L'Hôtel de la Marine à l'encan

Financiers à l'affût


En quête d'économies, des hauts fonctionnaires français ont jugé qu'il n'y avait rien de plus urgent que de louer le prestigieux Hôtel de la Marine à un investisseur privé. Cette démarche inédite fait craindre que l'État ne se détourne de la protection du patrimoine et brade ses monuments.

Historiens et amoureux de l'identité nationale se mobilisent pour que les représentants des pouvoirs publics retrouvent la voie de la raison. Le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand lui-même exprime son trouble...

Pour un Pentagone à la française

Le gouvernement français ayant décidé de réunir les états-majors militaires sur un même site, au sud de Paris, celui de la Marine doit quitter après 2014 le prestigieux Hôtel qu'il occupe depuis plus de deux siècles sur la place de la Concorde (500 pièces et 24.000 m2, dont 2.000 très richement décorés).

Dans la panique qui a suivi la crise des «subprimes» de 2008, certains gestionnaires des finances publiques ont vu l'occasion de réaliser une petite économie de quelques millions d'euros par an en concédant à un investisseur privé l'exploitation de ce monument.

Pour légaliser cette entorse aux règles qui régissent la protection des monuments historiques nationaux, le Parlement a voté le 20 juillet 2010 une loi qui autorise la location de tels monuments par bail emphytéotique (longue durée).

Un investisseur, Alexandre Allard, s'est mis sur les rangs pour reprendre l'Hôtel de la Marine avec un bail de 60 à 80 ans. Il se propose de le transformer en palace international. S'il est agréé, il donnera à l'État 300 millions d'euros (l'équivalent de ce qu'a reçu l'affairiste Bernard Tapie).

Alexandre Allard (42 ans) a fait fortune dans l'informatique puis s'est lancé dans l'aménagement de centres commerciaux haut de gamme, de Pékin à Sao Paolo. À Paris, il a déjà repris et rénové l'hôtel Royal Monceau.

Pour l'avancement de son dossier concernant l'Hôtel de la Marine, il s'est offert les services de l'architecte Jean Nouvel et de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication en 2004-2007, sous la présidence de Jacques Chirac.

Dernière minute

Le 19 janvier 2011, face à la mobilisation populaire, les services de l'Élysée annoncent ce par quoi ils auraient dû commencer : la mise en place d'une commission et l'ouverture d'un débat sur la destination de l'Hôtel de la Marine... Affaire à suivre.

Montée de l'indignation

Conduite à marche forcée dans le secret des ministères, la cession à bail de l'hôtel de la Marine aurait pu passer inaperçue sans la mobilisation des Amis de l'Hôtel de la Marine. L'association a lancé une pétition qui a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures.

Le magazine culture La Tribune de l'Art s'est également mobilisé et, en guise de provocation, son directeur Didier Rykner s'est porté candidat au rachat du monument pour l'euro symbolique.

Des historiens et pas des moindres (Régis Debray, Alain Decaux, Jean-Noël Jeanneney, Jacques Le Goff, Pierre Nora, Mona Ozouf et Michel Winock) se sont à leur tour mobilisés et ont publié un vigoureux appel : Sauvons l'hôtel de la Marine à Paris ! (Le Monde, 10 janvier 2011) avec cette formule : «La France ne perd pas sa mémoire, elle la vend». Le ministre de la Culture n'y est pas resté insensible et a fait part de son trouble lors de sa conférence de presse du 13 janvier par laquelle il a annoncé l'installation du comité d'orientation de la Maison de l'Histoire de France, sous la présidence de l'historien Jean-Pierre Rioux.

Un précédent dangereux

Il est vrai que cette affaire fait désordre. On ne peut d'un côté discourir sur l'identité nationale et promettre à grands frais l'ouverture d'une Maison de l'Histoire de France, de l'autre, entamer la braderie du patrimoine légué par les siècles sous prétexte d'économies budgétaires.

Olivier de Rohan-Chabot, président des Amis de l'Hôtel de la Marine, a résumé pour nous les enjeux de l'Hôtel de la Marine :

- Un symbole de la Nation et de l'État :

L'Hôtel de la Marine figure très officiellement parmi les lieux insignes de la représentation de la Nation et de l'État avec le Panthéon, les Invalides, le Palais du Luxembourg, l'Arc de Triomphe, le château de Versailles, l'Hôtel Matignon et le Palais de l'Élysée.

Se pourrait-il que flotte au-dessus de sa colonnade non plus le pavillon tricolore mais le logo d'une quelconque chaîne hôtelière ?

- Un ensemble patrimonial rarissime :

L'hôtel est méconnu parce qu'il a été jusqu'ici très peu ouvert au grand public du fait de la présence de l'état-major de la marine mais sa richesse patrimoniale n'en est pas moins immense. «Elle tient à l'architecture classique de Gabriel mais aussi à son mobilier, tout entier d'origine. L'hôtel constitue à ce titre un ensemble représentatif du XVIIIe siècle français d'une authenticité rarissime», observe Olivier de Rohan-Chabot. On imagine mal que ce mobilier soit mis à la disposition des clients d'un palace et s'en sorte sans dommages.

- Un précédent dangereux :

Olivier de Rohan-Chabot souligne que la location de l'Hôtel de la Marine a été décidée sans débattre d'aucune solution alternative.

Celles-ci ne manquent pas, qui pourraient compenser le coût d'entretien du site et permettre une ouverture au grand public :
- exposition publique des pièces précieuses en dépôt dans les caves du Cabinet des Médailles ou des Gobelins,
- création d'un musée du XVIIIe siècle,
- ouverture d'un lieu de réunion prestigieux pour les conférences d'État et les grands congrès internationaux,
- installation de la Maison de l'Histoire de France que le gouvernement veut pour l'heure installer dans les locaux beaucoup plus étroits de l'hôtel de Soubise (Archives nationales),
- exposition du savoir-faire national (gastronomie, beaux-arts, arts décoratifs...).

Les surfaces disponibles sont bien assez importantes pour accepter plusieurs de ces solutions côte à côte. Mais quelles que soient les solutions retenues, il est capital que l'État (osons le mot : la Nation !) en garde la maîtrise, au contraire de ce qui se prépare avec le bail emphythéotique.

Olivier de Rohan-Chabot élargit sa réflexion : «Le plus inquiétant est que l'argument destiné à justifier le bail emphythéotique de l'Hôtel de la Marine pourra l'être aussi pour tout autre site patrimonial, y compris, pourquoi pas ? Chambord, Fontainebleau ou Versailles».

Avec un raisonnement strictement comptable, on peut en effet considérer que ces monuments coûtent cher à l'État en entretien, ce qui est indéniable, et mettre en avant l'idée de les louer comme l'Hôtel de la Marine.

Cette vision à courte vue fait fi de tout ce que rapportent ces monuments en recettes touristiques et, de façon plus informelle, en cohésion nationale. Or, c'est bien cette cohésion qui fait de la France un grand pays au lieu d'une simple addition d'égoïsmes.

André Larané, 17 janvier 2011
De la Révolution à la Concorde

Tous les Français et tous les touristes connaissent bien évidemment la place de la Concorde, l'un des lieux parisiens les plus prestigieux et les plus chargés d'Histoire.

Elle a été dessinée dans le style classique par l'architecte Ange-Jacques Gabriel sous le règne de Louis XV, afin de mettre en valeur une statue équestre du monarque. Celle-ci a été implantée à l'extrémité du jardin des Tuileries et au début des Champs-Élysées, dans un lieu qui était encore voué aux champs et à la nature.

D'abord baptisée Louis-XV comme il se doit, cette place est largement ouverte sur les jardins et la Seine, et n'est bâtie que sur son côté nord avec deux bâtiments monumentaux et aux façades identiques, ornées d'une double colonnade majestueuse. Entre ces façades jumelles s'ouvre la rue Royale.

Le bâtiment de droite est affecté au Garde-Meuble royal. Au début de la Révolution, le roi Louis XVI ayant quitté Versailles pour s'établir au Tuileries, son Secrétaire d'État à la Marine s'installe dans le Garde-Meuble. Celui-ci va désormais être occupé sans discontinuer jusqu'au XXIe siècle par le ministère et l'état-major de la Marine. Dans les salles magnifiquement décorées qui donnent sur la place se déroulent des réceptions fastueuses, fierté de la monarchie comme de la République.

Le bâtiment de gauche est quant à lui cédé en 1788 à François de Crillon qui lui donne son nom. L'hôtel de Crillon est aujourd'hui l'un des grands hôtels de prestige de la capitale. Il est parfois réquisitionné pour l'accueil des chefs d'État.

La place, l'une des plus vastes du monde (7 hectares) est rebaptisée place de la Révolution après la chute de la monarchie, en 1792. La guillotine y fonctionne sans discontinuer, y compris pour le roi et la reine. Quand la Révolution s'assagit, sous le Directoire, elle est rebaptisée sous son nom actuel, très consensuel : place de la Concorde.

Aujourd'hui, elle s'inscrit au milieu de la grandiose perspective qui va du Louvre au quartier d'affaires de la Défense. En son centre, l'obélisque venu d'Égypte, dressé vers le ciel, désigne le coeur du pouvoir politique. C'est qu'à deux pas de la place se situe le palais de l'Élysée, résidence du président de la République, et de l'autre côté de la Seine, l'hôtel Bourbon, siège de l'Assemblée nationale.



Localisation :
place de la Concorde 75001 Paris

Publié ou mis à jour le : 2016-06-30 14:08:57

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