11 mars 1917

Les Britanniques entrent à Bagdad

Le 11 mars 1917, pendant la Grande Guerre, un corps expéditionnaire anglo-indien entre à Bagdad, capitale de la Mésopotamie ou Irak, et en chasse les Turcs qui dominaient le pays depuis huit siècles.

C'est une revanche sur le cuisant échec subi par les Britanniques dix-huit mois plus tôt, le 22 novembre 1915, à Kout al-Amara, sur le Tigre.

Gabriel Vital-Durand

Sympathies turco-allemandes

L'Irak, riche d'un héritage plurimillénaire, avait été ruiné par l'irruption des Mongols au XIIIe siècle. Villes anéanties, réseau d'irrigation ensablé... l'ancien « Croissant fertile » de la Mésopotamie n'était plus que l'ombre de lui-même.

En 1533, le sultan ottoman Soliman II le Magnifique annexe le pays à son empire.

À la veille de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne de Guillaume II s'impose comme protectrice de la Sublime Porte (le gouvernement ottoman). C'est ainsi que le chemin de fer Berlin-Istamboul est prolongé jusqu'en Mésopotamie, via Damas, et l'on envisage qu'il atteigne Bagdad et même Koweit. Le général allemand Otto Liman von Sanders prend une place éminente au sein de l'État ottoman et introduit des réformes radicales qui régénèrent la vieille armée turque.

Quand, le 2 novembre 1914, l'empire russe déclare la guerre à son vieil ennemi, l'empire ottoman, celui-ci se rallie fort normalement aux puissances centrales, l'Autriche-Hongrie et l'Allemagne. Dans l'esprit des Alliés (Angleterre, France, Russie) s'installe l'image d'un empire turc en décomposition qu'il suffirait de cueillir et l'expression de « ventre mou » fait son apparition.

Promenade militaire

Le 5 novembre 1914, l'Angleterre déclare la guerre à l'empire ottoman.

Un corps expéditionnaire anglo-indien, rassemblé à Bombay, aux Indes, sous le commandement du général Delamain, débarque dès le lendemain à l'embouchure du Chott-al-Arab, un bras de fleuve formé par l'union du Tigre et de l'Euphrate, au fond du Golfe Persique. Les Britanniques ne veulent que protéger les raffineries d'Abadan, en Perse. Ils les occupent sans difficulté puis pénètrent dans les possessions ottomanes.

Comme on est à l'approche de l'hiver, la température est supportable. Toutefois, le terrain marécageux se révèle extrêmement instable et ralentit les mouvements du train et de l'artillerie.

La flotte d'invasion force le passage par le fleuve et, le 22 novembre 1914, le général Barrett entre à Bassorah (ou Basra), à 30 kilomètres à l'intérieur des terres, à la tête de la 6e division d'infanterie indienne sans rencontrer de résistance. À l'annonce de ce succès, on sable le champagne à Whitehall, siège de l'Amirauté britannique, où officie Winston Churchill.

Les troupes britanniques montent à l'assaut de Bagdad La conquête de la Mésopotamie (les Occidentaux ne disent pas encore Irak) se présente sous les meilleurs auspices.

Enhardies par leur premier succès, une partie des troupes anglo-indiennes franchissent le Tigre et encerclent les positions turques à Qourna, au confluent du Tigre et de l'Euphrate, à environ 200 kilomètres du Golfe Persique.

Les Turcs se reprennent et acheminent des renforts composés pour bonne partie de troupes arabes. Ils lancent une contre-offensive le 11 avril 1915 en bombardant le poste de Qouna.

Le 14 avril, une sortie désespérée de la 6e division indienne commandée par le général Townshend réussit contre toute attente à culbuter les assaillants. On parle du « miracle de Shaiba ».

Sir John Nixon, nouveau général en chef, projette de remonter le cours du Tigre pour s'emparer de Amara, à 150 kilomètres plus au nord avec deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie, soit 11 000 hommes.

La région est inondée et la progression très difficile. Qu'à cela ne tienne, on met la main sur des barques qui emportent quelques troupes et un peu d'artillerie.

Charles Townshend (21 février 1861 ; 18 mai 1924)Le général Charles Townshend, féru d'histoire napoléonienne et avide de gloire, se met à la tête de la flottille improvisée et poursuit les Turcs jusqu'à Amara qu'il atteint en deux jours (on évoque dans les salons la « régate de Townshend » !). Jouant de la surprise, il offre une reddition honorable à la garnison arabo-turque démoralisée qui se rend le 4 juin 1915. C'est un triomphe !

Entre-temps, le reste des troupes remonte le cours de l'Euphrate. La chaleur est intenable (45 à 50°C), les marécages sont infestés de moustiques porteurs du paludisme. La dysenterie et les insolations font des ravages. Les lignes de ravitaillement s'allongent dangereusement et seules des canonnières légères arrivent à se frayer un chemin sous le feu turc. Malgré ces difficultés, l'élan des troupes anglo-indiennes est irrésistible et Nasiriyah tombe le 24 juillet 1915.

L'étape suivante est Kout-el-Amara (ou Kût), en amont de Amara sur le Tigre, à 200 kilomètres plus au nord et 600 kilomètres de Bassorah.

Une fois encore, Townshend fait merveille. Les lignes turques sont prises d'assaut de deux côtés à la fois et Kout-el-Amara tombe le 27 septembre 1915. Les Turcs y laissent 5.300 hommes et leur artillerie. Le général Nixon fait maintenant figure de conquérant. La pression monte pour s'emparer de Bagdad, désormais à portée de main.

C'est que la même année, en février 1915, un corps expéditionnaire anglo-français a débarqué sur la presqu'île de Gallipoli à l'entrée du détroit des Dardanelles, en vue de s'emparer d'Istamboul, mais il s'est heurté à la résistance farouche des Turcs commandés par un jeune inconnu, Moustafa Kémal.

Désireux de laver cette humiliation, Londres encourage le général Nixon à poursuivre sa route vers Bagdad, bien que la prestigieuse cité soit dépourvue d'intérêt stratégique.

Désastre à Kout-al-Amara

30 000 Turcs se sont solidement retranchés dans les ruines de Ctésiphon, une antique cité perse sur la rive gauche du Tigre. Il s'agit de soldats anatoliens, rudes et déterminés à soutenir la cause de leur pays.

L'assaut leur est donné les 22 et 23 novembre 1915 par les 14 000 hommes de la 6e division de Townshend mais ils se heurtent à une défense déterminée. L'artillerie et les munitions manquent. Les Anglo-Indiens ne réussissent pas à percer. Ils laissent 4.500 des leurs sur le champ de bataille.

La mort dans l'âme, le général Townshend ordonne un repli. Le pacha Khalil engage aussitôt la poursuite de la colonne britannique dangereusement aventurée le long du Tigre. Les pillards arabes s'en mêlent et les conditions de la retraite deviennent abominables.

Le 3 décembre 1915 enfin, quelques milliers de survivants hagards se réfugient à l'abri des murailles de Kout-el-Amara où Townshend a l'ordre de tenir coûte que coûte. Il est confiant dans l'arrivée d'une armée de secours mais celle-ci est défaite à Sheik Saad le 7 janvier 1916, puis à Wadi une semaine plus tard et finalement à Hanna, au bord du Tigre, le 21 janvier.

L'état-major britannique, résigné, invite le 26 avril suivant le général Townshend à offrir pour prix de sa reddition honorable la somme considérable de 1 000 000 de livres sterling ! Khalil Pacha serait prêt à accepter, mais le « Jeune Turc » Enver Pacha, qui a pris le pouvoir à Constantinople (Istamboul), se refuse à tout arrangement.

Le 29 avril 1916, après cinq mois de siège, la garnison de Souk-el-Amara capitule sans conditions. La perte de 500 officiers et 13 000 hommes, cipayes indiens pour la plupart, constitue un désastre retentissant pour les Britanniques (en Europe, au même moment, la bataille de Verdun bat son plein) !

La garnison est déportée au cours de l'été et plus de la moitié des prisonniers vont périr dans les mois suivants dans des conditions très pénibles.

Revanche tardive

Abasourdi par cet échec, Londres se donne plusieurs mois pour relancer l'offensive à partir de Bassorah. Le général Maude est nommé à la tête du corps expéditionnaire. Conscient de la faiblesse de ses positions, il met fin aux coups de main aventureux. C'est seulement le 13 décembre 1916 qu'il repart au combat avec pas moins de 50 000 hommes, combinant son avance avec celle des Russes au sud du Caucase.

Après une lente progression, l'armée repousse 12 000 Turcs le 24 février 1917 et se rapproche enfin de Bagdad en suivant la rive orientale du Tigre. Le 5 mars, aux portes de la ville, elle bat une deuxième armée turque. Une partie des troupes traversent le Tigre pour attaquer la ville par l'ouest. Les Turcs ne se soucient pas de les affronter et évacuent la ville. C'est ainsi que le 11 mars 1917, après plus de deux ans d'efforts, les Britanniques ont la satisfaction de défiler dans l'ancienne capitale de l'empire arabe (note).

Les Turcs envisagent une contre-offensive avec une armée placée sous le commandement du feld-maréchal allemand Erich von Falkenhayn, désireux de restaurer son réputation après son échec devant Verdun... Mais ils vont y renoncer et se contenter de tenir le nord de la Mésopotamie tout en redéployant leur armée en Palestine où l'avancée britannique est plus préoccupante. 

Après l'armistice, signé le 1er novembre 1918 entre les Britanniques et les Ottomans, les Britanniques pourront enfin occuper Mossoul, au nord de la Mésopotamie, une cité construite sur les ruines de l'ancienne Ninive, capitale du roi assyrien Sennachérib (VIIe siècle av. J.-C.).

L'Irak sous tutelle

La Grande Guerre de 1914-1918 s'achève sur la dissolution de l'empire ottoman. L'Irak est détaché de la tutelle d'Istamboul... pour tomber sous celle de Londres.

Conformément à l'accord secret du 16 novembre 1916 entre le Britannique sir Mark Sykes et le Français Georges Picot (accord dit Sykes-Picot), la France s'attribue la tutelle de la Syrie et la Grande-Bretagne celle de l'Irak. C'est ainsi que, le 25 avril 1920, la Grande-Bretagne se voit confier un mandat de la Société des Nations (ancêtre de l'ONU) pour administrer la Mésopotamie.

Le 10 août 1920, le traité de Sèvres promet protection à la minorité chrétienne assyro-chaldéenne dans le cadre d'un Kurdistan autonome. Cette promesse ne sera suivie d'aucun effet car les diplomates reconnaissent pour finir que la constitution de pays sur le principe des nationalités est illusoire au Moyen-Orient.

Les Arabes, qui se sont soulevés contre les Turcs à l'appel du colonel Lawrence (« Lawrence d'Arabie ») en vue de créer un royaume arabe uni, sont indignés par la duplicité des Alliés. Les Britanniques leur accordent un lot de consolation en donnant en 1925 à l'émir Fayçal, fils d'Hussein, Chérif de la Mecque, le titre de roi d'Irak.

Le mandat de la SDN prendra fin avec l'indépendance formelle de l'Irak en 1932. En attendant, il aura permis à Londres de mettre la main sur les champs pétrolifères du pays dont l'exploitation avait timidement débuté au début du XXe siècle.

Ils prennent une importance stratégique avec le jaillissement d'un phénoménal puits de pétrole près de Kirkouk le 15 octobre 1927.

Aussi les Allemands et les Britanniques se disputeront-ils l'Irak pendant la Seconde Guerre mondiale. Une armée britannique reviendra à Bagdad en 1941.

Publié ou mis à jour le : 2019-02-07 10:38:11

 
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