2 octobre 2015 - Un Voltaire pas si « tolérant » que ça ! - Herodote.net

2 octobre 2015

Un Voltaire pas si « tolérant » que ça !

Après les attentats islamistes de janvier 2015 à Paris, le magazine Lire a souhaité rappeler les vertus de la tolérance en consacrant un hors-série dithyrambique et sans nuances au dieu Voltaire.

Pour Marion Sigaut, romancière et historienne du XVIIIe siècle, la référence à cet écrivain est tout à fait inappropriée...

Faire de Voltaire un ami des hommes est un contresens. Son mépris du genre humain est insondable : « Portez-vous bien ; éclairez et méprisez le genre humain » écrit-il à son ami d’Alembert en février 1757 avec cette ironie qu'il manie à la perfection. « La patience soit avec vous ! Marchez toujours en ricanant, mes frères, dans le chemin de la vérité »

« Ce monde-ci… est un composé se fripons, de fanatiques et d’imbéciles, parmi lesquels il y a un petit troupeau séparé qu’on appelle la bonne compagnie ; ce petit troupeau étant riche, bien élevé, instruit, poli, est comme la fleur du genre humain ; c’est pour lui que les plaisirs honnêtes sont faits ; c’est pour lui que les plus grands hommes ont travaillé… » (note).

« … la populace… est en tout pays uniquement occupée du travail des mains ; l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui et le gouverne » (note).

Cet ordre des choses étant admis, il ne faut pas perdre son temps à éduquer la populace. Pour quoi faire ? « Je crois que nous ne nous entendons pas sur l’article du peuple, que vous croyez digne d’être instruit. J’entends par peuple la populace, qui n’a que ses bras pour vivre… Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants… Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes », écrit-il à son ami Damilaville le 1er avril 1766. L'argument servira d’ailleurs à justifier de se débarrasser des jésuites, incorrigibles éducateurs du peuple.

Voltaire, précurseur du racisme

Le racisme de Voltaire le ferait condamner à tout coup par les lois de la République : « La plupart des Nègres, tous les Cafres, sont plongés dans la même stupidité, et y croupiront longtemps », écrit-il (note).

Leur infériorité intrinsèque n’est-elle pas d’ailleurs la source de leurs malheurs ? « Nous n'achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur. Ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir » se justifie-t-il.

Ne lancez pas Voltaire sur les juifs, on atteint là des sommets dans l’abjection. L’argument qu’il utilise contre eux ne relève certainement pas de la dispute théologique mais du racisme le plus sordide.

« Vous prétendez que vos mères n’ont pas couché avec des boucs, ni vos pères avec des chèvres. Mais dites-moi, Messieurs, pourquoi vous êtes le seul peuple de la terre à qui les lois aient jamais fait une pareille défense ? Un législateur se serait-il jamais avisé de promulguer cette loi bizarre, si le délit n’avait pas été commun ?  » (note).

Zoophiles, les juifs ? Si on a bien compris, c’est à eux de prouver le contraire. Et quoi d’autre ? Toujours dans le Dictionnaire philosophique : « Pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été anthropophages ? C’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre. »

Bien que largement moins attaqués que les juifs, les mahométans ne sont pas en reste : «  Il faut que tous les musulmans soient naturellement bien malpropres, puisque Dieu a été obligé de leur ordonner de se laver cinq fois par jour » (note).

Voltaire, praticien d'une tolérance à géométrie variable

C’est un lieu commun que de faire de Voltaire le champion de la tolérance, bien qu’il n’a jamais dit : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez l’exprimer » (cette formule apocryphe remonte à 1906)...

Son inaltérable « Traité de la tolérance », redevenu un best-seller à la suite des attentats de janvier 2015, parle pour lui. La tolérance, croit-on, fut son combat et le mot est aisément accolé à son nom.

Une étude minutieuse de sa correspondance apporte à cette convention plus que des nuances. Pour ne parler que de l’affaire Calas, une sérieuse révision des faits semble devoir être faite à la lumière de divers travaux d’historiens qui se sont penchés sur le dossier (note). Certes Voltaire contribua, de toute sa force et du génie de sa plume, à faire casser le jugement de Toulouse. Mais dire qu’il participa, en même temps qu’il dénonça l’intolérance catholique, à faire éclater la vérité, est une mystification.

Alors que le 4 avril 1762, à peine un mois après la mort de Jean Calas, il clamait « Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélemy, rien n’a tant déshonoré la nature humaine. Criez, et qu’on crie ! », il reconnaissait quelques jours plus tard « Mais je ne peux (lui) avoir parlé de mon opinion sur cette affaire cruelle, puisque je n’en ai aucune. Je ne connais que les factums faits en faveur des Calas, et ce n’est pas assez pour oser prendre parti ». Il avait donc lancé sa campagne en faveur de l’infortuné huguenot avant d’avoir assez d’éléments pour juger, ce qu’il reconnaissait encore un mois plus tard : « Toutes les lettres que j’ai du Languedoc sur cette affaire se contredisent ; c’est un chaos qu’il est impossible de débrouiller » écrivait-il au cardinal de Bernis le 15 mai suivant.

Voltaire ne connaissait pas le dossier mais il savait déjà qu’il s’agissait d’intolérance, et il n’était certainement pas à la recherche d’une vérité qu’il malmènera en émaillant tous ses factums de mensonges en rafales. Qu’importe, puisque c’était pour la bonne cause, celle qui dénonçait le parti-pris fanatique d’un jugement inique.

Or, il se trouve qu’à l’époque justement du procès Calas, une affaire comparable s’était soldée, au même tribunal, par une sentence également comparable. Un certain Jean-Jacques Clauzié avait été convaincu par une preuve indirecte d’avoir tué son père et la justice toulousaine l’avait fait rouer. Sollicité d’intervenir en sa faveur, Voltaire avait refusé tout net pour ne pas nuire à sa cause. Clauzié était catholique, à quoi son affaire pouvait-elle être bonne sinon à montrer que les juges de Toulouse faisaient part égale entre les uns et les autres…

La tolérance voltairienne fut toujours à géométrie variable.

« C’est bien dommage que les philosophes ne soient encore ni assez nombreux, ni assez zélés, ni assez riches pour aller détruire par le fer et par la flamme ces ennemis du genre humain, et la secte abominable qui a produit tant d’horreurs » écrit-il à son ami Damilaville en parlant de l’Église catholique le 26 janvier 1762. Appel à l’extermination si les mots ont un sens.

Les protestants, qu’il n’aimait guère, avaient à ses yeux des qualités qui manquaient aux autres : « Une république protestante doit être d’un douzième plus riche, plus industrieuse, plus peuplée qu’une papiste, en supposant le terrain égal, et également bon, par la raison qu'il y a trente fêtes dans un pays papiste, qui composent trente jours d’oisiveté et de débauches » (lettre à Damilaville le 28 janvier 1763).

Le meilleur moyen de défendre la tolérance ne serait-il pas de lui faire la guerre ? L’impératrice de Russie allait réaliser son rêve en envahissant la très catholique Pologne, au prétexte qu’elle se souciait du sort de sa minorité orthodoxe. Voltaire applaudit. « Vos soins généreux pour établir la liberté de conscience en Pologne sont un bienfait que le genre humain doit célébrer… » (22 décembre 1766).

Défendre la tolérance les armes à la main semble contradictoire. « C’est une chose assez plaisante, et qui a l’air de la contradiction, de soutenir l’indulgence et la tolérance les armes à la main ; mais aussi l’intolérance est si odieuse qu’elle mérite qu’on lui donne sur 1es oreilles. Si la superstition a fait si longtemps la guerre, pourquoi ne la ferait-on pas à la superstition ? »

Puisque c’est pour la tolérance, le prix ne peut en être trop élevé : « Il est clair que des gens qui négligent tous les beaux-arts et qui enferment les femmes méritent d’être exterminés » écrit-il le 15 novembre 1768 à l’impératrice de toutes les Russies qui fait la guerre aux Turcs.
Exterminés.
Il ne s’agit pas d’un lapsus. « Ce n'est pas assez de faire une guerre heureuse contre ces barbares pour la terminer par une paix telle quelle ; ce n’est pas assez de les humilier, il faudrait les détruire », ajoute-t-il le 26 février 1769.

En tenant ces propos, Voltaire n’oubliait pas ses affaires. Il était depuis peu à la tête d’une entreprise d’horlogerie et la guerre risquait de compromettre ses profits : « Il ne m’appartient pas de parler des tracasseries de la France. Je m’intéressais fort à celles des Turcs, c’est-à-dire que je souhaitais passionnément qu’on les chassât de l’Europe… J’entends dire que ces circoncis ont repris le Péloponnèse. En ce cas, je me raccommoderai avec eux, car j’ai établi, des débris de Genève, une petite société qui est fort en relation avec Constantinople. » écrit-il à son ami Richelieu le 15 août 1770.

Autant ou plus que le goût de l’argent, Voltaire semble avoir eu celui du sang : « Est-il bien vrai ? Suis-je assez heureux pour qu’on ne m’ait pas trompé ? Quinze mille Turcs tués ou faits prisonniers auprès du Danube, et cela dans le même temps que les troupes de Votre Majesté Impériale entrent dans Perekop ? Cette nouvelle vient de Vienne. Puis-je y compter ? mon bonheur est-il certain ?  », écrit-il encore à Catherine II le 7 août 1771.

Il serait peut-être temps de faire connaître cette face habituellement cachée d’un Voltaire rapace, fauteur de guerre, intolérant et même raciste, qui, à propos de la littérature écrivait au duc de Richelieu, le 13 juillet 1772 : « Nous avions besoin autrefois qu’on encourageât la littérature, et aujourd’hui il faut avouer que nous avons besoin qu’on la réprime  ».

Marion Sigaut

L'auteur : Marion Sigaut

Marion Sigaut est l'auteur d'un livre passionnant : La Marche rouge, Les Enfants de l'Hôpital général, publié en novembre 2008 (Jacqueline Chambon, Actes Sud, 300 pages, 23 €).

Après ce premier essai historique, elle a publié : Mourir à l'ombre des Lumières : L'énigme Damiens (Actes Sud, 2010). Il s'agit de la découverte des dessous inattendus d'un attentat manqué contre le roi Louis XV à travers le regard d'un ancien témoin.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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