Climat

Brrr... Il fait froid mais ça ne date pas d'hier !

« Il y eut cette année un hiver extraordinairement glacial et neigeux, à tel point que les communications des routes et la navigation du Tibre furent suspendues ; cependant des approvisionnements considérables, ménagés d'avance, permirent de ne point hausser le prix des vivres ». Ainsi l'historien Tite-Live, mort en 17 de notre ère, décrit-il l'hiver particulièrement rigoureux qui aurait sévi en 399 avant notre ère, avec les conséquences habituelles : disette et cherté des vivres.

Les grandes froidures ne provoquent pas seulement une spéculation sur les céréales. Elles peuvent aussi entraîner des famines meurtrières. Ce fut souvent le cas du haut Moyen Âge au siècle des Lumières, le XVIIIe siècle.

L'hiver en peinture

L'hiver a inspiré aux grands artistes occidentaux quelques oeuvres remarquables comme ci-dessous le paysage très sombre du Hollandais Jacob von Ruysdael (1628-1682), la miniature de février des frères de Limbourg, presque souriante (Les Très Riches Heures du duc de Berry, XVe siècle), et le village plutôt aimable du flamand Pieter Brueghel le Jeune, peint à la fin du XVIe siècle.

Notons que ces oeuvres sont le fait d'artistes néerlandophones (flamands ou hollandais) et elles datent du « petit âge glaciaire », une époque plutôt froide qui s'est étendue de la fin du Moyen Âge à la veille de la Révolution. Claude Monet (1840-1926) fait exception avec une représentation de l'hiver lumineuse et presque estivale !

Quand le gel se fait le complice des barbares

Elles ont aussi parfois des conséquences géopolitiques inattendues. C'est ainsi que le 31 décembre 406, les Vandales, accompagnés des Alains et Suèves, passent en Gaule en traversant le Rhin qui avait exceptionnellement gelé cette année-là. Depuis plusieurs années, ces peuples germaniques, poussés par l'avance des Huns à l'est de l'Europe, tentaient de pénétrer dans l'Empire romain. Jusque là, ils avaient été repoussés, en particulier par les Francs alliés à Rome, qui leur avaient causé des lourdes pertes à proximité du Danube. On les retrouve en cette fin décembre 406 bien plus au nord puisqu'ils passent le Rhin en face de Mayence, qu'ils mettent ensuite à sac.

Les troupes impériales, accaparées par les luttes intestines et les menaces d'autres peuples, au premier rang desquels les Goths, se montrent incapables, et même peu désireuses, de réagir. Dans les mois et années qui suivent, elles laissent les assaillants s'en prendre aux villes de la région (Reims, Trêves), puis se répandre dans toute la Gaule, avant de passer en Espagne en 409.

Haut Moyen Âge : au-delà de l'imaginable

Les chroniques nous fournissent au début du Moyen Âge une liste d'hivers particulièrement froids et rigoureux, comme 763-764, 859-860, 1076-1077... Rappelons au passage que les grands froids ne sont pas les seules causes de famine : des épisodes pluvieux intenses, pendant l'été, peuvent aussi avoir des conséquences dramatiques en faisant pourrir les blés. Le moine Raoul Glaber raconte ainsi une famine dans les années 1030 en Bourgogne : « Des pluies continuelles avaient imbibé la terre entière au point que pendant trois ans on ne put creuser de sillons capables de recevoir la semence. Au temps de la moisson, les mauvaises herbes et la triste ivraie avaient recouvert toute la surface des champs ».

Lorsque le froid s'y met, les horreurs dépassent l'imaginable : « Hélas ! chose rarement entendue au cours des âges, une faim enragée poussa les hommes à dévorer de la chair humaine. Des voyageurs étaient enlevés par de plus robustes qu'eux, leurs membres découpés, cuits au feu et dévorés. Bien des gens qui se rendaient d'un lieu à un autre pour fuir la famine, et avaient trouvé en chemin l'hospitalité, furent pendant la nuit égorgés, et servirent de nourriture à ceux qui les avaient accueillis. Beaucoup, en montrant un fruit ou un oeuf à des enfants, les attiraient dans des lieux écartés, les massacraient et les dévoraient. Les corps des morts furent en bien des endroits arrachés à la terre et servirent également à apaiser la faim... ».

Un village en hiver (le mois de février, miniature des Très Riches Heures du duc de Berry, par les frères de Limbourg, XVe siècle, Musée Condé, Chantilly)

Le « Petit Âge glaciaire »

Après trois siècles de relative douceur, durant lesquels les récoltes se firent plus abondantes et la population européenne tripla en nombre (l'« Optimum médiéval » des Xe-XIIIe siècles), les hivers reviennent en force au XIVe siècle et plus spécialement à partir des années 1550 et jusque vers 1860, durant ce que l'on a appelé le « Petit Âge glaciaire », avec une baisse de la température moyenne d'un peu moins d'un degré Celsius.

L'hiver 1407-1408 fut particulièrement froid et long, marqué par deux longs épisodes de gel, de la mi-novembre à la fin janvier, puis de la mi-février au début avril. Les fleuves gelaient ou charriaient des glaçons.

Le ravitaillement par voie fluviale, essentiel au Moyen Âge, devient problématique et les moulins ne peuvent plus fonctionner, or ils représentent alors une source d'énergie essentielle pour de nombreuses activités.

Le vin comme l'encre gèlent dans leurs récipients et le bois de chauffage se fait rare.

Les hivers du règne de Louis XIV

Curieusement, c'est sans doute sous le règne du Roi-Soleil, Louis XIV, que les hivers apparaissent comme les plus rigoureux, les plus meurtriers aussi.

Le début des années 1690 voit une alternance de grands froids et de canicules, ce qui entraîne l'une des pires famines connues : tous les registres paroissiaux enregistrent pour les années 1693-1694 une multiplication par trois ou quatre du nombre des décès, une baisse sensible du nombre des mariages et une diminution plus importante encore du nombre de baptêmes (par suite d'aménorrhées ou de dénutrition).

L'historien du climat Emmanuel Leroy-Ladurie évalue à 1 300 000 le surplus de décès de ces années-là en France, sur une population d'environ 20 millions d'habitants.

En 1708-1709, le pays, déjà épuisé par la guerre de la Succession d'Espagne, connaît un hiver exceptionnel, le « Grand Hyver » [orthographe de l'époque]. Le prix du blé est multiplié par plus de dix et ce n'est pas tout... On lit dans un registre paroissial de Tours : « Le pain était à peine sorti du four qu'il gelait, et le vin gelait visiblement en le versant dans le verre. On ne buvait qu'à la glace. On ne pouvait s'échauffer qu'avec le meilleur feu. On ne pouvait dans les rues distinguer les vieux et les jeunes parce qu'on avait pareillement la barbe et les cheveux blancs ». Le surplus de décès est évalué cette année-là à 600 000.

Des émeutes éclatent au sein d'une population dont les registres paroissiaux disent l'exaspération et l'angoisse.

Village en hiver et piège à oiseaux, par Pieter Bruegel le Jeune (1565)

Thierry Sabot (Contexte) cite le registre du curé de Vougy (Loire) : « Le soir du six janvier, il commença à faire froid, et ce froid fut si extraordinaire et si violent pendant cinq à six jours qu'on disait n'en avoir jamais vu un semblable. Le temps se radoucit et il fit quelques pluies et neiges, qui rétablirent en apparence tout ce que la rigueur du froid avait beaucoup mortifié. Mais il survint un second froid vers le vingt janvier, qui fut plus violent et plus aigu que le premier qui fit beaucoup de mal, puisqu'il tua et fit mourir beaucoup de pauvres, qui, s'étant couchés se portant assez bien, on les trouvait le lendemain matin morts par la rigueur du froid (...). La famine a été si grande qu'on ne peut concevoir la quantité de personnes mortes de faim dans les chemins en allant demander l'aumône. Il y en eut beaucoup de dévorées par les chiens et les loups ; enfin il est mort pour le moins la moitié des habitants de cette paroisse. Il est resté très peu d'enfants. De quatre cent dix communiants que j'avais en 1708, il ne m'en est resté que 240  ».

Vue du glacier et de l’aiguille d’Argentière dans la vallée de Chamounis, Gravure colorée de Samuel Grundmann du début du XIXe siècle (source : Collection Paul Payot Conservatoire d’Art et d’Histoire, Annecy)Champ privilégié d’observation, la considérable avancée des glaciers durant le Petit Âge glaciaire interpelle les observateurs. En réponse au concours lancé par la Société économique de Berne, le savant suisse Bernhard Kuhn, se fondant sur l’examen des moraines, démontre que les glaciers auraient atteint leur taille maximum à la fin du XVIe siècle, et après une décrue au début du XVIIIe siècle, auraient repris leur avancée, contredisant ainsi la thèse d’un refroidissement progressif et continu.

Les années 1780 ont aussi été marquées par plusieurs phénomènes climatiques exceptionnels. L'éruption d'un volcan islandais, le Laki, en juin 1783, obscurcit l'atmosphère terrestre pendant les mois suivants, jusqu'à entraîner une baisse des températures. Également cité par Thierry Sabot, le curé du village d'Azolette, dans le haut Beaujolais, note dans son journal : « L'hiver de 1785 sera longtemps mémorable par la grande abondance de ses neiges. La campagne en fut couverte durant six mois, à peu près, c'est à dire depuis le mois de décembre 1784 jusque vers la fin d'avril 1785. Comme il en était beaucoup tombé durant l'hiver 1784, on n'eut jamais imaginé que le suivant en donnerait encore en plus grande quantité. On fut trompé. Il en tomba à deux ou trois reprises jusqu'à 13 ou 14 pouces... Il s'en fit partout en rase campagne, comme dans nos montagnes, des amas considérables, ces amas furent surtout occasionnés par une bise violente qui s'éleva le dimanche de la Passion 13 mars  ».

L'hiver rigoureux de 1788-1789, précédé d'un été pourri, est à l'origine d'une tension sur le prix des céréales. Il n'est pas sans lien avec les événements précurseurs de la Révolution française et avec la place centrale du prix du blé dans son déroulement.

Plus près de nous, le 1er février 1954, l'abbé Pierre, créateur du mouvement Emmaüs, lance son fameux appel à la radio en faveur des sans-abri : « Mes amis, au secours ! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit, à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée...». Les Français se mobilisent. C'est le début d'un immense mouvement charitable. En pleine période de reconstruction, la question du logement est posée et reparaît dès lors à chaque hiver suivant, plus encore lors des hivers très froids, comme celui de 1955-56.

Sans abri sur une grille d'aération du métro parisien (DR)Les années 1960-1970 connaissent une embellie relative, exception faite du très rigoureux hiver 1962-1963. Le froid provoque une gigantesque panne d'électricité le matin du lundi 19 décembre 1978, la plus grande qu'ait jamais connue la France. Mais les rigueurs de cet hiver ne suscitent pas de grand émoi autour des sans-logis. Le problème du logement revient à l'ordre du jour et de façon de plus en plus cruciale jusqu'à nos jours du fait de l'arrêt progressif de l'effort de construction (300 000 logements neufs en 2010 au lieu de 500 000 par an dans les années 1960) et de la montée croissante de la pauvreté.

Le réchauffement climatique n'exclut pas quelques hivers froids. Celui de 2010-2011 apparaît en Europe occidentale d'une précocité inhabituelle du fait, paraît-il, d'un phénomène météorologique cyclique propre à l'Europe : l'Oscillation nord-atlantique (sigle anglais : NAO). Mais au niveau mondial, en 2009, le mois de novembre est d'après la NASA comme le plus chaud depuis les débuts de l'ère industrielle.

Le « général Hiver »

Les deux plus célèbres désastres militaires dus au froid sont sans doute la retraite de Russie en 1812 - il semble que les troupes napoléoniennes aient été victimes d'un des plus froids hivers du siècle dans la région - et le revers subi par l'armée allemande à Stalingrad durant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, l'histoire fournit aussi d'autres exemples de campagnes militaires rendues particulièrement pénibles ou, selon le point de vue qu'on adopte, facilitées par le froid.

Episode de la retraite de Russie, par Joseph-Ferdinand Boissard de Boisdenier (1835, musée des Beaux-Arts de Rouen)

En 37-36 avant JC, dans un contexte de tension avec Octave (le futur Auguste), Marc-Antoine rassemble des dizaines de milliers d'hommes pour combattre les Parthes. L'ancien lieutenant de César espère que de grandes victoires lui assureront le pouvoir à Rome. Las, il multiplie les erreurs, si bien qu'il se retrouve devoir entamer une pénible retraite en octobre. Harcelé par les Perses et par le froid intense des montagnes, il parvient à regagner l'Arménie où il est bien accueilli par le roi Artavazde. Peu après, il décide de rentrer en Syrie, affrontant de nouveau la neige qui tombe en continu : 8 000 hommes périssent en route. Ce désastre fournit à Octave des motifs de l'attaquer. L'année suivante, Marc-Antoine mène une nouvelle expédition en Arménie, dont il s'assure le contrôle, et fait exécuter Artavazde pour trahison. Il tient sa revanche sur le « général Hiver ».

Autre hiver particulièrement rude, celui de 1794-95 : les canaux, fleuves et même, le Zuiderzee, la mer intérieure des Pays-Bas, se trouvent pris par les glaces . Or, cette région est l'objet d'une lutte acharnée entre les Français d'un côté, qui occupent Amsterdam avec à leur tête le général Pichegru, et les Hollandais alliés aux Anglais. En janvier, Pichegru apprend qu'une flotte hollandaise, en route vers la Grande-Bretagne, est prise dans les glaces, entre le port du Helder et l'île du Texel, dans la province de Frise, à 80 kilomètres au nord d'Amsterdam. Il envoie vers elle une troupe de hussards sous les ordres d'un général batave rallié aux Français, Johan-Willem De Winter (« l'hiver » en hollandais !). La troupe traverse la mer gelée et, à l'aube du 21 janvier 1795, s'empare de 15 beaux vaisseaux de ligne avec un total de 850 canons. C'est un combat unique dans les annales...

Bibliographie

En matière d'histoire du climat, le spécialiste français de référence demeure l'historien Emmanuel Leroy Ladurie. Il s'est fait connaître en 1967 avec son Histoire du climat depuis l'an mil (Flammarion) et a publié plus récemment un petit livre d'entretiens avec Anouchka Vasak : Trente-trois questions sur l'histoire du climat, Du Moyen Âge à nos jours (Pluriel, 2010).

Yves Chenal
Publié ou mis à jour le : 2020-02-05 17:25:56

 
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