Turcs et Russes

Micmac autour de la mer Noire (1475-1783)

Enfants de Byzance, dont l'une a conquis le territoire et l'autre adopté la religion, la Turquie et la Russie ne tardent pas à se heurter autour de la mer Noire.

Thomas Tanase

Campagne ottomane en Hongrie, 1566. Miniature dépeignant les guerriers Tatars de Crimée à l?avant-garde de l?armée califale Ottomane.

Apogée de l’empire ottoman, décollage de la Russie

En 1475, l'empire ottoman, en pleine ascension, place le khanat musulman de Crimée sous sa tutelle. La mer Noire devient un lac ottoman et un enjeu de premier plan pour les Russes. Les grandes données géopolitiques sont alors fixées pour près de trois siècles, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

- L'Ukraine, une terre sans maître

Polonais et Russes s’affrontent pour le contrôle d’un vaste espace de la Baltique à la mer Noire. Les Polonais soumettent l’ancien monde kiévien dont les princes de Moscou se veulent les héritiers et tentent de convertir ses habitants au catholicisme. Ils encouragent, à partir de 1596, la naissance d’une Église gréco-catholique.

Mais à l'est du Dniepr, des bandes d'irréguliers appelés Cosaques se rebellent contre les conditions très dures imposées par la noblesse polonaise aux paysans. Ils combattent également les « Tatars », ultimes héritiers de la Horde d'Or, établis autour de Kazan, sur la Volga.  Ils se montrent parfois capables aussi de mener des raids jusque dans les faubourgs de Constantinople...

Plus au sud, le khanat de Crimée demeure une puissance militaire avec laquelle il faut compter. Il effectue régulièrement des raids contre ses voisins pour alimenter sa principale ressource : le commerce des esclaves.

Bataille de Vienne, Franz Geffels, 1683, Karlsplatz Museum, Vienne.

- L'empire ottoman à son zénith

Loin de cet hinterland, l’empire ottoman atteint son apogée grâce à Selim Ier, qui fait la conquête de l’Égypte en 1517, et Soliman le Magnifique, qui soumet la Hongrie et arrive aux portes de Vienne en 1529.

Soliman le Magnifique sur sa monture, Hans Eworth, 1549, collection privée.Incarnant un modèle politique mélangeant islam, culture turque et culture persane, mais aussi présence arménienne ou héritage grec, l’empire a deux piliers : l’Anatolie et l’Europe des Balkans.

Cependant, cet Âge d’or marque aussi l’arrêt des conquêtes. L’empire devient de plus en plus autocentré et conservateur. Bien que des artistes italiens soient invités à Constantinople et que soient nouées des relations avec la France de François Ier, le monde ottoman reste pour l’essentiel à l’écart d’une Europe en pleine transformation, portée par la découverte de l’Amérique.

Il ne prête guère plus d’attention à la Russie, qui ne constitue pour lui qu’un front marginal. C'est une erreur car, profitant de l’absence de front commun entre le khanat de Crimée et l’empire ottoman, la Russie poursuit son avancée.

Les empires russe et ottoman au XVIe siècle (carte : Herodote.net)

- La Russie concentre ses forces

Ivan III le Grand, Tsarsky Titulyarnik, XVIIe siècle.En 1472, Ivan III le Grand épouse Zoé Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin. Il commence à se faire appeler « tsar de toute la Russie » dans les documents diplomatiques et utilise pour la première fois le symbole byzantin de l’aigle à deux têtes. Durant son règne, il fait également reconstruire les églises de la citadelle du Kremlin par des artistes italiens dans un style renaissant.

Le nouveau pouvoir des tsars est une synthèse unique, qui fusionne héritage byzantin, mongol, et ouverture sur l’Europe. Vers 1520, le moine Philothée rédige une célèbre missive dans laquelle Moscou est qualifiée de « troisième Rome », héritière de Constantinople.

À défaut de s’en prendre aux rives de la mer Noire verrouillées par l’empire ottoman, les souverains de Moscou achèvent de réunir autour d’eux toutes les principautés et villes jusque-là indépendantes, comme Pskov ou Novgorod. Des chefs tatares les rejoignent et se convertissent à l’orthodoxie.

« Basile le Bienheureux », basilique de la Place Rouge, gravure de Trachevsky, XVIIe siècle.En 1552, l’assujettissement par Ivan IV le Terrible du khanat de Kazan marque le début de l’expansion russe. Pour célébrer ce fait d’armes, le tsar ordonne de bâtir, sur la place Rouge, la basilique de Basile le Bienheureux.

Cette conquête, suivie de celle d’Astrakhan en 1556, déverrouille la Volga et permet de premières avancées vers le Caucase au sud et la Sibérie à l'est. La colonisation de la Sibérie est menée par une famille de marchands, les Stroganov, appuyée par des cosaques. Mais elle conduit aussi les Russes et les Ottomans à se combattre. Leur première confrontation directe a lieu sous les murs d'Astrakhan, en 1569.

Durant le « temps des Troubles », la Russie moscovite manque de périr sous les coups de boutoir des Polonais et des Suédois. Mais elle se ressaisit avec l'avènement d'une nouvelle dynastie en la personne du jeune tsar Michel Romanov en 1613.

Bogdan Khmelnytsky, vers 1650, musée du district de Tarnów, Pologne.En 1637, les Cosaques du Don enlèvent aux Ottomans la forteresse stratégique d’Azov, près de l'embouchure du Don, face à la Crimée. 

Soumis à une contre-offensive turque quatre ans plus tard, ils appellent le tsar Michel à la rescousse mais celui-ci leur demande de rendre Azov : le moment n’est pas encore arrivé pour lui de s’engager dans une guerre totale avec les Ottomans.

Il en va autrement avec les Polonais. Conduits par le hetman (chef) Bogdan Khmelnytsky, les Cosaques Zaporogues du Dniepr se rebellent contre eux et se placent en 1654 sous la protection du tsar au nom de leur foi commune. 

La Russie réussit de la sorte à s'étendre jusqu’au Dniepr, reprendre Kiev et imposer aux Polonais la paix d’Androussovo en 1667. Ce faisant, elle se retrouve au contact direct de l’empire ottoman, dans une région fort disputée.

La montée en puissance de la Russie

Portrait de Pierre le Grand, Gottfried Kneller, 1698, Palais de Kensington, Londres, DR.Dès son arrivée au pouvoir en 1682, le tsar Pierre le Grand (2,04 mètres !) s’allie à l’Autriche et à la Pologne, puis entreprend de moderniser l’empire russe sur le modèle des pays du nord de l’Europe, tout en renforçant l’autocratie. Participant du dynamisme de l’Europe des Lumières, la Russie se transforme en un danger mortel pour l’empire ottoman.

En 1696, s'étant fait construire une flotte de guerre par des ingénieurs prussiens et autrichiens, Pierre le Grand conquiert la citadelle d’Azov : la mer Noire n’est plus un lac ottoman.

Le traité de Karlowitz, conclu en 1699 avec les Habsbourg d'Autriche, signe le recul ottoman en Europe centrale. Il est prolongé l’année suivante par le traité d’Istamboul qui entérine la prise d’Azov, la domination russe sur les Cosaques zaporogues et promet de faire cesser les raids des « Tatars » destinés à approvisionner les marchés orientaux en esclaves circassien(ne)s.

Pierre le Grand en profite également pour se poser en protecteur des chrétiens orthodoxes de l’empire ottoman, en particulier à Jérusalem. En 1709, il bat le roi de Suède Charles XII à Poltava, le contraignant à se réfugier en territoire ottoman avec un millier d'hommes.

Charles XII, pas découragé, convainc le sultan Ahmet III d’attaquer la Russie. Le tsar se voit contraint de rendre une nouvelle fois Azov aux Ottomans tandis que la Sublime Porte (le gouvernement du sultan) réaffirme sa tutelle sur la Moldavie. Mais peu importe pour Pierre le Grand qui consacre son énergie à la guerre du Nord contre la Suède. Par le traité de Nystad du 10 septembre 1721, celle-ci redevient une puissance de second ordre. Triomphant, Pierre Ier devient officiellement « tsar de toutes les Russies ».

Réception de l'Ambassadeur de France, le vicomte d'Andrezel, par le Sultan Ahmed III, le 17 octobre 1724, à Constantinople, Jean Baptiste Vanmour, musée des Beaux-Arts de Bordeaux, DR.

En 1735, sous le règne de sa nièce Anne Ivanovna, la Russie s’allie aux Habsbourg d'Autriche contre l’empire ottoman. Pour la première fois, on se prend à rêver d'un couronnement de la tsarine Anne à Sainte-Sophie, au coeur de la chrétienté orthodoxe ! Mais la résistance des Turcs incite la Suède, la Prusse et même la Pologne à leur apporter leur soutien, avec les encouragements de la France.

Grande Duchesse Catherine Alexeevna, Georg Christoph Grooth, 1740, galerie d'État Tretiakov, Moscou.La convention signée à Nyssa (Nich, Serbie), le 3 octobre 1739, ne profite guère à la Russie qui obtient seulement le droit de construire un port non fortifié à Azov, avec interdiction à ses navires de naviguer en mer Noire ! La Crimée et la Moldavie restent vassales des Ottomans.

En 1768, sous le règne de l’impératrice de Catherine II, le partage de la Pologne conduit des insurgés polonais à se réfugier en Turquie. Il s'ensuit une nouvelle guerre russo-turque. Mais cette fois, les armées russes, modernes et mieux équipées, l’emportent sur les troupes ottomanes.

Catherine II parvient à faire passer sa flotte de la Baltique en Méditerranée et pousse les Grecs à se révolter. En 1770, au large de Chio, à Chesmé, sous le commandement d’Alexis Orlov, la flotte russe détruit la flotte ottomane.

Le traité signé à Koutchouk-Kaïnardji, en Bulgarie, le 21 juillet 1774 avalise la domination russe sur l’Ukraine occidentale d’aujourd’hui, la prise d’Azov et la libre circulation russe en mer Noire. Enfin, le khanat de Crimée est annexé en 1783, contraignant les Tatars à fuir vers l’empire ottoman. La Russie prend le pas sur un empire ottoman en profond déclin. Bientôt la curée ?

Publié ou mis à jour le : 2024-04-10 08:45:50
Eren Olcuoglu (02-04-2017 14:22:55)

Petite correction, Nyssa est bien le nom antique de la ville de Nevsehir en cappadoce, mais la Nyssa de la convention de 1739 est la ville de Nich en Serbie.
Koutchouk-Kaynadji n'est pas en Anatolie mais en Bulgarie a la frontiere Roumaine (Kajnarđa)
Amicalement

Eren Olcuoglu (02-04-2017 11:49:35)

Petite correction, Nyssa est bien le nom antique de la ville de Nevsehir en cappadoce, mais la Nyssa de la convention de 1739 est la ville de Nich en Serbie. Koutchouk-Kaynadji n'est pas en Anatolie ... Lire la suite

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