont les hommes du Moyen Âge se représentent le Jugement Dernier. Ce tympan est l'oeuvre d'un très grand artiste du XIIe siècle, Ghislebertus.

On y voit au centre le Christ dans une mandorle (ovale de lumière qui symbolise l'ouverture sur le paradis). À sa gauche, un ange et Marie ; à sa droite, Enoch et Élie, deux prophètes de l'Ancien Testament.

Au-dessous, à droite du Christ, un oeil avisé peut reconnaître quelques apôtres et Saint Pierre conduisant un élu au paradis. De l'autre côté, saint Michel pèse les âmes des défunts.

Sur le linteau du bas, on discerne la procession des défunts : à la droite du Christ, les élus, qui vont au paradis, droits et confiants ; à sa gauche, les damnés, tordus de douleur.

- prédication et enseignement

Les curés, autrement dit les prêtres en charge d'une paroisse, ont la charge d'enseigner aux fidèles la doctrine chrétienne. Ils le font lors des messe et des cérémonies religieuses, commentant les textes du Nouveau Testament et distribuant des conseils de conduite.

Ils encouragent les fidèles à vivre en bons chrétiens, fidèles à leur conjoint, honnêtes et charitables envers leur prochain, éloignés de la magie et des relents de paganisme...

Les chrétiens s'informent aussi grâce aux scènes sculptées ou peintes dans les églises : les murs intérieurs et les piliers de celles-ci apparaissent en effet comme de gigantesques bandes dessinées aux couleurs crues (bien plus tard, au XVIIIe siècle, beaucoup seront enduites à la chaux).

L'Église, qui a besoin de prêtres capables de lire le latin et de commenter la Bible (lectio divina), développe les écoles dans les monastères et les diocèses. Elle y accueille les enfants les plus doués, tel le futur abbé Suger, fils de paysan appelé à devenir le conseiller des rois capétiens, au XIIe siècle.

Les souverains, qui ont eux-mêmes besoin de s'entourer de conseillers et d'administrateurs compétents, encouragent l'enseignement, à l'image de Philippe Auguste qui crée l'Université de Paris en 1200.

- hérétiques et infidèles

L'encadrement des fidèles passe par l'élimination des hérésies et des hérétiques. Un hérétique est un chrétien qui s'est éloigné de la Bible et de son enseignement tels qu'ils sont transmis par l'Église de Rome.

La croisade contre les Albigeois

La plus menaçante des hérésies se développe autour de Toulouse et d'Albi. Dénommée sur le tard « catharisme » (d'un mot grec qui veut dire pur), elle séduit des artisans et des gens de petite noblesse par son appel au dépouillement. Ses disciples, surnommés « Albigeois », se montrent rétifs aux arguments des prédicateurs catholiques, tel Saint Dominique.

En désespoir de cause, le pape Innocent III, homme jeune et énergique, convaincu de la suprématie de l'Église, se résout en 1208 à lancer une expédition militaire contre lesdits hérétiques et l'ensemble des seigneurs du Midi toulousain susceptibles de les soutenir. Le tribunal de l'Inquisition achève d'éradiquer cette hérésie et quelques autres.

Dans le même temps, le Saint Siège (la papauté) s'inquiète de la multiplication des attaques des Turcs musulmans contre les pèlerins qui se rendent à Jérusalem, sur le tombeau du Christ.

La destruction de ce tombeau et, pire encore, la défaite écrasante des chrétiens byzantins face aux Turcs, amènent les chrétiens d'Occident à craindre pour leur propre sécurité.

En 1095, le pape Urbain II saisit l'occasion d'un voyage à Clermont, en France, pour appeler les chevaliers et les souverains à secourir leurs coreligionnaires d'Orient (les Byzantins) et rétablir la sécurité des pèlerinages.

Survenant dans une société jeune et vigoureuse, en pleine croissance démographique, cet appel va être entendu de plusieurs centaines de milliers de gens, chevaliers et pauvres hères.

Dans les deux siècles qui suivront, plusieurs expéditions militaires, a posteriori appelées «croisades», se dirigeront vers Jérusalem mais aussi l'Égypte et même la Tunisie, mais sans réussir à repousser durablement les Turcs.

L'Église, intermédiaire entre Dieu et les hommes

Le terme « église», en latin « ecclesia », dérive d'un terme grec qui signifie « assemblée ». À l'origine, l'Église désigne donc l'ensemble des fidèles.

Au Moyen Âge, ce terme en vient à désigner aussi les seuls hommes d'Église, les ecclésiastiques ou « clercs ». En effet, dans la société médiévale, l'Église est une structure autonome qui cultive jalousement la séparation entre clercs et laïcs.

- la messe et le culte des reliques

La messe, à laquelle les fidèles sont invités le dimanche et les jours de fête religieuse, constitue le moment essentiel de la vie religieuse.

L'élément essentiel en est toujours l'Eucharistie, le moment le prêtre prononce les paroles qui transforment le pain et le vin en sang du Christ, avant de partager les hosties. Il commémore ainsi le dernier repas du Christ (la Cène), lorsqu'il avait tendu le pain et le vin à ses disciples en leur disant « Prenez et mangez et buvez, ceci est mon corps donné pour vous. Ceci est la coupe de mon sang ». Il les avait ensuite invités à faire ceci en mémoire de lui.

Tout au long du Moyen Âge (et après), l'Église catholique affirme avec constance cette doctrine de la Transsubstantiation selon laquelle le pain et le vin se transforment effectivement en corps et sang, contre ceux qui ne voudraient voir dans le pain et le vin que des symboles rappelant la mort du Christ. Cette dernière approche est d'autant plus rejetée par la hiérarchie catholique qu'elle remet en cause le rôle du prêtre et de l'Église dans le rapport à Dieu : si le pain et le vin ne sont pas le corps et le sang du Christ, à quoi sert le prêtre sinon à faire des sermons que des laïcs peuvent aussi bien faire?...

Les clercs se réservent cette relation privilégiée avec Dieu ainsi que la lecture et l'interprétation de la Bible. Il faudra attendre la Réforme luthérienne pour que celle-ci puisse être traduite du latin, langue des clercs, en langue vulgaire.

La relation des fidèles avec Dieu passe aussi par les reliques, autrement dit les restes des saints, exposés dans des reliquaires ou placés dans des tombes, sous les autels.

Tant à l'époque de l'art roman qu'à l'époque de l'art gothique qui la suit, les églises et en particulier les basiliques, construites sur la tombe d'un saint, sont conçues de manière à permettre les processions des pèlerins tout autour de la nef et du choeur.

Les pèlerins vénèrent les reliques dans l'espoir que les saints leurs serviront d'intercesseurs, c'est-à-dire les protégeront et les défendront dans cette vie comme dans l'au-delà. Les pèlerinages les plus courus sont celui de saint Martin, à Tours, puis, après l'An Mil, celui de saint Jacques le Majeur, à Compostelle, sans parler bien sûr de Jérusalem, où se déroula la Passion du Christ, et Rome, où fut martyrisé saint Pierre.

Précieux reliquaire

Le reliquaire de Sainte-Foy ci-contre, chef-d'oeuvre de l'art médiéval, est aussi un émouvant témoignage du culte des reliques et des pèlerinages qui se développent au début du Moyen Âge.

La statue est une chasse qui abrite les reliques de la sainte qui ont assuré la prospérité de l'abbaye de Conques, dans l'Aveyron.

Elle remonterait aux alentours de 864, date où les reliques ont été dérobées dans une église d'Agen par les moines de Conques !

Les miracles de sainte Foy auraient justifié, a posteriori, ce « vol pieux » : la sainte manifestant ainsi sa préférence pour Conques !

Faite de plaques d'or et d'argent sur une âme de bois, la chasse a été au fil des siècles très remaniée et incrustée de bijoux, offerts par les fidèles.

Le « trésor de Conques », caché à la Révolution par les habitants, est toujours conservé dans l'abbaye.

- les moines

L'Église s'appuie :
- d'une part sur le clergé séculier, c'est-à-dire impliqué dans le siècle, en contact direct avec les fidèles et la vie de tous les jours : il est composé en particulier des prêtres et des évêques,
- d'autre part sur le clergé régulier, qui s'astreint à vivre sous la contrainte d'une règle monastique : il est constitué des moines et moniales (aussi appelés religieux et religieuses) ; ils vivent en communautés autonomes, à l'écart du monde, sous l'autorité d'un abbé ou d'une abbesse.

Les moines vivent selon la règle bénédictine, écrite par saint Benoît de Nursie au Ve siècle : ils partagent leur temps entre le travail et la prière. Ils prient pour eux-mêmes mais surtout pour les vivants et les morts. Établissant leurs monastères dans des clairières, à l'écart du monde habité, ils contribuent par leur travail au défrichement de l'espace européen.

- Grégoire VII et la séparation entre laïcs et ecclésiastiques

Au XIe siècle, plusieurs papes réformateurs, dont certains sont issus de l'abbaye de Cluny, entreprennent de régénérer l'Église romaine, avilie avant l'An Mil du fait de ses compromissions dans les guerres féodales.

Cette entreprise est connue sous le nom de « réforme grégorienne », en référence au principal pape de la période, Grégoire VII (1073-1085). Ce pape lutte contre le nicolaïsme, c'est-à-dire le fait pour les prêtres d'avoir une femme et des enfants auxquels ils ont la tentation de léguer les bénéfices de leur charge, et contre la simonie, le trafic contre argent des biens d'Église.

Il refuse aussi que les seigneurs laïcs choisissent les évêques et les abbés et les investissent de leur charge. Il entre ce faisant en conflit avec l'empereur d'Allemagne Henri IV. Celui-ci feint de se soumettre à Canossa en 1077 mais la « querelles des Investitures » ne trouvera son aboutissement qu'au siècle suivant autour d'un compromis distinguant les fonctions spirituelles et matérielles des évêques et abbés.

Une Église immergée dans la société

L'Église, qui se veut à la charnière entre la société humaine et Dieu, est en réalité très impliquée dans les affaires séculières (« du siècle »). Elle est même un acteur majeur de l'Histoire du Moyen Âge.

- hommes d'Église, grands seigneurs

Les institutions de l'Église, évêchés et monastères, reçoivent des donations nombreuses, legs et aumônes. Elles prélèvent aussi des taxes et un impôt spécifique en nature, la dîme, sur la production agricole. Cela leur vaut de compter parmi les principaux propriétaires fonciers.

Il en va de même pour les monastères, qui sont implantés dans les villes, mais aussi dans les campagnes. Ils y produisent ou font produire par leurs dépendants de la nourriture dont ils ont besoin, du vin pour les besoins de la messe et pour leur consommation quotidienne, mais aussi pour vendre les surplus.

Les monastères sont de bons gestionnaires car les moines sont formés et maîtrisant les techniques complexes de la gestion et de l'écrit.

Toute cette richesse doit servir à proclamer la gloire de Dieu : c'est ainsi que le monastère de Cluny, en Bourgogne, le plus important de la Chrétienté, se trouve à la tête de tout un ensemble d'autres établissements.

Il fait construire entre 1085 et 1130 son église, le plus vaste bâtiment d'Occident (en grande partie détruite durant la Révolution Française). Il faut attendre la reconstruction de Saint-Pierre de Rome au XVIe siècle pour trouver une construction plus massive.

Cette richesse suscite de nombreuses critiques au sein même de l'Église où de nombreux réformateurs tentent de corriger les excès du clergé, pour rappeler que les évêques doivent renoncer au luxe et à la chasse, loisir des aristocrates.

C'est ainsi que Robert de Molesmes fonde l'abbaye de Cîteaux, en Bourgogne. En rupture avec l'opulence des abbayes clunisiennes, le religieux renoue avec l'idéal monastique de saint Benoît de Nursie, fondé sur la prière, le dépouillement et le travail. Il est bientôt rejoint par Saint Bernard de Clairvaux qui porte l'ordre cistercien à son apogée, de sorte que l'on pourra dire du XIIe siècle catholique qu'il fût celui de Cîteaux comme le XIe siècle fut celui de Cluny.

Cette simplicité a un tel succès que de nombreux établissements se placent dans la mouvance de Cîteaux. Ils forment à l'initiative de saint Bernard de Clairvaux l'ordre cistercien. Mais son succès est bientôt tel qu'il s'enrichit à son tour et tombe dans les travers de ses prédécesseurs !

La richesse de l'Église suscite aussi des tensions et une défiance de la part du peuple, qui supporte mal le faste et les privilèges dont jouissent les ecclésiastiques. La fondation des ordres mendiants de saint Dominique et saint François au XIIIe siècle en sont la conséquence.

- l'Église structure le temps et l'espace

Dans le cadre de sa mission d'encadrement des hommes pour les mener au Salut, l'Église leur impose nombre de règles qui structurent leur vie.

Le calendrier en est une : tout au long du Moyen Âge, et encore bien plus tard, les ecclésiastiques luttent pour imposer le respect du dimanche et interdire le travail et la fréquentation des tavernes, les danses et tout ce qui est considéré comme une atteinte à la grandeur divine. Les fêtes religieuses sont parfois très nombreuses, selon les endroits, et peuvent être difficiles à faire respecter : en période de moisson, difficile pour les paysans de s'abstenir de travailler !

À une époque où très peu de gens peuvent avoir l'heure précise, l'Église, par les cloches, rythme aussi la vie de toute la population et l'appelle à la prière. En cas d'urgence (attaque, ou incendie), les cloches de l'église pouvaient aussi appeler la population à se rassembler.

Le calendrier religieux est aussi largement repris par les seigneurs pour les paiements des diverses redevances : traditionnellement, une grande partie est par exemple versée à la Saint Martin, le 11 novembre.

L'Église structure également l'espace. Les hommes se regroupent dès le haut Moyen Âge, avant l'An Mil, autour de l'église. Ainsi naissent les villages tels que nous les connaissons aujourd'hui. L'église en est le centre et il ne faut pas l'imaginer aussi silencieuse qu'aujourd'hui : on y discute et règle des affaires, malgré les protestations des curés. De nombreux quartiers ou villes se développent autour des monastères.

Au fil du temps, le cimetière se rapproche de l'église, laquelle devient le lieu central, où cohabitent les vivants et les morts. Cette évolution symbolise l'emprise de l'Église sur la communauté villageoise ou urbaine : c'est le prêtre qui accepte ou refuse la sépulture chrétienne et qui définit ainsi qui est membre de cette communauté et qui en est rejeté. Les juifs, les enfants non-baptisés, mais aussi les excommuniés, les suicidés, les condamnés à mort qui ne se sont pas repentis, font partie des exclus.

Ainsi l'Église structure-t-elle la société médiévale et en est-elle le reflet. Elle accorde une place restreinte aux femmes, considérées, à la suite d'Eve, comme des tentatrices qui incitent au péché, mais elle les protège aussi en imposant l'indissolubilité du mariage et en interdisant la répudiation.

Elle sanctifie un ordre social inégalitaire dans lequel les uns (paysans et artisans) travaillent pour nourrir ceux qui les protègent (les chevaliers) et ceux qui prient pour le salut de tous. Ceux-là, les hommes d'Église, figurent en théorie au sommet de la pyramide.

Tandis qu'aux premiers temps de la chrétienté, chacun priait dans l'église de son choix, au milieu du Moyen Âge, la vie des hommes s'organise autour de l'église paroissiale, autrement dit l'église du village ou du quartier.

Yves Chenal
Publié ou mis à jour le : 2019-08-14 20:18:31

 
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