1er novembre 1755

Tremblement de terre à Lisbonne

Le samedi 1er novembre 1755, Lisbonne (235 000 habitants) est frappée par trois secousses telluriques d'une exceptionnelle violence puis par plusieurs raz de marée.

La catastrophe va avoir des répercussions immenses, pas seulement humaines et matérielles, mais aussi philosophiques et scientifiques. Des gouvernants et des savants refusent pour la première fois de se soumettre à la fatalité et mettent en oeuvre des mesures de prévention.

Camille Vignolle

Une perte immense

La capitale du Portugal doit sa prospérité à un immense empire colonial. C'est, au XVIIIe siècle, le troisième port européen après Londres et Amsterdam. Chaque année y sont débarqués 11 à 16 tonnes d'or et diamants du Brésil. D'où ces palais et églises au luxe tapageur qui côtoient la plus extrême misère.

Les deux premières secousses se succèdent à vingt minutes d'intervalle, vers 9h30. D'une extrême brutalité (8,7 sur l'échelle de Richter), elles sont suivies d'un tsunami, avec une vague de 5 à 10 mètres de haut qui balaie tous les bas quartiers de l'agglomération. Enfin survient une troisième réplique vers onze heures. Sur les ruines s'allument partout des incendies. Ils vont durer pendant six jours.

Tout est presque entièrement détruit et ce qui reste fait l'affaire des pillards. Selon les estimations, 10 000 à 60 000 victimes restent sous les décombres. Beaucoup d'entre elles meurent dans l'effondrement des églises où elles se préparaient à assister à l'office de la Toussaint. Le bilan aurait sans doute été beaucoup plus lourd une heure plus tard, avec les églises pleines de fidèles.

Toutefois est épargné le quartier excentré de Belém, à huit kilomètres en aval, sur le Tage. De là partirent les grands explorateurs du XVe siècle tel Vasco de Gama. Le monastère majestueux des Hiéronymites et la tour de Belém, construite en 1515 par le roi Manuel 1er, figurent parmi les rescapés.

Fort heureusement pour la cour, c'est dans ce couvent des Hiéronymites que le roi Joseph Ier a choisi d'assister à la grand-messe de la Toussaint.

Le tremblement de terre est ressenti dans toute l'Europe et au Maroc, entraînant des oscillations jusque dans les lochs écossais et les lacs suisses.

Pour les habitants de Lisbonne, le cauchemar va perdurer jusqu'en septembre 1756. Dans ce laps de temps, ils vont endurer environ 500 secousses.

La catastrophe racontée par un témoin

Tremblement de terre à Lisbonne, 1755.

Voici des extraits de la lettre d'un témoin anonyme rédigée en français et publiée dans O livro e a leitura em Portugal (Verbo, 1987) :

Lisbonne jouissait depuis longtemps des prérogatives d'une des plus grandes et des plus superbes villes du monde; tout concourait à persuader ses habitants que leur félicité était inaltérable .
Il s'éleva dès le matin un brouillard fort épais qui fut dissipé peu après par les rayons très ardents du soleil. Il ne faisait point de vent, la mer n'était troublée par aucune agitation. A 9 heures 36 minutes, tandis que tout le monde se trouvait dans les temples ou se préparait chez soi pour y aller satisfaire aux préceptes de l'Église, il se fit tout à coup un tremblement de terre si violent et si horrible qu'il terrassa en moins de trois minutes toutes les églises et tous les couvents. Un nombre infini de personnes de tout état, de tout sexe et de tout âge se retrouva enseveli sous les ruines de ces édifices sacrés .
Un second tremblement de terre, quoique moins violent que le premier, augmenta de nouveau la désolation. On s'imagina qu'on allait être engloutis dans les crevasses que le premier avait ouvertes de tous les côtés quelques moments auparavant. Cependant, le feu prend dans les églises, dans les palais et dans les maisons qui se trouvaient abandonnés et presque détruits. Un vent du nord s'élevant et soufflant avec impétuosité rend l'incendie général .
La mer parut jalouse de ce que les hommes la croyaient moins à craindre que la terre et le feu, loin de secourir ceux qui se confiaient à elle et qui se jetaient à corps perdu dans les premiers bateaux qu'ils rencontraient, elle vomit tout à coup des tourbillons d'une eau noire et épaisse qui semblaient sortir de ses plus profonds abîmes après s'être gonflés d'une manière surprenante. Les flots en courroux retournent avec la même précipitation vers la mer . Ce flux était si rapide que l'on s'attendait à voir le fleuve à sec à l'embouchure du Tage .
L'incendie prenait cependant de nouvelles forces et s'étendait de l'orient au couchant, consumant de tous côtés, avec les meubles, les cadavres des morts et les corps des estropiés. Une infinité de bateaux et de barques, des vaisseaux même, périssent au milieu des eaux par le feu. Les malades écrasés sont consumés dans les hôpitaux, les criminels dans les prisons .
Pendant plus de quinze jours, le feu fut par toute la ville, et les tremblements de terre se firent sentir tous les jours jusqu'au 18. Le plus fort fut celui du 8, à 6 heures du matin .

Secousses intellectuelles

La catastrophe a un immense retentissement médiatique dans toute l'Europe instruite. C'est une première.

Les religieux, les prédicateurs et les philosophes, tels Voltaire et Rousseau, y voient l'occasion de débattre de la miséricorde divine et des mérites de la civilisation urbaine.

Pour Voltaire, le séisme offre un démenti cinglant à l'optimisme de l'illustre savant et penseur Gottfried Wilhelm von Leibniz (mort en 1716). Le « philosophe » français se fend d'un conte brillant, Candide, où il tourne en dérision les espoirs que plaçait Leibniz dans la science et la connaissance comme moyens de faire progresser l'ensemble de l'humanité. Il moque tout autant les religieux qui invoquent la soumission à la volonté divine.

Les catastrophes naturelles lui apparaissent inévitables, sans cause et sans but. Faisant fi de cette fatalité, il s'en tient pour sa part à glorifier la « civilisation » qui apporte aux élites, dont lui-même, des douceurs telles que chocolat, sucre, café, soieries... Il prône la quête du mieux-être individuel dans l'indifférence au reste du monde (« Cultivons notre jardin », dit avec résignation Candide à la fin du conte homonyme).

Rousseau ne songe pas plus que son rival à attribuer aux catastrophes une origine divine mais y voit une occasion de condamner les excès de la civilisation. À un poème de Voltaire sur le séisme, il réplique par des considérations quelque peu prudhommesques : «Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez par exemple, que la nature n'avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eut été beaucoup moindre et peut-être nul ; Tout eut fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que s'il n'était rien arrivé ; mais faut rester, s'opiniâtrer autour des masures, s'exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour vouloir prendre l'un ses habits, l'autre ses papiers, l'autre son argent ?[...] Vous auriez voulu (et qui n'eût pas voulu de même ?) que le tremblement se fût fait au fond d'un désert plutôt qu'à Lisbonne. Peut-on douter qu'il ne s'en forme aussi dans les déserts ? Mais nous n'en parlons point, parce qu'ils ne font aucun mal aux Messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte... »

Un homme des « Lumières »

Les contemporains de ces éminents penseurs se montrent toutefois, dans l'ensemble, plus pragmatiques. Ils voient dans le tremblement de terre de Lisbonne un motif d'accélérer les recherches pour comprendre et maîtriser les phénomènes naturels. Ils placent leur confiance dans le « progrès ».

L'un des meilleurs représentants de cette école est José de Carvalho e Melo, plus connu sous le nom de marquis de Pombal. Peu après le tremblement de terre, il devient Premier ministre et révèle alors ses talents d'organisateur et sa clairvoyance.

L'homme fort du Portugal entreprend la reconstruction des quartiers sinistrés. Les urbanistes adoptent l'esprit rationnel des Lumières, avec des rues à angles droits et des constructions sobres. Sur les bords du Tage, le palais royal, détruit, est remplacé par la monumentale place du Commerce, ainsi nommée en l'honneur de la bourgeoisie marchande, fondatrice du Portugal moderne.

Pragmatique, le marquis de Pombal lance par ailleurs une enquête dans tout le pays sur les indices avant-coureurs du séisme. C'est la première fois que l'on tente une explication scientifique des tremblements de terre.

À Paris, dans le même esprit, le géographe Philippe Buache, membre de l'Académie des Sciences, étudie et classifie les séismes. Il fonde une nouvelle science : la sismologie.

Vie et mort du progrès

Le philosophe Michel Serres a vu dans le tremblement de terre de Lisbonne la naissance du « scientisme », un mouvement de pensée qui culmina au XIXe siècle. Ainsi, en 1842, après l'accident de chemin de fer de Meudon, Lamartine renouvela sa confiance dans le progrès en digne héritier des « Lumières »,  en pleine union avec ses concitoyens.

Rien de tel en ce début du XXIe siècle. et s'étiola à la fin du XXe siècle avec  et la montée des craintes face aux excès de la technologie et. Désabusés par l'arrêt de la croissance économique, effrayés par l'emballement des innovations technologiques,  les désastres causés à l'environnement et le dérèglement climatique (autrement plus redoutable que le séisme de Lisbonne), nous doutons de l'avenir comme du passé, dans lequel nous ne voyons que motifs de repentance et de contrition. Nous nous en tenons à la gestion du présent et cultivons un individualisme désabusé, en sacralisant la  « vie nue »,  réduite à la satisfaction des besoins physiologiques.

Publié ou mis à jour le : 2020-10-31 10:38:40

 
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