Les papes, de la Renaissance aux Lumières

Trop de luxe, trop de divisions

Au milieu du Moyen Âge, les papes avaient acquis une grande autorité morale et spirituelle sur la chrétienté occidentale et l'Église catholique. Ils pouvaient faire plier les rois et les empereurs, décréter des croisades, redresser les moeurs... Mais leur autorité est contestée au XIVe siècle par la conjugaison des crises sociales, politiques et spirituelles.

Au siècle suivant, le souverain pontife apparaît comme un prince italien parmi d'autres. Il a autorité sur un immense domaine au centre de la péninsule, les États pontificaux. À cette puissance temporelle s'ajoute la richesse. La ferveur des fidèles lui permet en effet de collecter des fonds en abondance. Mûs par l'appétit de puissance et la volonté d'en remontrer à leurs voisins, les papes de la Renaissance se conduisent en mécènes jouissifs, tout en respectant généralement dans la forme leurs devoirs religieux. Au regard des catholiques du monde entier, ils ne sont guère plus que l'évêque de Rome...

À partir du XVe siècle, Rome est reconstruite par les papes, désormais le plus souvent italiens. Ils ambitionnent d'en faire la capitale du monde. Son universalisme peut se déployer sur une échelle sans précédent à la suite des Grandes Découvertes : en Amérique bien sûr, mais aussi en Asie, où les jésuites débarquent dans le sillage des Portugais.

Les chrétiens du nord se scandalisent de leurs excès. L’Europe se coupe en deux au moment même où le catholicisme s’exporte vers d’autres continents. Malgré l’éclat retrouvé de la Rome baroque, la papauté va s’enfermer aux siècles suivants dans le refus des Lumières et devenir selon beaucoup un obstacle au progrès...

Thomas Tanase et André Larané

Saint-Pierre de Rome, Viviano Codazzi, 1630, musée du Prado, Madrid.

Du Grand Schisme à la Renaissance

Le Grand Schisme d'Occident réduit à néant le respect dû à l'évêque de Rome (le pape). La réalité du pouvoir tend à passer aux cardinaux, présents dans les conclaves et la Curie (le gouvernement de l'Église), ainsi qu'aux évêques et abbés, réunis dans les conciles.

- Martin V (1417-1431) :

Le pape Martin V, d'après Pisanello, galerie Colonna, RomeSur les bords du lac de Constance, le 11 novembre 1417, le conclave porte sur le trône de Saint Pierre un noble romain honnête et pieux, Oddone Colonna.

Comme il n'est pas prêtre, on se hâte de lui conférer le sacrement de l'ordination. Il devient pape sous le nom de Martin V. 

Le pape refait patiemment l'unité de l'Église contre les cardinaux qui prétendent imposer la suprématie du concile sur le pape et contre les hérésies hussites.

À sa mort, lui succède le 3 mars 1431 un ancien ermite issu d'une grande famille vénitienne, Eugène IV. Puis, le 6 mars 1447, le pape Nicolas V.

- Nicolas V (1447-1455) :

Né Tommaso Parentucelli, c'est le fils d'un médecin romain. Diplomate habile, il obtient le retrait du dernier antipape, le Savoyard Félix V. Mais il échoue à briser la puissance des cardinaux et réformer l'Église (cette nécessaire réforme ne viendra qu'un siècle plus tard, avec le concile de Trente). Il a aussi l'amertume d'apprendre la chute de Constantinople aux mains des Turcs et ce désastre va lui inspirer la bulle Romanus Pontifex à l'adresse du roi du Portugal Alphonse V.

À défaut de mieux, pensant bien faire, le pape s'engage comme les autres princes italiens dans un mécénat très actif en direction des humanistes et des artistes. Lui-même érudit, il ne craint pas d'ouvrir le dialogue avec des penseurs très éloignés de la foi conventionnelle comme Laurent Valla. Il entreprend la reconstruction du palais du Vatican et fonde la Bibliothèque vaticane.

Avec ce pape, la papauté entre dans la Renaissance.

La Bibliothèque vaticane fondée par le pape Nicolas V au XVe siècle (DR)

L'invention du népotisme

À la mort de Nicolas V, le 24 mars 1455, voilà que reprennent plus que jamais les disputes entre les grandes familles de Rome, les Colonna et les Orsini.

Les adversaires s'entendent sur un candidat de compromis de 77 ans, Espagnol de surcroît : Alfons de Borja i Llançol. Ancien archevêque de Valence, il a, il est vrai, latinisé son nom en Borgia en arrivant à Rome une dizaine d'années plus tôt mais sa famille et lui vont toujours porter les stigmates de leurs origines.

- Calixte III (1455-1458), Pie II (1458-1464), Paul II (1464-1471) :

Le nouveau pape prend le nom de Calixte III. Vertueux et énergique, il tente de lancer une ultime croisade contre les Turcs, dans laquelle va se perdre le marchand Jacques Cœur. Il engage aussi le procès en réhabilitation de Jeanne d'Arc.

Mais dans son désir de s'entourer d'hommes de confiance, Calixte III octroie à deux de ses neveux la barrette cardinalice. L'un d'eux, Rodrigue, deviendra à son tour pape sous le nom d'Alexandre VI. Un troisième neveu devient duc de Spolète.

L'une des fresques du Pinturicchio réalisées entre 1502 et 1509 sur la vie de Pie II située dans la « Libreria Piccolomini », bibliothèque du cardinal Francesco Piccolomini (futur Pie III),  du Dôme de Sienne. Calixte III inaugure ce faisant une pratique qui sera beaucoup reprochée à lui-même et ses successeurs : le népotisme (d'un mot latin qui désigne un neveu). Le mot naît à cette époque pour désigner le favoritisme des papes à l'égard de leurs neveux et plus généralement des puissants à l'égard de leurs proches.

À Calixte III, décédé le 6 août 1458, succède un humaniste d'origine siennoise, Silvio Piccolomini. Avant d'être ordonné prêtre, il se fit remarquer par un roman licencieux et, comme secrétaire de l'antipape Félix V, défendit la primauté des conciles sur le pape ! S'étant ravisé, il est élu pape, non sans difficultés et prend le nom de Pie II. Il va dès lors consacrer toute son énergie à tenter de lancer une croisade contre les Turcs.

Le 15 août 1464 lui succède Paul II, neveu d'un précédent pape, en l'occurence Eugène IV. Cardinal à 23 ans, le nouveau souverain pontife a bénéficié grâce à son oncle d'une promotion foudroyante. Son pontificat ne laisse guère de trace. C'en est désormais bien fini de la papauté médiévale, autrefois tant redoutée des souverains séculiers.

La papauté doit aussi composer avec les Ottomans qui arrivent aux portes de Venise et tentent en 1480 un débarquement à Otrante, dans le sud de l’Italie. Le reflux viendra seulement en 1529 avec l'échec du siège de Vienne par les troupes ottomanes.

Melozzo degli Abrosi, dit Melozzo da Forlì, Sixte IV nomme son neveu Bartolomeo Platina préfet de la Bibliothèque Vaticane (Musées du Vatican, vers 1477, fresque, 370 x 315 cm)

Luxe, jouissance et volupté

- Sixte IV (1471-1484), Innocent VIII (1484-1492) :

Le premier des grands papes de la Renaissance est Francesco della Rovere, né le 21 juillet 1414 dans une famille modeste. Général de l'ordre des franciscains, il ceint la tiare pontificale le 9 août 1471 et exerce le pontificat sous le nom de Sixte IV jusqu'à sa mort, le 12 août 1484. Soucieux par-dessus tout des intérêts de sa famille, il place ses quinze neveux à des fonctions prestigieuses et rémunératrices. Parmi eux, le futur Jules II...

Sixte IV intrigue contre ses puissants voisins, les Médicis de Florence et n'hésite pas à apporter son soutien à la conjuration des Pazzi dans le but d'offrir en Romagne une principauté à l'un de ses neveux. Il lance l'interdit sur la ville et fait également la guerre à Naples et Venise.

Comme ses successeurs, le pape est aussi un brillant mécène et le véritable restaurateur de la cité romaine. On lui doit la chapelle Sixtine, décorée par Botticelli, le Pérugin, Pinturicchio et plus tard Michel-Ange, ainsi que le pont Sisto, à Rome. Il fonde en 1475 la Bibliothèque Vaticane ainsi qu'un musée au Capitole pour exposer les statues antiques. Une peinture de Melozzo Da Forlì illustre la nomination de l’humaniste Platina au rang de conservateur, par Sixte IV entouré de ses neveux aux costumes fastueux – parmi eux se trouve le futur Jules II.

Croisée de la voûte de la Salle des Saints représentant des épisodes du mythe d’Isis et d’Osiris, Le Pinturicchio, de 1492 à 1494, Appartements Borgia, Vatican.

Son goût du faste coûtant cher, il développe le trafic des indulgences, qui sera fatal à l'unité de la catholicité. Lui-même, comme la plupart des autres papes de la Renaissance, est au demeurant irréprochable dans sa vie privée et sa conduite religieuse !

Son successeur, Innocent VIII, est un homme faible, incapable de maîtriser les penchants cupides et simoniaques des membres de la Curie, l'administration pontificale. Le pape lui-même a deux bâtards dont un fils qu'il marie à la fille de Laurent le Magnifique.

Également mécène, il ajoute aux constructions du Vatican une résidence de loisir ainsi que le palais du Belvédère. Et l’on peut encore aujourd’hui y admirer les appartements réalisés pour son successeur Alexandre VI Borgia.

- Alexandre VI (1492-1503) :

« La Dame et la licorne », Luca Longhi, XVIe siècle, Château Saint-Ange, proche du Vatican, Rome. Ce portrait pourrait être celui de Giulia Farnese.Le nouveau pape monte sur le trône de saint Pierre en 1492, année mémorable entre toutes. Alexandre VI tente de faire de son fils César un prince d’Italie et utilise sa fille Lucrèce au service d’une politique d’alliances matrimoniales fluctuantes et hasardeuses. Il assoit aussi la fortune de la famille de sa maîtresse, Giulia Farnèse.

En 1493, suite aux voyages de Christophe Colomb et des explorateurs portugais, les rois d'Espagne demandent au pape - un compatriote -, de légitimer la possession des terres qu'ils seront amenés à découvrir.

Alexandre VI promulgue une bulle qui partage le monde entre Espagnols et Portugais, au nom de la diffusion du christianisme et de la protection des populations.

On sait ce qui se cache derrière cette réalité : le massacre des Amérindiens, qui ne tardera pas à être justifié par leur pratique du sacrifice humain ou de l’anthropophagie, contraires au droit naturel. 

Mais ce sont aussi des religieux qui dénonceront ces crimes et tenteront de faire naître une nouvelle chrétienté à travers le mélange des colons et des populations indiennes. Les papes, qui ont concédé aux souverains ce que l’on appellera le droit de patronage, n’ont guère de prise sur cette Histoire, pas plus d’ailleurs que les souverains eux-mêmes. Il n’en reste pas moins qu’un nouveau monde métis, très vite organisé autour de l’Église catholique, est issu de cette tragédie.

En 1503, Pie III, lui-même neveu du pape Pie II (1458-1463), n'exerce le pontificat que 25 jours. Il est remplacé par Jules II, de son vrai nom Giuliano della Rovere, dont le nom demeure associé à Michel-Ange, son artiste préféré.

« L’École d'Athènes », Raphaël, 1509-1510, chapelle Sixtine, Vatican.

- Jules II (1503-1513) :

Grand rival des Borgia, le nouveau pape brise leur dynastie. César Borgia conclut sa vie d’aventure en 1508 et sert de modèle au Prince de Machiavel. Mais on oublie parfois de préciser que Lucrèce Borgia finira sa vie à Ferrare en 1519 en épouse dévouée, prenant sur son lit de mort l’habit de tertiaire franciscaine.

« Laocoon et ses fils », également connu sous le nom de « Groupe du Laocoon », marbre inspiré d'un original hellénistique de 200 av. J.-C. environ, thermes de Trajan, 1507, Musées du Vatican.Jules II est avant tout un pape politique et militaire. Personnellement désintéressé, il va se comporter avant tout en souverain temporel, soucieux d'agrandir et de consolider les États pontificaux. D'humeur combattive, il fomente une coalition internationale contre les Français qui ont la prétention de se mêler des affaires italiennes.

C'est aussi un grand mécène. Il ouvre la via Giulia pour rejoindre le Pont Sisto et donne au palais du Vatican les contours qu’on lui connaît aujourd’hui. Il fait en particulier exposer dans le jardin du Belvédère la statue du Laocoon, retrouvée en 1506 dans les fouilles de la Domus Aurea de Néron, et sollicite Raphaël pour décorer ses appartements.

Le peintre y réalise sa célèbre École d’Athènes : tout le savoir humain se concentre en une cité harmonieuse, dans la salle même où le pape signe ses actes. Évidemment, le portrait ci-dessous par Raphaël a peu de rapport avec l'homme d'action que fut dans la réalité Jules II.

Jules II (Raphaël, 1511-1512, National Gallery, Londres)

Plafond de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange entre 1508 et 1512, Vatican.Jules II appelle Michel-Ange à Rome pour réaliser deux œuvres monumentales : construire un tombeau aux dimensions colossales et peindre le plafond de la chapelle Sixtine léguée par son oncle Sixte IV.

Il ne reste de la première réalisation, restée inachevée, que la statue de Moïse.

Rome devient un spectacle : elle doit impressionner le monde entier avec ses fontaines, ses palais et ses fêtes, sans oublier les débordements du carnaval.

Le pape fait détruire l’ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre par Bramante pour en reconstruire une nouvelle, combinant la perfection du Panthéon au gigantisme des basiliques antiques.

La basilique Saint-Pierre de Rome, qui reste un immense chantier pendant tout le XVIe siècle, est construite grâce à la croissance exponentielle du trafic des indulgences, qui drainent notamment l’argent allemand. Lorsque le moine Luther, comme tant d’autres pèlerins de toute l’Europe, vient à Rome, il est horrifié par ce qu’il voit.

Malgré ou à cause de ces politiques princières flamboyantes, la papauté se trouve plus que jamais menacée...

- Léon X (1513-1521), Adrien VI (1521-1523) :

Léon X Médicis, second fils de Laurent le Magnifique et de Clarice Orsini, succède à Jules II en 1513.

Grand pape de la Renaissance, il participe lui aussi aux guerres d’Italie et surtout se trouve aux prises avec la Réforme luthérienne. Il l'affronte sans plus de succès que son successeur, le Hollandais Adrian Florisze, précepteur de Charles Quint et pape de 1521 à 1524 sous le nom d'Adrien VI.

- Clément VII (1523-1534) :

Après le bref pontificat d'Adrien VI, un deuxième Médicis coiffe la tiare pontificale. Il s'agit d'un cousin de Léon X, Jules de Médicis (46 ans), fils naturel de Julien de Médicis. Il prend le nom de Clément VII. Pape de 1523 à 1534, il se signale avant tout comme chef politique.

Il forme une Sainte Ligue avec François 1er contre Charles Quint. Les troupes du très catholique empereur assiègent Rome en 1527 et pillent la ville. Composées de mercenaires allemands luthériens, elles se vengent de la splendeur romaine : les trésors des églises et des palais sont pillés, les bibliothèques saccagées, les œuvres d’art ou les reliques détruites.

Tournant casaque, le pape s'allie avec l'empereur pour reprendre sa chère ville de Florence, entrée en dissidence contre les Médicis. La fin de son pontificat est assombrie par le divorce du roi d'Angleterre Henri VIII et le schisme anglican.

- Paul III (1534-1549) :

Paul III Farnèse, qui lui succède à 67 ans, s'est hissé au premier rang de l'Église grâce à sa sœur Julie, maîtresse d'Alexandre VI. Ce prince de la Renaissance, lettré et jouisseur, se range sur la fin de sa vie, ce qui lui vaut d'être élu à l'unanimité à la fonction suprême à l'âge de 67 ans. Veuf, il ne manque pas de placer ses enfants.

« Le Jugement Dernier », détail,  Michel-Ange, entre 1536 et 1541, chapelle Sixtine, Vatican.Mais il convoque aussi en 1536 le concile de Trente, qui va réformer en profondeur l'Église catholique, et approuve, en 1540, la Compagnie de Jésus, fer de lance de la Contre-Réforme catholique. Les papes, dès lors, ne pourront plus impunément sacrifier au lucre et aux plaisirs de ce monde.

L’optimisme de la Renaissance a vécu.

Michel-Ange exprime ce basculement lorsqu’il revient à Rome achever la décoration de la chapelle Sixtine, à la demande du pape.

En 1541, il achève son Jugement Dernier, dont les corps torturés et contorsionnés expriment tout à la fois son attachement aux traditions de l’art antique et sa vision sombre du destin de l’humanité.

Raidissement intellectuel

Le monde catholique se raidit.

En 1542, Paul III institue l’Inquisition romaine. Le cardinal Carafa se distingue par son zèle durant cette période. Douze ans plus tard, devenu le pape Paul IV, il crée le premier ghetto romain. L'Index, première forme de censure, est publié en 1559.

Le pape Grégoire XIII, couvent bénédictin de Mehrerau, Autriche.Pie V (1566-1572) délie les sujets anglais de la reine Elizabeth 1ère de leur serment d’obéissance. Il offre aussi au Saint-Siège un succès diplomatique en organisant avec Venise et l'Espagne une « Sainte ligue » contre le sultan. Elle défait la flotte ottomane à Lépante en 1571 et donne un coup d'arrêt à l’expansion turque en Méditerranée. 

Son successeur Grégoire XIII bénit le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572... L’Europe bascule dans des guerres religieuses qui dureront un siècle, jusqu’à la paix de Westphalie en 1648.

Dans le même temps, les idées nouvelles sont soupçonnées par principe. En 1600, Giordano Bruno est condamné au bûcher. Mais le symbole le plus connu du raidissement dogmatique de l'Église reste bien entendu Galilée, contraint de revenir sur ses affirmations au sujet du mouvement terrestre.

Urbain VIII (Maffeo Barberini), par Pierre de Cortone (musée du Capitole, Rome)Il s'agit d'un revirement brutal car les idées similaires de Copernic sur l’héliocentrisme circulaient déjà depuis plus d’un demi-siècle sans avoir été condamnées, grâce aux docteurs catholiques, à commencer par les jésuites, passionnés d’astronomie, réunis autour du fameux Collège romain.

Leurs savants calculs avaient d’ailleurs permis au pape Grégoire XIII d’introduire en 1582 la réforme du calendrier qui a pris son nom (le calendrier grégorien), aujourd’hui utilisée dans le monde entier.

Protégé des Médicis et particulièrement bien en vue dans le monde romain, Galilée présente ses découvertes en 1611 avec tous les honneurs. Mais son succès éveille aussi les oppositions. Rappelé à l’ordre en 1616 par le Saint-Office, il reprend néanmoins ses affirmations avec d’autant plus d’assurance que son ami Maffeo Barberini est devenu le pape Urbain VIII (1623-1644), successeur de Grégoire XIII.

Or, au-delà des seules thèses astronomiques, Galilée n’hésite pas remettre en cause l’aristotélisme, pierre angulaire du dogme apostolique romain. Condamné pour hérésie en 1633, il est finalement obligé d’abjurer et finit ses jours assigné à résidence.

« Notre-Dame du Mont Carmel et les Saints », Pietro Novelli, 1641, musée diocésain de Palerme. De gauche à droite : Teresa d'Avila,  Marie-Madeleine de Pazzi, Angelus de Jérusalem et Simon Stock.

Élévation morale

Moins obscurantiste que l’image forgée par la postérité, la papauté du XVIIe siècle affirme sa volonté de préserver l’ordre établi, quitte à recourir à la force pour juguler toute évolution néfaste.

Saint Philippe Neri en prière, entre 1745 et 1749, Giandomenico Tiepolo, Oratoire du Crucifix, Église San Polo, Venise.Le concile de Trente lui a permis de contenir la poussée protestante et l'a rendue à sa vocation spirituelle. Il inaugure une Contre-Réforme qui renforce l'autorité du pape et définit l’Église comme « société parfaite », sur le modèle thomiste (d’après les principes formulés par saint Thomas d’Aquin)...  

Il va tout de même falloir attendre le concile Vatican I (1870) pour que le souverain pontife devienne, avec l'infaillibilité en matière de dogme, le chef absolu de l'Église catholique...

La Contre-Réforme se traduit aussi par le cérémonial de la messe tridentine (de Trente), élaboré sous la conduite de Pie V.

Grâce à l’imprimerie, la liturgie héritée du Moyen Âge est épurée et traduite uniquement en latin (seule langue susceptible d’être reconnue partout dans le monde catholique), afin d’unifier le rite autour des usages préconisés par le concile. 

Le cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629), Philippe de Champaigne, Paris, église Saint-Sulpice.Le pape n’est plus un prince mais un prêtre qui définit sa politique en fonction d’une piété particulièrement vive, ce qui lui vaut de retrouver l'estime de ses contemporains. Pie V sera d’ailleurs canonisé pour ses vertus ascétiques.

En 1588, Sixte V organise le système des grandes congrégations romaines qui forment la base du gouvernement pontifical jusqu’à aujourd’hui. 

L’Église revoit également son fonctionnement afin de mettre fin aux abus les plus manifestes de la Renaissance, pendant que des figures marquantes de l’époque renouvellent la spiritualité catholique. Parmi elles figurent Philippe Néri à Rome, Charles Borromée à Milan, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix en Espagne, François de Sales ou Pierre Bérulle en France.

Coupole de la Basilique Saint-Pierre au Vatican.

La papauté de l'Âge baroque aux Lumières 

Désireuse d'exalter la grandeur de Dieu et d'ouvrir les yeux des fidèles sur le monde à venir, l’Église recourt à un art magnificent et joyeux. C’est au XVIIe siècle que Rome prend le visage qu’on lui connaît avec le foisonnement baroque de ses lieux saints, transformant la ville toute entière en spectacle de la foi catholique. La coupole de Saint-Pierre est achevée en 1590 et sa façade en 1614 sous Paul V (1605-1621).

« L'Extase de sainte Thérèse » (détail), Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin, 1652, chapelle Cornaro, Église Santa Maria Della Vittoria, Rome.Artiste phare, le Bernin invente la scénographie de la place Saint-Pierre et ses sculptures, qui s’inspirent beaucoup des modèles antiques, sont recherchées par tous les puissants qui se construisent de nouveaux palais.

Le pont Saint Ange qui ouvre sur le Vatican est orné d’anges portant les instruments de la Passion. Sa manière d’animer la pierre en représentant l’extase de sainte Thérèse d’Avila exprime une spiritualité sensuelle aux antipodes du calvinisme.

Rome est aussi la ville du Caravage, qui magnifie le petit peuple romain au centre des ses peintures à thème religieux. La Ville éternelle devient plus que jamais l’école des puissances catholiques, à commencer par la France qui y envoie ses artistes.

La papauté d’Innocent XI (1676-1689) peut encore se réjouir d’un dernier événement : le nouvel échec des Turcs devant Vienne, sauvée par les Polonais, suivie de l’avancée catholique dans les Balkans. Cependant, la Pologne et les Habsbourg du XVIIe siècle ont laissé à la papauté une question épineuse qui perdure encore aujourd’hui : les Églises grecques-catholiques, constituées de communautés orthodoxes, obligées de se rallier à Rome sous la pression de ces deux monarchies.

Le marquis Molinari ordonné archevêque par le pape Benoît XIV, en présence de l’abbé de Canillac et du duc de Choiseul, au palais du Quirinal à Rome, Giovanni Paolo Panini, 1757, collection privée.

La Rome du XVIIIe siècle jette ses derniers feux, comme en témoigne la fontaine de Trevi inaugurée en 1735 par Clément XII (1730-1740), mais dont les travaux dureront jusqu’en 1762. Le pape Benoît XIV (1740-1758) passe pour un esprit ouvert : Voltaire lui dédicace son Mahomet. Il crée un nouveau musée, démarche qui sera poursuivie par ses successeurs Clément XIV (1769-1774) et Pie VI (1775-1799) et aboutira au premier noyau des musées du Vatican.

Canova, le grand sculpteur de la fin du XVIIIe siècle, participe de la naissance d’une nouvelle esthétique néo-classique. Elle est théorisée par l’allemand Johannes Winckelmann qui va créer une nouvelle discipline : l’histoire de l’art.

Psychée ranimée par le baiser de l'Amour, Canova, 1787-1793, musée du Louvre, Paris. Fasciné par les œuvres d’art antiques dont Rome regorge, il se convertit au catholicisme et se met au service des papes. Toutefois, cet engouement n’est pas forcément de bon augure.

Certes, Rome est une étape incontournable du « Grand Tour » italien pour les riches nobles anglais, français ou allemands, venus de pays en plein développement économique, mais l’Index continue de régenter les esprits et toutes les œuvres des Lumières y sont versées.

Les États du pape restent à l’écart de la révolution industrielle, tout comme d’ailleurs l’ensemble de l’Italie ou de la péninsule ibérique. Les visiteurs décrivent la misère, le surpeuplement, le brigandage sur fond de ruines antiques, ce qui attire dans les premières années du XIXe siècle les romantiques tels que Keats et Shelley.

Partout en Europe, les monarchies ne montrent plus aucun égard vis à vis de leurs Églises. L’Église française est plus que jamais gallicane, plus soumise au roi qu’au pape. En Autriche, les réformes de Joseph II mettent l’Église sous la tutelle des Habsbourg. L’Inquisition tombe en désuétude.

Un signe ne trompe pas : en 1773, les monarchies obtiennent de Clément XIV la dissolution de l'ordre jésuite (dans le même temps, en Amérique du Sud, les « réductions » jésuites protégeant les Indiens sont détruites). Quand éclate la Révolution française, la papauté semble vouée à s’éteindre lentement. Pourtant, après un demi-siècle d'errances, elle va regagner en autorité morale et spirituelle ce qu'elle a perdu en puissance séculière. 

Bibliographie

Ph. Levillain (dir.), Dictionnaire historique de la papauté, Paris, 2003,
Y.-M. Hilaire (dir.), Histoire de la papauté. 2000 ans de tribulations, Paris, 2003,
J. Heers, La cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis, 1420-1520, Paris, 1986,
N. Lemaitre, Saint Pie V, Paris, 1994,
J.-Y. Boriaud, Galilée, Paris, 2010.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-23 08:23:40

 
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