La NRA et les lobbies américains

Le port d’armes, une institution fatale ?

Le 6 janvier dernier, un enfant de six ans ouvrait le feu sur son institutrice en plein établissement scolaire à la suite d’une légère altercation. Il n’est même plus besoin de préciser dans quelle partie du monde s’est déroulé ce dramatique fait-divers. Le pays des cow-boys est né dans la violence, il vit dans la violence.

Une fois de plus, l’occasion est donnée à chacun de pointer du doigt la libre circulation des armes ainsi que la responsabilité de la célèbre National Rifle Association of America dans l’advenue de tels drames. Cependant, émotion n’est pas raison et il n’est pas inutile de contextualiser cette situation pour essayer de comprendre ce qui motive le conservatisme américain sur cette brûlante question.

La crainte de l’État

L’American Rifle Association (qui deviendra plus tard la NRA, National Rifle Association) se donne pour mission de garantir le droit constitutionnel de tout citoyen américain de posséder et porter des armes. Elle a vu le jour le 17 novembre 1871 dans la ville de New York à l’initiative du journaliste William Conant Church (1836-1917) et de l’avocat George Wood Wingate (1840-1928). Tous deux étaient d’anciens officiers de l’Union. Ils désiraient ainsi regrouper des soldats nordistes, vétérans de la guerre de Sécession, mais également des membres de la classe moyenne supérieure intéressés par le tir et les armes à feu.

Cette institution fut concomitante de celle de la Garde nationale de l’État de New York. Ceci importe dans la mesure où les États-Unis se sont constitués dans la défiance vis-à-vis de toute centralisation imposée par un État tout-puissant. Chaque citoyen devait ainsi pouvoir résister aux velléités d’absolutisme. Absolutisme que les Pilgrim Fathers (« Pères Pèlerins ») avaient fui – rappelons-le au passage – lors de leur traversée de l’Atlantique sur le Mayflower au début du XVIIe siècle.

L’armée américaine est elle-même l’héritière de la Garde nationale, d’où cet esprit de milice armée, à ce point prégnant outre-Atlantique. Il est cocasse, qui plus est, que les lois fédérales, défendues par le parti démocrate et les Sudistes au XIXe siècle comme étant gages des libertés locales, le soient aujourd’hui par l’aile conservatrice du parti républicain, celui du président Lincoln.

Logo de la National Rifle Association.Parce qu’elle cristallise les passions, la NRA fait l’objet de nombreuses rumeurs, ou de désinformation. En France, notamment, elle a mauvaise presse car elle est le symptôme d’une culture qui nous est étrangère et nous rebute. Nous sommes, pour la plupart, rétifs au libre port d’armes. Ceci se double d’une incompréhension qui témoigne d’un hiatus culturel et même historique. Les États-Unis, en effet, ne se sont pas constitués au travers de royaumes successifs comme la majeure partie des États européens, mais par le biais d’une colonisation au long cours, arpent après arpent.

La naissance de ce pays procède initialement d’une somme d’aventures individuelles, donc d’une administration rudimentaire pour l’époque et d’une justice parfois expéditive au cours du XIXe siècle. Ces circonstances particulières dans un élan de conquête ont fait du port d’armes individuel un mode de vie, puis une tradition. Ceci explique en grande partie que la plupart des Américains demeurent aujourd'hui attachés à un droit fondamental, car garanti par le deuxième amendement de leur Constitution. Celui-ci stipule que de manière générale, « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé ».

Légendes urbaines

Dans un film sorti en 2002 et intitulé Bowling for Columbine, le réalisateur Michael Moore présentait la NRA comme une émanation du Ku Klux Klan sous prétexte que l’institution de la première coïncidait avec l’interdiction du second. Ceci est tout à fait faux. Quatre-vingts ans plus tôt, les esclavagistes voyaient, il est vrai, d’un bon œil l’ajout du deuxième amendement concernant le libre port d’armes dans des contrées où ils étaient largement minoritaires parmi leurs esclaves. Ceci leur permettait de se prémunir contre tout risque de révolte.

Néanmoins, c’est à la fin de la guerre de Sécession (1861-1865) que le Ku Klux Klan a vu le jour, en réponse à la promulgation du treizième amendement mettant fin à l’esclavage sur tout le territoire. Par l'action d'anciens soldats sudistes organisés en milices armées, les États du sud espéraient ainsi contrevenir à l’émancipation des Afro-Américains.

En contrepoint, des partisans de la NRA ont pu affirmer que celle-ci avait eu, au contraire, vocation à aider les Afro-Américains à se défendre contre les attaques incessantes du Ku Klux Klan. Il s’agit d’une seconde légende, au bénéfice de la NRA cette fois. L’Association est en effet une émanation urbaine, et non rurale. Comme nous le mentionnions plus haut, elle a vu le jour à New York, sur la côte est, loin des exactions du KKK dans la campagne des États du Sud.

Notre époque est tellement moralisante qu’elle devient incapable de saisir les constances de l’histoire et de comprendre pourquoi certains déterminismes échappent à sa logique progressiste. Ceci est le résultat d’un manichéisme typiquement sourd aux lois de l’histoire et désireux avant tout de distinguer le bien et le mal sans le moindre esprit de cohérence.

En 1998, Charlton Heston devenait président de la NRA. Dans sa croisade contre celle-ci, Michael Moore a beaucoup fait pour restreindre l’image de l’acteur à celle d’un vieux réactionnaire gâteux. Or, beaucoup ne savent pas ou ont oublié que Charlton Heston a aussi été l’un des tout premiers acteurs américains à soutenir la cause des Noirs aux États-Unis dans les années 50.

Aux côtés de Harry Belafonte, de Burt Lancaster, de Marlon Brando ou de Sidney Poitier, il s’est considérablement investi dans ce combat lors de la fameuse Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, organisée le 28 août 1963. À cette occasion, Martin Luther King a pu dire : « I have a dream ». Heston refusait alors toute discrimination, de la même manière qu’il refusera quelques années plus tard l’affirmative action, ou « discrimination positive » et quittera le parti démocrate lorsque celui-ci en fera son corps de doctrine.

À ses détracteurs lui reprochant de rejoindre le parti républicain, il répondra en substance que le parti démocrate a trahi ses principes. Quant à son engagement auprès de la NRA, il s’inscrivait dans la défense d’un droit civique – même s’il nous indispose – dont chacun est censé pouvoir bénéficier, quelle que soit sa couleur de peau. C’est en cela que, malgré les apparences, Heston demeurait au contraire d’une grande cohérence, imperméable aux postures du temps.

En conséquence, la part d’ombre de la NRA ne vient pas tant de son objet que de ses méthodes. Défendre une tradition est une chose, en faire un fonds de commerce en est une autre. On estime aujourd’hui à cinq millions le nombre d’adhérents à la NRA qui paient patente chaque année. Le budget de cette association est donc colossal et fait de la défense du port d’arme une aubaine à préserver coûte que coûte, parfois même un argument politique si un candidat s’en empare. Dans cette optique, la NRA est peu à peu devenue un puissant lobby au service d’intérêts industriels qui peuvent difficilement être passés sous silence.

12 armes pour 10 habitants

En effet, à partir des années 60 et de la vague de meurtres à caractère politique qu’elles vont drainer (Martin Luther King et les frères Kennedy en particulier), la libre circulation des armes à feu va susciter de plus en plus de critiques. Ceci va conduire les dirigeants de la NRA à s’immiscer dans la vie politique, et notamment à faire pression sur le pouvoir exécutif. Mais là encore, le lobbying est partie intégrante du fonctionnement politique américain, si bien qu’il est difficile d’incriminer la NRA sur ce point sans remettre en question les principes mêmes sur lesquels se fondent les États-Unis depuis plus de 200 ans.

Toutefois, on peut reprocher à la NRA de faire passer ses profits avant la sécurité de tous lorsqu’elle s’oppose à un âge légal porté à 21 ans sur tout le territoire pour pouvoir acheter une arme à feu, ou à la vérification des antécédents judiciaires des nouveaux acquéreurs. Il faut d’ailleurs rappeler que la NRA a soutenu le Gun Control Act adopté en octobre 1968, mais s’est opposée à la Loi Brady votée en novembre 1993. Celle-ci était pourtant rédigée dans le même esprit de restriction de détention en fonction du statut ou des antécédents des personnes. Ce revirement témoigne d’un durcissement des visées et des méthodes de la NRA au cours de ces cinquante dernières années, ce qui n’est sûrement pas étranger à son entrée en politique.

Depuis 2005, la production d’armes à feu a triplé aux États-Unis, notamment d’armes en kit pouvant être achetées en ligne ou imprimées en 3D. Or, une étude publiée en 2013 (note) et portant sur la période 1981-2010 établissait déjà une corrélation entre la possession d’armes à feu et le taux d’homicides par ce moyen aux États-Unis. Un Américain a dorénavant trente fois plus de risques de mourir par balle qu’un Français. Il faut cependant ajouter qu’environ 60 % de ces homicides sont des suicides. Quoi qu’il en soit, il est évident que l’augmentation des tueries de masse est directement indexée sur les affaires florissantes de l’industrie de l’armement, dont la NRA est devenue l’antichambre. Tous les chiffres fiables peuvent être consultés sur le site GunPolicy.org, et ce, d’ailleurs, pour tous les pays du monde.

À l’heure actuelle, il y a plus d’armes à feu en circulation aux États-Unis que d’habitants (approximativement douze armes pour dix habitants). Dans ces conditions, il est bien difficile de s’assurer qu’un enfant de six ans ne mette pas, malencontreusement, la main sur l’une d’entre elles. De plus en plus de citoyens américains en sont bien conscients qui, sans pour autant remettre en cause le deuxième amendement, estiment urgent de restreindre l’accès aux armes à feu au-delà du simple contrôle à l’achat. C’est toute une éducation civique qu’il va falloir entreprendre, à commencer par la sensibilisation des parents qui demeurent bien sûr, en cas de drame impliquant leur progéniture, les premiers responsables.

Néanmoins, la NRA aura à l’avenir de plus en plus de mal à étendre son réseau d’influence, d’autant plus qu’elle conserve à sa tête, depuis plus de trente ans, Wayne LaPierre, lobbyiste caricatural, peu scrupuleux et récemment soupçonné de corruption et d’abus de biens sociaux. Mais de telles pratiques ne sont-elles pas, elles aussi, dans l’ADN du lobbying anglo-saxon et de l’histoire étatsunienne ?

Éric Guéguen
Publié ou mis à jour le : 2023-01-12 15:21:15

 
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