4 janvier 1894

Alliance franco-russe

Le 4 janvier 1894 prend forme l'alliance franco-russe.

Une convention militaire secrète est signée entre le gouvernement républicain de la France, sous la présidence de Sadi Carnot, et le gouvernement autocratique du tsar Alexandre III, qui a pris le contrepied de la politique libérale et réformatrice de son prédécesseur, Alexandre II.

Alban Dignat

Isolement diplomatique

Le tsar Alexandre III en 1886 (10 mars 1845 - 1er novembre 1894)L'alliance franco-russe est le mariage de la carpe et du lapin. Mais elle a les faveurs de l'opinion publique qui cultive avec passion sa haine de l'Allemagne ainsi que de l'Angleterre. 

Elle met fin à l'isolement diplomatique de la France, consécutif à sa défaite de 1870 face à l'Allemagne.

Le chancelier allemand Bismarck avait échafaudé en effet dès 1873 une Entente des Trois-Empereurs (Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie) pour le maintien du statu quo territorial en Europe.

Il avait réussi à la maintenir malgré les rivalités austro-russes dans les Balkans, qui s'étaient manifestées avec éclat au congrès de Berlin, et avait pu la renouveler en 1881.

L'année suivante, en 1882, il avait qui plus est formé une Triple-Alliance ou Triplice avec l'Autriche-Hongrie et l'Italie en profitant des rancoeurs de l'Italie à l'égard de la France après que celle-ci avait imposé son protectorat sur la Tunisie

Le chancelier ne s'en tient pas là. Pour circonvenir toute alliance de revers entre la Russie et la République française, il conclut même en juin 1887 une entente secrète avec le tsar Alexandre III, à l'insu de l'empereur François-Joseph Ier

C'est un traité de contre-assurance par lequel la Russie s'engage à rester neutre dans le cas d'une guerre d'agression de la France contre l'Allemagne ; en échange, celle-ci laisse les mains libres au tsar dans les Balkans ! 

Dès la démission du chancelier, le 20 mars 1890, et son remplacement par Leo von Caprivi, Guillaume II décide de ne pas renouveler ce traité qui va à l'encontre des intérêts de son plus proche allié, l'empereur d'Autriche.

Alliance contre nature

À Paris comme à Saint-Pétersbourg, l'alliance franco-russe apparaît nécessaire après que l'empereur allemand Guillaume II a rompu avec la subtile diplomatie de Bismarck et resserré ses liens avec l'Autriche-Hongrie. 

Pourtant, aucun des deux partenaires ne s'y engage de gaieté de coeur. Alexandre III n'éprouve que « mépris et dégoût » pour le gouvernement républicain.  Les dirigeants français, quant à eux, sont bien conscients de tout ce qui les sépare de l'autocratie russe. Mais la raison d'État et les enjeux géopolitiques n'ont que faire de ces susceptibilités.

Dès 1888, le tsar ne rechigne pas à solliciter les épargnants français pour de colossaux investissements dans les infrastructures de l'empire.

Le renouvellement anticipé de la Triplice (Berlin, Vienne, Rome) en mai 1891 précipite les choses. L'alliance franco-russe est préparée par la visite d'une escadre française à Cronstadt, le 25 juillet 1891, puis celle d'une escadre russe à Toulon, en octobre 1893.

Un projet de convention militaire est enfin validé le 17 août 1892 par le chef d'état-major Raoul Le Mouton de Boisdeffre et son homologue russe Nicolas Obroutcheff.

Il prévoit que chaque partie portera secours à l'autre en cas d'agression et énonce en particulier : « Si la France est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne [hypothèse très improbable], la Russie emploiera toutes ses forces disponibles (sept à huit cent mille hommes) pour attaquer l'Allemagne. (...) Dans le cas où les forces de la Triple Alliance, ou d'une des puissances qui en font partie, viendraient à se mobiliser, la France et la Russie, à la première annonce de l'événement, et sans qu'il soit besoin d'un concert préalable, mobiliseront immédiatement et simultanément la totalité de leurs forces et les porteront le plus près possible de la frontière. »

Cette alliance franco-russe est, comme la Triplice, strictement défensive et peut apparaître à ce titre comme une garantie de paix. Sauf qu'elle contribue à diviser l'Europe continentale en deux clans résolument hostiles l'un à l'autre, chacun dans la hantise d'être attaqué avant d'avoir eu le temps de se mobiliser...

La convention est entérinée par le tsar Alexandre III le 27 décembre 1893, enfin par le président de la République française Sadi Carnot le 4 janvier 1894 (l'un et l'autre disparaîtront dans l'année).

Nicolas II reçu par Emile Loubet à Compiègne en 1901

Enthousiasme partagé

Fidèle à la politique de son père, mort le 1er novembre 1894, le tsar Nicolas II visite la France dès octobre 1896 puis une nouvelle fois en septembre 1901. Les Parisiens lui font un accueil chaleureux et, à l'occasion de son premier déplacement, est posée la première pierre du pont Alexandre III, dédié au précédent tsar.

Ce magnifique monument de pierre et de bronze, aux armes de Paris et Saint-Pétersbourg, va relier l'esplanade des Invalides au rond-point des Champs-Élysées par une avenue qui prendra elle-même pendant quelques années le nom d'avenue Nicolas II.

Note de l'agent payeur russe Arthur Raffalovitch avec les sommes versées aux journaux français (source : Gallica) Dans l'enthousiasme, les petits épargnants français souscrivent aux emprunts russes avec bien plus de confiance qu'ils n'investissent dans l'industrie de leur propre pays ! Un tiers de l'épargne nationale va ainsi financer les infrastructures ferroviaires de Russie. 

Les pouvoirs publics s'en mêlent, organisant des fêtes en faveur des emprunts russes.

Quant au gouvernement de Saint-Pétersbourg, il ne ménage pas les subsides à la presse française pour mieux la convaincre des mérites de ces emprunts. 

En échange d'articles favorables aux titres russes, les journalistes qui tiennent les rubriques financières dans les grands journaux français sont copieusement alimentés par des fonds occultes provenant de l'ambassade de Russie au travers de l'agent payeur Arthur Raffalovitch.

NB : en violation de toutes les règles, les bolchéviques, après leur prise du pouvoir, refuseront d'assumer le remboursement de ces emprunts, occasionnant la ruine de nombreux épargnants français ; d'aucun se consolent en observant que les chemins de fer financés par ces épargnants ont permis à l'armée du tsar de se mobiliser bien plus vite que prévu en août 1914 et ainsi de soulager la pression allemande sur le front occidental et de permettre la contre-offensive salvatrice de la Marne.

Fatal enchaînement

Par ricochet, l'alliance entre Paris et Saint-Pétersbourg conduit Berlin et Vienne à resserrer leurs liens au sein de la Triplice.

Elle éloigne aussi pour un moment l'Angleterre de la France car Londres et Saint-Pétersbourg ont des intérêts opposés en Asie et au Moyen-Orient. Mais Paris va tout mettre en oeuvre pour aplanir leurs différents. Ce sera chose faite avec l'Entente cordiale franco-britannique du 8 avril 1904 et la convention anglo-russe du 31 août 1907.

L'alliance franco-russe, à laquelle se rallie - à reculons - le Royaume-Uni, apparaît donc comme la première d'une longue suite d'initiatives qui, mises bout à bout, vont conduire l'Europe sur le chemin de la guerre.

Appliquée de façon extensive, elle sera aussi le facteur déclenchant de la Grande Guerre : en août 1914, le président français Raymond Poincaré entrera en guerre contre l'Allemagne pour soutenir la Russie dans son différend avec l'Autriche-Hongrie à propos de la Serbie, bien que l'accord de 1894 n'obligeât pas la France à soutenir la Russie dans ses revendications balkaniques.

Publié ou mis à jour le : 2020-01-02 16:39:58

 
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