Joffre (1852 - 1931)

La face cachée du « vainqueur de la Marne »

Il n'est pas une ville de France qui n'ait donné son nom à une artère ou une place. C'est que le général Joseph Joffre, promu maréchal de France en décembre 1916, est réputé avoir sauvé la France de la défaite en 1914 grâce à sa contre-offensive de la Marne.

La vérité est beaucoup plus nuancée, la victoire sur la Marne ayant évité à Joffre d'être sanctionné pour ses défaillances antérieures et celles qui allaient suivre.

Flegme républicain

Le maréchal Joseph Joffre (Rivesaltes 1852 - Paris, 1931)Polytechnicien et officier du génie, Joseph Joffre s'illustre dans la prise de Tombouctou le 12 février 1894. Fort de ce seul fait d'armes et bien que n'étant pas passé par l'École de guerre, il est nommé chef d'état-major général de l'armée française en 1911.

Le gouvernement préfère ce franc-maçon, laïc bon teint, au général Ferdinand Foch, dont le frère est jésuite, et au général Édouard de Castelnau, autrement plus prestigieux mais qui a le grand tort en cette période de conflit entre l'État et l'Église d'être catholique et aristocrate (Clemenceau le surnomme le « capucin botté »).

Beaucoup d'autres officiers d'état-major ont été retardés dans leur avancement en raison de leurs convictions religieuses au profit d'officiers mieux-pensants. Les conséquences s'en feront cruellement sentir dans les premiers mois de la Grande Guerre.

Joffre, quant à  lui, poursuit sa carrière avec succès. Il est nommé en 1913 commandant en chef des armées du nord et de l'est. Il conçoit alors, avec le colonel Louis de Grandmaison, un plan stratégique en prévision d'une guerre avec l'Allemagne. Appelé plan XVII, ce plan prévoit une offensive des troupes actives en Lorraine et en Alsace avec juste ce qu'il faut pour couvrir la frontière avec la Belgique.

Le général préconise chaque fois que possible des charges de fantassins à la baïonnette et tient pour secondaire l'artillerie, en dépit de ses phénoménaux progrès. 

Lorsque la guerre éclate pour de bon, les troupes françaises sont prises de court par l'offensive allemande brutale sur la Belgique conforme au plan Schlieffen. Enfoncées sur la frontière franco-belge, elles n'arrivent pas pour autant à  repousser les Allemands sur la frontière de l'Est. Du 8 au 24 août, elles essuient partout des défaites, au prix de pertes colossales (370 000 tués, blessés ou disparus).

Du moins son flegme légendaire permet-il à  Joffre d'organiser une retraite en bon ordre sur la Seine et l'Aube.

La Faute au midi, extrait (2014, Jean-Yves Le Naour & A. Dan, Bamboo Edition - Grand Angle)

La faute aux autres

Il se défausse par ailleurs de sa responsabilité sur ses subordonnés et les soldats eux-mêmes. Dans un télégramme du 23 août au ministre de la guerre, il assure celui-ci que les troupes sont dans la meilleure situation possible pour contenir et repousser l'ennemi : « La parole est maintenant aux exécutants qui ont à tirer parti de cette supériorité » (Roger Fraenkel, Joffre, l'âne qui commandait des lions, Italiques, 2004)).

Dès le lendemain, quand l'échec ne peut plus être mis en doute, il en accuse les mêmes exécutants : « Nos corps d'armée, malgré la supériorité numérique qui leur avait été assurée, n'ont pas montré en rase campagne les qualités offensives que nous avaient fait espérer les succès partiels du début ».

Pour bien signifier ce qu'il en est, le commandant en chef affecte d'autorité une centaine de généraux jugés défaillants dans la région militaire de Limoges et dans d'autres régions éloignées du théâtre des opérations. La presse invente pour l'occasion le néologisme « limoger » (synonyme de mettre au placard).

Beaucoup de généraux, promus en fonction de leurs convictions laïques davantage que de leurs compétences - comme le commandant en chef lui-même - méritent ce limogeage. Mais certains, comme le général Lanrezac, paient par là  leur clairvoyance et leur opposition à Joffre.

Le commandant en chef ne s'en tient pas là. Il incrimine l'indolence et le manque de patriotisme des conscrits du Midi, qui conservent une mauvaise réputation dans l'état-major depuis qu'un régiment a pris le parti des viticulteurs... en 1907. Reprochant aux soldats une désinvolture que les bilans sanglants contredisent absolument, il sévit impitoyablement contre les désertions supposées ou avérées. Plusieurs centaines de soldats sont ainsi fusillés dans les premiers mois de la guerre, soit bien plus que pendant les fameuses « mutineries de 1917 ».

Ces péripéties ont été gommées de la mémoire nationale qui n'a voulu retenir que le miracle de la Marne, tout à  la gloire du commandant en chef.

Le miracle de la Marne

À la fin du mois d'août 1914, les Allemands, trop sûrs de leur victoire prochaine, commettent deux erreurs fatales : ils retirent deux divisions sur le front français pour les envoyer sur le front russe et, du coup, renoncent à marcher sur Paris et bifurquent vers la Champagne.

Les Français découvrent la manoeuvre par hasard. Informé, le général Joseph Gallieni, gouverneur militaire de la place de Paris, se rend compte que les Allemands, par leur mouvement tournant vers l'est, découvrent leur flanc et se rendent de la sorte vulnérables.

Il y voit l'occasion d'une contre-offensive de la dernière chance. Il convainc Joffre de lancer toutes les troupes disponibles autour de la capitale sur le flanc ennemi. Cette contre-offensive de la Marne sauve la France d'une défaite totale. Le mérite en retombe sur le chef d'état-major dont on loue le calme et le sang-froid.

Les honneurs et le repos

Si le gouvernement a pu être tenté de remplacer Joffre après le désastreux mois d'août 14, il en est retenu par le succès de la Marne.

Joseph Joffre est même nommé commandant en chef des armées françaises le 3 décembre 1914. Fort de son statut, il impose la censure sur toutes les informations concernant le cours de la guerre, y compris à destination des dirigeants politiques. Il refuse d'obtempérer aux demandes de ceux-ci si bien que le président de la République Raymond Poincaré ne le qualifie plus que de « dictateur », donnant raison à son vieux rival Georges Clemenceau qui avait lancé en 1886 cette formule célèbre : « La guerre est une affaire trop grave pour la confier à des militaires ».

Durant l'année 1915, Joffre s'obstine dans une litanie d'offensives aussi sanglantes que vaines. « Je les grignote [les Allemands] », dit-il pour se justifier. Quand les Allemands préparent leur offensive sur Verdun, en février 1916, il a encore la mauvaise idée de faire désarmer les forts qui entourent la citadelle. Après le désastre britannique de la Somme, en juillet 1916, le gouvernement se résout enfin à son départ. Il est nommé conseiller technique du gouvernement le 13 décembre 1916, ce qui équivaut à une mise au placard. Mécontent, il démissionne et se voit remplacer par Robert Nivelle, lequel ne fera guère mieux.

Pour donner le change à l'opinion publique, on redonne vie à la dignité honorifique de maréchal, qui n'avait plus été attribuée depuis la chute de Napoléon III. Joffre devient ainsi, le 25 décembre 1916, le premier maréchal de la IIIe République. Le 14 février 1918, il est élu à l'unanimité à l'Académie française. Il sera appelé à défiler aussi à cheval à côté de Foch sur les Champs-Élysées pour le défilé de la victoire, le 14 juillet 1919.

Alban Dignat
Publié ou mis à jour le : 2020-01-17 15:06:44
louis1944 (11-01-2022 07:19:40)

Absolument injustifié. Le Général JOFFRE a toujours été à la hauteur. Et les trois ans de guerre supplémentaires l'ont confirmé !

JMROSTAND (27-09-2016 08:56:32)

Vous nous expliquez que les généraux d'appartenance anti-républicaine et conservateurs catholiques sont "par nature" (divine ?) meilleurs tacticiens et stratèges que les "Franc-maçons" républicains comme Joffre, qui les symbolise (si l'on peut dire...) et que vous ridiculisez. La guerre aurait été dévastatrice à cause de ces derniers et votre sous entendu très clair est de penser à une victoire nette, sans trop de pertes si les premiers généraux avaient été conservés... On veut, bien entendu, vous croire. Mais il faudrait nous donner des arguments à la place d'une opinion.

Joseph (22-02-2016 14:46:45)

Rappellons-nous comment se donnait les batailles de la conquête coloniale africaine: les guerriers africains, armés de saguaies ou de vieux flingots "de traite", se jetaient en rangs serrés sur les positions des armées coloniales équipées de fusils semi-automatiques et de mitrailleuses...
Qu'a fait Joffre, em 1914: proclamé les vertus de l'offensive à la baionnette sur les lignes allemandes qui comptaient les mitrailleuses en plus grand nombre et mieux distribuées entre les unités de premièrs ligne...
S'il existait un titre de Grand-Croix de l'imbécilité (criminelle) militaire, Joffre y aurait droit, à titre posthume.

mazou31 (22-02-2016 07:26:05)

Excellent article qui remet en perspective réelle le rôle catastrophique d'un maréchal qui ne peut prétendre qu'au titre mais sûrement pas à son prestige (ce ne fut pas le seul !). Cet officier du génie qui n'en eut aucun est encore un exemple de la construction d'un mythe, la vérité devant toujours s'effacer devant la vanité nationale. Il fallut plus de quarante ans pour que les historiens, les vrais, rétablissent la désolante réalité. Mais resteront encore longtemps des boulevards au nom d'un des bouchers les plus performants du XXe siècle.

JJNoirot (05-10-2015 10:08:34)

Cet article est "bidon".
Joffre a combattu au Soudan, en Annam, à Madagascar. Un village porte son nom sur l'île rouge que je connais bien.
En août 14, un grand nombre de généraux, dont Pétain, ont été rappelés pour commander de grandes unités. La plupart s'en sont montrés incapables et ont été limogés, terme issu de la guerre de 70. D'où la promotion des vraies valeurs et le rajeunissement des responsables aux hauts échelons.
Les pertes ont été énormes en 14 et en 15. Personne ne le nie. Mais il faut ajouter qu'elles ont été terribles côté allemand.
Joffre franc-maçon? Et promu à ce titre? Une blague de potache mal renseigné. Il n'a plus fréquenté ces gens-là dès son départ pour l'outre-mer.
Joffre anticlérical et promu à ce titre? Non. Ce pragmatique tenait compte des circonstances. Il s'est marié deux fois à l'église.
Enfin, Joffre est la figure du chef. Calme, réfléchi, prudent, calculateur, économe, pugnace. S'il a commis des erreurs, il les a reconnues. Il a été maintenu à son poste malgré l'hostilité des bien-pensants du moment : Gallieni en particulier. Et le peuple, pendant la guerre, l'admirait et lui a fait confiance.
Cet article à charge mérite cette mise au point.

Anonyme (03-01-2015 16:58:51)

Joffre a eu des prédécesseurs aussi incompétents, monarchistes et ultra conservateurs : je pense à Mac Mahon qui subit la défaite à WISSEMBOURG fin juillet 1870, BAZAINE qui baissa les armes. Tous les 2 maréchaux le premier fut même à la tête des Versaillais on lui doit 30000 morts de la Commune et ensuite président de la république, pas mal pour un monarchiste.
L'autre fut dégradé et déchu de sa dignité ,il "s’enfuira" en Espagne.
Mais ces généraux ont persévéré en 1940... comme GALLIENI

Aujourd'hui, je m'interroge quant à la qualité de l'état major des Armées ; j'ai le sentiment que le nombre d'officiers généraux est fort conséquent et qu'ils s'occupent comme des adjudants mais avec des soldes plus conséquentes.

peytavi (20-03-2014 15:43:13)

au sujet du marechal joseph JOFFRE il est facile de critiquer
100 ans apres les faits.heureusement que nous avons eu 1 mal JOFFRE durant cette période.(dixit le MARECHAL FOCH)

gastland (13-01-2014 18:03:37)

les généraux , surtout les plus incompétants meurent très rarement au feu; cet honneur est réservé aux sous officiers et aux sans grades. Par contre les hautes décorations couvrent abondamment leurs superbes uniformes

Salini (13-01-2014 11:07:32)

Je suis d'accord avec ce jugement sévère. Joffre était une nullité sans imagination, absolument fermé à tout ce qui était nouveau pour lui. Il n'a jamais mis ses grosses fesses dans un avion et il ne croyait pas à l'Arme aérienne. Lorsqu'on lui a proposé d'équiper les soldats d'un casque d'acier il s'est enquis des délais de production et lorsqu'on lui a dit "six mois" il a rétorqué :" Mais mon bon ami, dans six mois j'aurai torché les boches". Sa solidité lui venait d'un estomac légendaire, de son incapacité à comprendre la réalité et d'un manque total d'imagination. Le courage des poilus et leur sacrifice ont fait sa réputation. Mais c'est certainement un des plus mauvais chefs de guerre que la France ait jamais eus. Et elle en a eu beaucoup!

Boutté (13-01-2014 07:38:53)

Aujourd'hui encore il vaut mieux être Franc Maçon que compétent
L'anticléricalisme tient toujours lieu de vertu et même quand on se dit responsable on n'est pas coupable pour autant. Regardez autour de vous !

Boutté (13-01-2014 07:33:57)

Rien n'a changé : aujourd'hui encore il faut être Franc-Maçon et incompétent pour espérer trouver la fève de la galette . Aujourd'hui encore la défaite incombe aux subalternes et aux comparses: souvenez-vous= "Responsable,mais non coupable "

Piloulechat (12-01-2014 22:05:58)

Cet évènement (le retrait des deux divisions allemandes du front occidental pour le front de l'Est) constitue en quelque sorte un "retour sur investissement" pour les rentiers français qui ont investi dans les fameux "emprunts Russes": Les chemins de fer "tsaristes" se sont développés et le commandement russe a pu envoyer rapidement des troupes fraîches contre les allemands qui se sont ainsi retrouvés en grande difficulté !
Pour l'heureuse (pour nous!) manoeuvre de von KLUCK, prélude à l'attaque de flanc de GALLIENI, c'est l'aviation d'observation qui a détecté le changement de direction des allemands. Outre les conséquences stratégiques, c'est la reconnaissance de l'utilité de l'aviation, pas toujours évidente pour le haut commandement !
En ce qui concerne le général LANREZAC, il a réalisé une "superbe retraite", bien ordonnée. Elle a permis en partie, avec ces effectifs supplémentaires, le sursaut de la Marne !!
Pour CASTELNAU, son "coup d'arrêt" à Roselieures a bien été le prélude à cette même bataille de la Marne !!!

Jacques Do (12-01-2014 18:43:17)

Bien étrillé, le maréchal!

Mais il y a des vérités qu'il n'est pas inutile de rappeler, en particulier le fait que nombre d'officiers d’État-major n'avaient, pour le malheureux biffin, pas beaucoup de considération. La chair à canon n'était pas difficile à trouver à cette époque, comme à d'autres... Et il marchait bien droit, le brave petit soldat, bien contraint d'aller se faire mettre les tripes à l'air.

Bonne année tout de même.

PdlB (03-01-2014 11:00:42)

Il est à noter que le personnel politique actuel ne pense qu'à réhabiliter les fusillés de la Grande Guerre. Curieusement,
1) les autres soldats morts pour la France ne sont pas mis en avant (par lassitude ?),
2) seuls les fusillés de 1917 sont pris en compte pour la réhabilitation.
Les fusillés de 1917 ont-ils une couleur politique ? ou bien leur réhabilitation sert-elle un dessin politique ?

Guillaume_rc (03-01-2011 09:28:05)

Juste une précision quand à la décision des Allemands de retirer deux divisions. Davantage qu'un sentiment de supériorité sur les Français, elle est due au fait que les Russes, tenant leurs engagements vis-à-vis de la France, ont déclenché une offensive massive récoltant quelque succès. Les Allemands, qui ne croyaient pas une telle offensive possible du fait de l'impréparation russe, renforcent en urgence leur front Est pour rétablir la situation.
Ce sont donc en grande partie les Russes qui nous sauvent en 1914 et dont le régime ne survivra pas à cette engagement (cf. Dominique Venner, les Blancs et les Rouges : histoire de la guerre civile russe, 1917-1921, Le Rocher 2007)

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net