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Aux sources de l'Histoire

Un émigrant allemand en 1832

Johann Heinrich Schick, né en 1815 vraisemblablement à Neuhütten dans le Royaume de Wurtemberg, apparaît de manière succincte sur une liste de 114 passagers du trois-mâts l’Olinda partant du Havre. Le navire arrive à New York sans encombre le 13 juin 1832 (doc source : Archives municipales du Havre).

L’émigration allemande est en général un phénomène collectif, familial, mais Johann est un émigrant isolé, plutôt chanceux. « John » réussira son intégration à la société américaine à Pittsburgh et deviendra citoyen américain en 1844.

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Embarquement de Johann Schick au Havre sur l'Olinda à destination de New-York (1832)
Notre document indique que le voyageur était muni d’un passeport de transit, délivré à Strasbourg, qui lui avait permis de passer sans encombre de Strasbourg au Havre.

Pour le chercheur, dans l’idéal, un exemplaire du passeport intérieur ou d’un passeport allemand devrait se trouver aux Archives départementales à Strasbourg. Mais il ne subsiste que quelques épaves. En revanche, les dossiers conservés en série M nous délivrent de nombreuses informations sur les circonstances de l’émigration des Allemands en 1832.

Dans la première moitié du XIXe siècle, l'Allemagne était encore une région essentiellement agricole. L’Europe était encore plongée dans une période de refroidissement climatique. C’est le continent des privations.

La stagnation démographique de l’Allemagne a été remarquable pendant tout le XVIIIe siècle. Mais on observe une poussée de 5 millions d’habitants entre 1800 et 1825, portant la population totale à 26,5 millions. Les causes de l’émigration allemande étaient essentiellement économiques. Un recensement des chefs de famille réalisé à Grandville parmi les émigrants en 1848 dénombre ainsi plus de 80% de journaliers.

Pourquoi s’embarquer au Havre ? Pour les Allemands du Sud, le port du Havre était plus proche que celui de Brême. Et compte tenu de la situation occidentale du Havre, le voyage vers l’Amérique était raccourci de huit à dix jours. On ne connaissait pas encore la vapeur. Enfin, il était plus simple de passer par la France que de traverser les différents États allemands. Il n’y a pas eu d’ailleurs de législation sur l’émigration avant le Second empire. La France passait pour un pays ouvert. 

Au printemps 1832, la compagnie strasbourgeoise Salms et compagnie, qui accompagnait le passage vers l'Amérique, adresse aux familles restées sur place les nouvelles les plus rassurantes. Le tableau est idyllique :

Salms et Cie - 20 avril 1832 (Gazette de Karlsruhe) – Traduction adressée au Préfet de Seine-Maritime :

Avis – Nous donnons à tous les amis et parents des pères de famille du grand-duché de Bade qui ont entrepris avec nous et par nous le voyage aux États-Unis du nord de l’Amérique, la joyeuse et rassurante nouvelle : que ces pères de famille sont arrivés heureusement au Havre et que leur embarquement a eu lieu sur les trois mâts Le Méridien et l’Index.
Des lettres qui donnent des détails et dans lesquelles les émigrants expriment toute leur satisfaction sur notre gestion, sont déposées en notre bureau pour qu’on en puisse prendre connaissance.
À cette occasion nous avertissons tous les sujets badois qui se sont mis, dès la mi-mars, en relation avec nous pour leur émigration, que le 20 mai prochain un second départ aura lieu irrévocablement ; ceux qui voudront y prendre part doivent en conséquence se hâter d‘aplanir les difficultés qu’ils peuvent encore rencontrer dans leur patrie et nous leur assurons dans cette occasion notre assistance la plus active.

Publicité pour le passage Le Havre-New York (1855) – AD Bas-Rhin
 

La version des autorités françaises est bien différente : en réalité, la situation est alarmante pour ceux qui attendent au port du Havre une occasion de s’embarquer.

Le flux des émigrants constitue une masse continuelle d'environ 1 200 personnes qui doivent séjourner au Havre et dans sa banlieue, dans des conditions souvent précaires. Et l'épidémie de choléra, venue d'Angleterre, a gagné la France. En 1832, le choléra fit 519 morts au Havre, dont un tiers d'émigrants.

On ne manqua pas de les accuser d'être responsables de l'épidémie :
La ville du Havre cherche à les repousser le plus possible de ses murs. Les campagnes ne se montrent guère plus hospitalières. Ils sont confinés dans quelques villages où leur réunion est regardée par les habitants comme un foyer d’infection. Le choléra s’est manifesté parmi eux. Les autorités municipales ont bien réglé le nombre des lits que peuvent dresser les cabaretiers, d’après l’étendue des locaux ; mais cette précaution et quelques autres du même genre sont loin de garantir suffisamment la salubrité publique. Rien n’égale d’ailleurs la détresse de ces familles qui, pour la plupart, avant même d’arriver au lieu d’embarquement ont épuisé jusqu’à la faible somme qu’ils destinaient à payer leur passage.
(Ministère de l’Intérieur au Préfet du Bas-Rhin, le 29 avril 1832).

La préfecture tente de repousser les émigrants « irréguliers » ainsi que les plus indigents. On suggère au ministre de l'Intérieur de décourager l'émigration à la source pour convaincre ceux qui seraient tentés par le grand départ vers l'Amérique qu'ils suivent une chimère.

L’administration s’efforce à grande peine de faire rétrograder ceux dont les papiers présentent quelque irrégularité ou ceux dont les ressources sont trop notoirement insuffisantes. Mais une mesure plus efficace serait sans doute l’intervention des agents diplomatiques de France et des préfets des départements frontières, pour éclairer nos voisins des bords du Rhin et, au besoin, nos compatriotes sur le sort qui les attend, lorsqu’ils s’abandonnent à de chimériques espérances et aux suggestions d’avides spéculateurs (Ministère de l’Intérieur au Préfet du Bas-Rhin le 29 avril 1832).

Communication d'une lettre de M. le préfet du Bas-Rhin relative à l'état de misère dans lequel se trouvent au Havre les émigrés pour l'Amérique (1832)
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Début mai, la Gazette de Fribourg reçoit ainsi l'avis suivant :
Le choléra vient de se déclarer parmi les émigrants dont notre ville est encombrée et dont une grande partie se trouve dans une grande misère. Comme beaucoup de ces émigrants viennent de vos contrées, je vous prie de publier, par votre feuille, et dans l'intérêt de ces gens, que le prix du fret du Hâvre à New York a subi une forte hausse et que chaque personne arrivant ici devra être munie de 250 à 300 francs pour subvenir aux nécessités absolues ; le passage coûte de 150 à 155 francs ; la nourriture pendant la traversée 80 à 100 francs ; l’achat d’un lit et la nourriture au Hâvre jusqu’au départ 40 à 50 francs. Les enfants au-dessous de 15 ans paient la moitié.
(Préfecture du Bas-Rhin, 9 mai 1832)

La Gazette de Karlsruhe, surprise, souligne le manque de fiabilité de la compagnie d'émigration et met en garde la population (traduction du Ministère de l’Intérieur, mai 1832) :
On peut s‘étonner de ce que l’annonce de la maison Salms et compagnie de Strasbourg, que nous avons inséré dans notre feuille du 26 du mois dernier, ne fasse nullement mention de ces circonstances et qu’elle présente, au contraire, l’heureux embarquement des émigrants. Il est très important pour les personnes qui se préparent à l’émigration, de connaître le sort de leurs compatriotes dans les ports de mer, afin qu’elles puissent se prémunir contre des dommages.

Le 8 mai, le gouvernement des Cercles (Confédération du Rhin) adresse de sévères remontrances à la population et avertit ceux « qui se fient inconsidérément aux promesses fallacieuses de spéculateurs perfides. ».

Entre 1830 et 1840, plus de 150 000 Allemands émigrèrent aux États-Unis, essentiellement via Brême ou Le Havre.

Sources

- Archives départementales du Bas-Rhin, 3M 704.
- Jean Braunstein, « En route vers l'Amérique : les émigrants allemands au Havre », in Annales de Normandie, 41ᵉ année, n°1, 1991, pp. 29-48.

Philippe Chapelin, généalogiste
Le bon filon

Les Archives du Bas-Rhin conservent une liasse sur l’émigration allemande liée aux événements de 1848. On y trouve également un état cantonal des émigrants du Bas-Rhin vers l’Amérique dans la période 1828-1837. L’état de conservation des passeports est hélas très variable selon les départements. On peut compléter la recherche aux Archives nationales.


Publié ou mis à jour le : 2018-06-02 00:18:24

 
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