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16 septembre 1936

Le Pourquoi pas ? de Charcot sombre en Islande

Été 1936, le commandant Jean-Baptiste Charcot met le cap à bord de son trois-mâts Le Pourquoi-Pas ? sur l’Islande, son pays de cœur. Le temps presse : il est attendu en héros à Copenhague, où les autorités danoises veulent célébrer en grande pompe la fin de carrière du « gentleman polaire ».

Le dernier voyage

Début août, Le Pourquoi-Pas ? quitte la côte orientale du Groenland habituellement encombrée par les glaces. Première contrariété : le 15 août, le temps se gâte. Le trois-mâts vapeur est contraint de se réfugier à Ísafjörður, dans le nord-ouest de l’Islande. Une escale forcée, dont profitent les marins pour effectuer un important chargement de charbon.

La météo s’apaise ensuite, offrant une fenêtre météo que Charcot saisit pour effectuer un crochet vers le Groenland, et explorer la côte de Blosseville, exceptionnellement dégagée des glaces cet été-là.

Féru d’histoire polaire, Charcot tient à rendre hommage à Jules Poret de Blosseville, un explorateur français injustement oublié qui a disparu dans ces parages en 1833.

Deux semaines plus tard, les Français font route vers l’Islande. Charcot doit rejoindre au plus vite Copenhague, où des réceptions officielles l’attendent. À bientôt 70 ans, le commandant Jean-Baptiste Charcot s’apprête à mettre un terme définitif à ses activités d’officier de marine et d’explorateur polaire. L’heure de la retraite a sonné.

Le Pourquoi Pas ? IV du Commandant Charcot

Le 30 août, la machine du Pourquoi-Pas ? montre de sérieux signes de faiblesse. La chaudière devient inutilisable. La faute à du charbon de mauvaise qualité embarqué à Ísafjörður, et des machines de plus en plus poussives. Malgré tout, le trois-mâts parvient à gagner Reykjavik à la voile, où il accoste le 3 septembre.

Les réparations mobilisent l’équipage pendant neuf jours et neuf nuits. Les mécaniciens démontent, décapent, remplacent et ajustent. Le 12 septembre, les essais à chaud sont enfin concluants. Si la météo le permet, le Pourquoi-Pas ? pourra reprendre la mer dans les trois jours.

« Mer très belle, vent nul », annoncent deux bulletins météo en provenance du Royaume-Uni et d’Islande. Charcot décide donc, en toute logique d’appareiller, le 15 septembre à midi.

Le Pourquoi-Pas ? prend la mer, l’équipage salue une dernière fois les amis islandais. Charcot a le cœur serré. Le ciel aussi va pleurer. À 16 heures, la pluie s’abat soudain, drue et violente. Le vent forcit brutalement. Le baromètre chute à pic. Le trois-mâts est balloté par les flots, pris au piège au cœur d’une dépression à caractère cyclonique. La visibilité devient nulle. Le compas se dérègle, perturbé par des anomalies magnétiques. La dérive devient presque incontrôlable.

Comme il est d’usage dans ces circonstances, les marins « font le dos rond » face aux caprices de l’océan. Mais à 3 heures du matin, le 16 septembre, le vent ne fléchit toujours pas. La tempête vire à l’ouragan. Le navire roule et tangue dangereusement. La brigantine, cette voile censée stabilisée le navire, part en lambeaux.

À 4 heures 30, le mat de flèche d’artimon – le petit mât supérieur situé sur l’arrière - casse net, entraînant dans sa chute l’antenne TSF. Toute communication avec l’extérieur devient impossible, d’autant que l’océan en furie n’autorise aucune réparation, même de fortune.

C’est la stupeur quand l’aube se lèvre. Les marins découvrent devant eux des éperons rocheux, que le temps bouché avait jusque-là dissimulés. Il faut déguerpir à toute vapeur, mais la machine est à bout de souffle. Le Pourquoi-Pas ? ne semble plus manœuvrable plus. Pire, il talonne à deux reprises puis se couche sur tribord.

Il est 5 heures 15. Un bruit strident jaillit des entrailles du navire. De la vapeur s’échappe subitement de la chaudière : la machine est définitivement hors d’usage. Une énorme vague balaie alors le pont, envoyant à la baille une embarcation à moteur. Le bastingage sur tribord est brisé net. Un marin est projeté à l’eau, un autre est grièvement blessé au visage. L’équipage est réveillé d’urgence. Chacun doit capeler en urgence sa ceinture de sauvetage. Le naufrage paraît désormais inévitable.

À 5 heures 35, le commandant donne l’ordre de mouiller, d’abord sur bâbord, puis sur tribord. La manœuvre échoue : l’ancre dérape les deux fois. L’océan est très agité, les vagues sont blanches d’écume.

Dix minutes plus tard, Le Pourquoi-Pas ? vient s’écraser sur un rocher, à seulement 1,5 mille de la côte.  Les doris et les embarcations restantes sont mises à l’eau. La panique gagne le bord. Les marins s’affolent sauf Charcot qui demeure stoïque en passerelle.

- « Mes pauvres enfants ! », aurait-il alors murmuré.

Dans tout ce chaos, le commandant prend le temps de libérer la mouette Rita, la mascotte du bord, qui s’envole après une dernière caresse de son maître.

L’eau envahit désormais tous les compartiments du bâtiment, qui s’enfonce par l’arrière. Les marins doivent sauter au sauve-qui-peut dans des embarcations déjà à moitié remplies d’eau. C’est la débandade. L’océan est toujours en furie. Parvenu à 30 mètres du bord, un doris coule à pic.

Marins du Pourquoi Pas?Pataugeant dans l’eau glaciale, les Bretons Gonidec et Jaouen aperçoivent, lorsqu’ils émergent sur la crête des lames, une plage et une maison. Malgré les encouragements du maître-timonier, le matelot Jaouen ne peut suivre son patron qui rattrape le quartier-maître Péron et sa bouée couronne.

Les deux marins nagent désespérément vers une planche en bois qui pourrait les aider à rejoindre la terre, désormais toute proche. « Au bout de cinq minutes, Péron devient violet, pousse deux ou trois « Hou, hou ! » lève les bras au ciel et coule immédiatement sous mes yeux. À demi-conscient, j’arrive enfin à toucher terre où je m’évanouis », racontera plus tard Eugène Gonidec, l’unique survivant [1].

Le bilan est dramatique : « 22 morts pour la France », « 18 disparus en mer » et un seul survivant. Ainsi disparaissent un bateau légendaire, une quarantaine de marins et leur charismatique commandant :  Jean-Baptiste Charcot.

Les cérémonies funèbres et les hommages se succéderont : d’abord à Reykjavik, puis à Saint-Malo, port d’attache du Pourquoi-Pas ?.  Enfin, le 24 septembre 1936, se déroulent à Notre-Dame de Paris des funérailles nationales en présence des personnalités les plus éminentes de la République.

En Islande, sur cette île volcanique perdue aux confins de l’Atlantique Nord, battue par les vents froids et les pluies verglacées, la flamme de Charcot ne s’est jamais éteinte. Ces insulaires n’ignorent rien des lourds tributs que l’océan exige, ni des grands marins qu’elle emporte. Ils en gardent une mémoire vive.

Stéphane Dugast

[1] Rapport sur les circonstances du naufrage du Pourquoi-pas ?, rédigé à Reykjavík, le 21 septembre 1936 par le maître timonier Gonidec à Monsieur le capitaine de frégate Marzin, commandant L’Audacieux

Publié ou mis à jour le : 2026-09-17 23:35:10

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