Turenne (1611 - 1675)

Maréchal de coeur au service du Roi-Soleil

« Un homme qui a fait honneur à l’Homme, » a dit de Turenne son adversaire autrichien, le comte Montecuccoli. Un hommage mérité pour ce soldat de grande humanité et dont l'art militaire est encore étudié de nos jours. 

Henri de Turenne (1611-1675), sanguine de Charles Le BrunLe maréchal Henri II de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, fut l'un des plus grands capitaines de son temps.

Né protestant, devenu catholique sur le tard, il s'illustra très jeune au service de son oncle maternel, un prince hollandais, avant de se mettre au service du roi de France Louis XIII puis de Louis XIV.

Malgré quelques erreurs de jeunesse et un coeur moins rude que sa carcasse, malgré sa participation à la Fronde pour les beaux yeux d'une duchesse, malgré aussi la dévastation du Palatinat pendant la guerre de Hollande, il figure parmi les gloires militaires de la France. 

Sa bravoure, son aptitude au commandement et son sens de la stratégie lui valurent de recevoir en 1643, à 32 ans, la dignité de Maréchal de France puis en 1660, celle, très rare, de Maréchal général des camps et armées du roi. Deux siècles après sa naissance, il sera encore une source d’inspiration pour Napoléon.

Petit-fils par sa mère du libérateur des Pays-Bas Guillaume le Taciturne, Turenne a de qui tenir. Il est dépeint comme un homme solide et réservé, à l’image de son grand-père. Le trait le plus marquant de son caractère est la confiance qu'il inspire...

Un soldat vulnérable côté coeur

Le futur maréchal vient au monde à Sedan, le 11 septembre 1611, au foyer d’Henri de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, prince de Sedan et vicomte de Turenne (Turenne, dans le département actuel de la Corrèze, compte aujourd'hui parmi les plus beaux villages de France).

Frédéric-Henri d'Orange-Nassau, Atelier de Michiel van Mierevelt, 1632, Amsterdam, Rijksmuseum. Agrandissement : Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne et maréchal de France, École française, XVIIe siècle, collection privée.Dès l’âge de 14 ans, suivant la tradition familiale, il entre dans la carrière des armes et se porte volontaire au service des États généraux des Provinces-Unies, sous les ordres de son oncle maternel, Frédéric-Henri d'Orange-Nassau.

Soldat dans la garde du corps du prince, il est nommé capitaine d'infanterie à l'âge de 15 ans. Son service militaire en Hollande dure cinq ans et lui vaut une mention spéciale pour la bravoure dont il fait preuve lors du siège de Bois-le-Duc en 1629.

Remarqué par le cardinal de Richelieu, il entre là-dessus au service du roi de France Louis XIII  avec son propre régiment d'infanterie.

En mars 1634, profitant de la guerre de Trente Ans qui fait rage en Allemagne, l'armée française met la main sur la Lorraine. La seule place importante qui lui manque est la forteresse de la Mothe, aux mains du duc Charles de Lorraine, le commandant des forces des  Habsbourg.

Celle-ci est alors encerclée par l'armée française du maréchal La Force. Pour débloquer la situation, il ordonne au très jeune colonel de mener son régiment à l'assaut d'une brèche dans les défenses de la place forte. Sous le feu de l’artillerie ennemie qui pilonne à volonté, Turenne garde son calme et dirige ses soldats qui arrivent à trouver un passage jusqu’à la forteresse où la garnison finit par se rendre. Un succès si impressionnant qu’il lui permet de devenir le 21 juin 1635, à 24 ans, maréchal de camp, l’équivalent d’un général de division.

Portrait équestre de Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, Adam François van der Meulen, XVIIe siècle, Moscou, musée des Beaux-Arts Pouchkine. Agrandissement : Portrait équestre du vicomte de Turenne, Entourage de Charles Le Brun, XVIIe siècle, collection privée.

Turenne se révèle dans la guerre de Trente Ans

L’année 1635 marque un tournant pour le royaume de France et, par conséquent, pour Henri de la Tour d’Auvergne. Si, depuis le début de la guerre de Trente Ans, le roi s’en était tenu soigneusement à l’écart, se contentant d’appuyer les combats grâce à des financements occultes et à une diplomatie parallèle, les choses changent.

Louis XIV et son ministre Richelieu ayant enfin déclaré la guerre à l'Espagne, le futur Turenne participe à la campagne de Lorraine et du Rhin sous les ordres de Louis de Nogaret, cardinal de la Valette. Après avoir levé le siège de Mayence, les Français et leurs alliés doivent se replier, leurs lignes de ravitaillement ayant été coupées par l'ennemi. Au cours d'une retraite désastreuse, marquée par de grandes privations pour les forces alliées, Turenne s’illustre en menant des opérations à l’arrière qui sauvent l'armée de la débandade.

Au cours de cet épisode, le général fait preuve d'un grand courage et d’une brillante analyse de la bonne gestion d’une armée, tout en ayant à cœur de préserver la vie de ses hommes. Il est blessé au bras droit lors de la prise de Saverne en 1636 et reçoit alors son premier commandement indépendant avec l'ordre de chasser une armée impériale hors de la Franche-Comté, contrôlée par les Habsbourg.

Prise de Saverne, 19 juin 1606, Eugène Deveria, 1837, Château de Versailles.

En 1637, il participe à la campagne des Flandres au cours de laquelle les combats restent longtemps indécis. Turenne, alors lieutenant général, se révèle à nouveau un commandant de grand talent. En 1638, il contribue à la prise de la forteresse de Breisach, sur la rive droite du Rhin, et permet à la France de garder le contrôle de l'Alsace et de la Bourgogne. Envoyé, par la suite, en Italie sur ordre de Richelieu, Turenne prend part à la guerre franco-espagnole sous les ordres d'Henri de Lorraine, comte d'Harcourt.

Portrait de Turenne en général romain, Anonyme, XVIIe siècle, Château de Versailles.Il mène avec brio des opérations de siège complexes qui permettent aux Français de s'emparer de Turin le 20 septembre 1640 et participe ensuite à la prise des villes de Cuneo, Ceva et Mondovi en 1641. L'année suivante, il devient commandant en second des forces françaises qui conquièrent le Roussillon en Catalogne.

C'est dans cette période de grande tension que disparaissent successivement le Premier ministre Richelieu et le roi Louis XIII, remplacés par Mazarin et le jeune Louis XIV (4 ans), sous la régence de la reine-mère Anne d'Autriche. 

Le 19 décembre 1643, à 32 ans, Henri de la Tour d’Auvergne devient maréchal de France. Ses premières missions sont de réorganiser les forces françaises sur le Rhin à la suite de la défaite de Tuttlingen en Souabe les 24 et 25 novembre 1643, face à l'armée bavaroise du général Franz von Mercy. Au printemps 1644, il franchit le Rhin à Breisach et s’associe à Louis de Bourbon (23 ans), duc d'Enghien, dit le Grand Condé, auréolé par sa victoire de Rocroi.

Fort de 19 000 soldats, les deux commandants battent l'armée bavaroise de Mercy à Fribourg en août 1644. Si le Grand Condé est à la tête des forces françaises, en raison de son statut de prince royal, le vrai chef qui décide du sort de l’expédition est bien Turenne. Les combats entre Turenne et Mercy continuent dans le sud de l'Allemagne. En mars 1645, Turenne franchit à nouveau le Rhin avec 11 000 hommes et attaque Mercy au sud de Wurzburg.

Bataille de Nordlingen, le 3 août 1645, Jean-Baptiste Le Paon, XVIIIe siècle.

Le 2 mai, Mercy parvient à renverser Turenne, dont les forces étaient dispersées à Marienthal. Repliés sur le Rhin, Condé et Turenne poursuivent cette guerre de mouvement et amenènt une armée de 15 000 soldats en Souabe pour finalement vaincre, à nouveau, les Bavarois de Mercy lors de la deuxième bataille de Nordlingen, le 3 août 1645. C’est, encore une fois, une furieuse charge de cavalerie de Turenne contre le flanc droit bavarois qui fait fuir les troupes de Mercy du champ de bataille.

En 1646, une armée franco-suédoise co-commandée par Turenne et Carl Gustaf Wrangel effectue une série de marches stratégiques au cours desquelles elle avance de Fribourg aux portes de Munich, capturant plusieurs forteresses en cours de route. Usée par des années de guerre, la Bavière et Cologne signent la trêve d'Ulm avec la France et la Suède le 14 mars 1647.

À l'automne 1647, la Bavière rompt cet accord pour soutenir l'Autriche dans sa nouvelle lutte contre la France et la Suède. Turenne a une nouvelle occasion de combattre les troupes impériales et remporte une victoire mémorable à Zusmarshausen, le 17 mai 1648, puisqu’elle signifie la fin de la guerre de Trente Ans. Elle conduit les protagonistes à conclure les traités de Westphalie.

Banquet de la garde civique d'Amsterdam à l'occasion de la paix de Münster, Bartholomeus van der Helst, 1648, Amsterdam, Rijksmuseum.

Fâcheuses compromissions

Artisan du succès français, le brave Turenne gâte ses atouts quand éclate la Fronde. La guerre ayant coûté cher, la régente Anne d'Autriche et son Premier ministre Mazarin demandent au Parlement de Paris d'enregistrer de nouvelles taxes.  Mais les magistrats s'y refusent et, le 13 mai 1648, se coalisent en vue de réformer les institutions ! À peine l'habile Mazarin a-t-il étouffé la rébellion que les Princes, autrement dit les princes du sang (de la famille royale) et quelques autres grands seigneurs se rebellent à leur tour en réclamant le renvoi du ministre.

Dans un premier temps, Turenne se laisse convaincre par son frère le duc de Bouillon de rejoindre les frondeurs mais ses troupes, soudoyées par Mazarin, refusent de le suivre. Abandonné, il se réfugie en Hollande en mars 1649. Le roi lui fait la faveur de l'amnistier mais il n'en revient pas moins du côté des frondeurs et du Grand Condé. Il va auprès de celui-ci à Stenay (dans le département actuel de la Meuse). 

La Petite Princesse de Longeville, peinture sur bois attribuée à Jean Ducayer, entre 1625 et 1650. Agrandissement : d?après Henri Beaubrun le Jeune, Anne Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville, XVIIe siècle, Chantilly, musée Condé.Et voilà que la soeur du Grand Condé, la duchesse de Longueville arrive à son tour à Stenay. Redoutable séductrice, elle n'a pas de mal à lever les hésitations du naïf soldat. Du coup, Turenne met son talent au service des Habsbourg, Espagnols et Impériaux, et retourne ses armes contre le roi de France. Les armées du roi de France lui infligent toutefois une sévère défaite à Rethel, dans les Ardennes, le 15 décembre 1650.

Mais Turenne goûte modérément de devoir céder le pas au jeune prince de Condé, l'autre grand militaire de l'époque. Peut-être aussi les charmes de Mme de Longueville n'opèrent-ils plus ? Comme par ailleurs le cardinal Mazarin s'est enfui à Cologne en février 1651, sans cesser toutefois de guider Anne d'Autriche de ses conseils, Turenne sollicite et obtient le 19 mai 1651 le pardon du roi pour Mme de Longueville et lui-même. Tandis que sa muse cultive une nouvelle passion pour le duc de Nemours,  il épouse un beau parti, Charlotte de Caumont, qui, à défaut de lui donner des enfants, l'introduira dans le grand monde. 

La  Fronde des Princes n'est pas terminée pour autant. Condé s'est enfui vers la Guyenne, d'où il remonte vers Paris à la tête de troupes espagnoles. Turenne, qui a obtenu de Mazarin le commandement de l'armée royale, va combattre avec la dernière énergie son ancien ami et les frondeurs. Le 2 juillet 1652, il affronte Condé et les Espagnols à l'est de le capitale, dans le faubourg Saint-Antoine, sous les yeux du roi et de Mazarin, qui assistent au combat des hauteurs de Charonne.

Le conseil de conscience : Saint Vincent de Paul, chef du conseil de conscience, lisant devant le cardinal Jules Mazarin, Pierre Séguier, la reine Anne d'Autriche et Louis XIV en 1650, Jean-François de Troy, XVIIIe siècle.Turenne est sur le point de l'emporter mais la situation se retourne grâce à l'intervention inattendue d'une frondeuse, Mme de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans et cousine du roi. Installée à la Bastille, elle fait ouvrir la porte Saint-Antoine aux troupes rebelles et dirige le canon sur les troupes royales, obligées de battre en retraite. Ainsi Condé peut-il rentrer à Paris. Mais ses maladresses et sa trahison conduisent à la défection de ses partisans. Le 21 octobre 1652, Anne d'Autriche rentre enfin en triomphe à Paris avec le jeune roi. Mazarin ne va pas tarder à les rejoindre.

Si la Fronde est finie, Turenne, quant à lui, n'en a pas terminé avec Condé et les Espagnols. En juin 1658, par la bataille des Dunes, il contraint Dunkerque à la reddition et ouvre la voie à la conquête d'une partie de la Flandre espagnole. Ayant ainsi pris le dessus sur son cousin d'Espagne, Louis XIV peut conclure avec celui-ci la paix des Pyrénées. Il y gagnera non seulement la suprématie européenne mais aussi une épouse, sa cousine deux fois germaine Marie-Thérèse d'Espagne.

Au service du Roi-Soleil

Après la mort de Mazarin, le jeune roi Louis XIV prend personnellement la direction du gouvernement le 4 avril 1660. Il se décide alors à récompenser Turenne pour ses nombreux services passés à la couronne en l'élevant au rang de maréchal général des camps et armées du roi. Un honneur qui confère à Turenne le pouvoir de commander toutes les forces terrestres de la France à une époque où un maréchal ne commandait qu'une seule armée.

Vient le temps de la gloire. En 1668, Turenne, qui a été élevé dans la religion réformée (calviniste),  se convertit au catholicisme sur les instances de Bossuet et pour se faciliter l'existence. Il n'en continuera pas moins de lire la Bible jusqu'à la fin de sa vie, selon une pratique propre aux protestants et inhabituelle aux catholiques.

Sa conversion survient deux ans après son veuvage d'avec Charlotte de Caumont, qui appartenait elle-même à une grande famille protestante et, très pieuse, l'avait toujours dissuadé de se convertir.

Portrait du vicomte de Turenne par Pierre Mignard puis par Philippe de Champaigne, XVIIe siècle.Dans le même temps, Turenne entreprend pour le compte du Roi-Soleil la guerre de Dévolution au cours de laquelle ses armées conquièrent les Pays-Bas espagnols (la Belgique actuelle). Pour les besoinns de la guerre, Louis XIV accorde son pardon au Grand Condé et l'autorise à reprendre du service. Turenne et Condé, les deux anciens rivaux et amis, vont à nouveau combattre de concert.

Le traité d’Aix-la-Chapelle met fin à la guerre le 2 mai 1668. Il marque la victoire des Français mais les oblige à rendre à l'Espagne la Franche-Comté conquise par Condé. Ce n'est que partie remise...

En 1670, Louis XIV demande à Turenne de négocier le traité de Douvres avec l'Angleterre. Ce traité impose à l'Angleterre d'aider la France dans sa guerre contre la jeune République des Provinces-Unies (les Pays-Bas actuels).

À la suite de ce traité, le roi commence à préparer l'invasion de la Hollande au cours de laquelle Turenne et Condé devaient jouer tous deux un rôle de premier plan. Louis prévoyait d'établir des commandements séparés pour les autres maréchaux, qui seraient supervisés en cas de besoin par le roi lui-même ou par Turenne.

Au cours de sa carrière militaire, Turenne a très souvent commandé des armées inférieures en taille à celles de ses adversaires, mais cette situation s'inverse au cours de la guerre de Hollande (1672-1678). Face à une armée de campagne hollandaise de seulement 25 000 hommes, à laquelle s'ajoutent 12 000 hommes en garnison dans la forteresse de Maastricht, sur la Meuse, et 6 000 alliés espagnols, Louis XIV dispose d'une armée de 100 000 hommes, renforcée par 30 000 hommes provenant des alliés allemands.

Turenne, qui commande l'essentiel des troupes, planifie l'attaque sur la Hollande. Il s'empare de Maastricht avec des forces limitées le 30 juin 1673, tout en marchant vers le Rhin et en capturant de nombreuses villes et places fortes ennemies en chemin. Une fois les Français entrés dans les Provinces-Unies, le combat avec l’armée hollandaise paraît inéluctable.

Le passage du Rhin, le 11 juin 1672, Adam Frans van der Meulen, XVIIe siècle.

En réponse à l'offensive française, les Néerlandais inondent le Brabant, la Hollande et la Flandre néerlandaise, ce qui empêche les opérations militaires de se dérouler.

L'empereur allemand et l'électeur de Brandebourg (Prusse) craignent un trop grand succès de la France et se liguent avec les Provinces-Unies. En 1672, leurs armées convergent vers le Rhin.

Leurs 40 000 soldats commandés par l'Italien Raimondo Montecuccoli tentent de rejoindre les Hollandais sur le Rhin inférieur. Turenne, avec seulement 20 000 hommes, empêche la jonction de leurs armées. Il chasse les Autrichiens et les Brandebourgeois de Westphalie et avance sur Francfort. L'électeur de Brandebourg Frédéric-Guillaume abandonne du coup la coalition.

Les Français ayant quitté la Hollande, Turenne peut prendre ses quartiers d'hiver en Alsace et en Lorraine. Il occupe le Palatinat, n'hésitant pas à dévaster ce pays allemand, en vue d'affamer l'armée des Impériaux et de la couper de ses bases de ravitaillement. Cette « pacification » est un avant-goût  du sac du Palatinat que mènera quinze ans plus tard le maréchal duc Jacques-Henri de Duras, le propre neveu de Turenne !, sur ordre du ministre de la guerre Louvois. La réputation de Turenne ne va toutefois pas en souffrir.

Louis XIV abandonne tous les territoires qu'il avait pris sur le Rhin et la Meuse et confie à Turenne le soin de tenir le front rhénan avec une armée de 15 000 hommes. Avec audace, celui-ci franchit le Rhin en juin 1674 et, avec seulement 9 000 hommes, remporte la bataille de Sinzheim, le 16 juin. Turenne, brandissant son épée, conduit encore plusieurs charges de cavalerie mais ne peut empêcher une armée impériale de s’emparer de Strasbourg en août 1674 et d’entrer en Alsace.

Le repos du Maréchal de Turenne avant la bataille de Turckheim, Charles-Jacques Lebel, 1817, Paris, musée du Louvre.

Déterminé à repousser les Autrichiens avant qu'ils ne soient renforcés par l'armée brandebourgeoise-prussienne, Turenne attaque l'armée du maréchal Alexander von Bournonville près d'Entzheim le 4 octobre, d’où aucun vainqueur n’émerge. Les deux camps se retirent avec plus de trois mille morts chacun. Turenne poursuit ses efforts pour libérer l'Alsace en menant une très audacieuse marche en hiver, connue sous le nom de « campagne d'hiver de Turenne ».

Il mène son armée vers le sud, depuis Saverne, dans le nord de l'Alsace, au début du mois de décembre, en utilisant les Vosges comme protection naturelle. Conscient que des espions impériaux les traquent et opèrent dans la région, Turenne divise son armée en petites unités qu'il envoie dans les montagnes enneigées. Les unités françaises se regroupent à Belfort en attendant l’affrontement entre von Bournonville et Turenne.

Ce dernier remporte la bataille et oblige l’armée impériale à se replier vers le nord. Il pousse son avantage sur Colmar, où une nouvelle armée commandée par l'électeur de Brandebourg livre bataille à Turckheim. Il lance enfin une grande offensive, malgré ses soldats affamés et épuisés. Après avoir feinté au centre et à droite, Turenne frappe la gauche de Frédéric-Guillaume, l'obligeant à quitter le champ de bataille. Malgré cette brillante victoire, il  ne poursuit pas son adversaire pour l’achever.

Pris à revers par les Impériaux de l'archiduc d'Autriche, le maréchal général évacue l'Alsace puis, en plein hiver, repart à l'offensive. Les Impériaux sont écrasés à Turckheim le 5 janvier 1675. L'Alsace est désormais et pour toujours (ou presque) aux mains des Français. À Paris, Turenne reçoit un accueil triomphal. Mais il n'aura pas le loisir de savourer son triomphe.

La mort de Turenne, Félix-Émile Taunay, Rio de Janeiro, musée national des Beaux-Arts.

Mort au combat

Turenne n'a pas pour habitude de se défiler devant le danger. Il n'est pas pour autant un surhomme. On lui prête cette injonction adressée à lui-même (ou à sa jument Carcasse), à l'instant de monter au combat : « Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener ».

Lors d'un nouvel engagement à Sasbach (ou Salzbach) le 27 juillet 1675, il n'a pas le temps de trembler. À près de 64 ans, il est tué par un boulet de canon. Le comte Montecuccoli, qui commande les troupes autrichiennes, se serait alors écrié : « Il est mort aujourd'hui un homme qui faisait honneur à l'homme ! ».

Ses hommes du régiment «Turenne-Infanterie» manifestent leur deuil avec tout autant d'émotion. Madame de Sévigné s’en est fait notamment l’écho : « On dit que les soldats faisaient des cris qui s’entendaient de deux lieues, nulle considération ne les pouvait retenir ; ils criaient qu’on les menât au combat ; qu’ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, et de leur défenseur ; qu’avec lui, ils ne craignaient rien ».

Augustin Pajou, Statue de Turenne, 1783, Château de versailles. Agrandissement : Tombeau de Turenne aux Invalides.L'émotion est grande aussi dans le pays et Louis XIV accorde à la dépouille du maréchal l'honneur d'être ensevelie à Saint-Denis, avec les rois de France. Elle sera épargnée par les déprédations de la Révolution et Napoléon Ier la transfèrera à l'église Saint-Louis des Invalides, nécropole des gloires militaires de la France.

La guerre continue en 1675 en Allemagne où Montecuccoli affronte à nouveau Turenne. De juin à fin juillet, les armées impériales tentent de pénétrer en Alsace. Le 22 juillet, Turenne décide d’effectuer un mouvement tournant avec ses 25 000 hommes pour coincer son ennemi contre le Rhin, bien avant qu'il ne puisse passer en Alsace. Alerté du danger, Montecuccoli retire son armée vers l'est et les montagnes. Turenne le poursuivit, l’oblige à s'arrêter et à l'affronter dans la ville de Sasbach le 27 juillet.

Alors que les deux armées se préparent au combat, Turenne et son chef d'artillerie, Saint-Hilaire, partent reconnaître une batterie d'artillerie ennemie située sur la droite de l’armée française. Les témoins disent que le manteau rouge porté par Saint-Hilaire aurait attiré l'attention des artilleurs ennemis qui font feu. Un boulet de canon, aujourd’hui exposé aux Invalides, arrache le bras de Saint-Hilaire et atteint Turenne dans le haut du corps, le tuant sur le coup. « Aujourd'hui est mort un homme qui a fait honneur à l’Homme, » déclare son illustre adversaire Montecuccoli.

Cette mort inattendue compromet grandement la campagne militaire. Montecuccoli presse les Français et livre contre eux une bataille acharnée vers la rivière Schutter. Le Grand Condé prend le commandement des forces et ne parvient à les maintenir en Alsace qu’au prix d’immenses difficultés.

Le roi Louis XIV ordonne que le corps de Turenne soit inhumé à l'abbaye de Saint-Denis, lieu de sépulture des rois de France, un insigne honneur. Un peu moins de deux siècles plus tard, Napoléon Bonaparte fait transférer sa dépouille aux Invalides, à Paris, où elle repose encore aujourd’hui.

Au cours de sa longue carrière, Turenne a fait preuve d’un immense génie tactique tout en restant très prudent sur le plan de la stratégie. En outre, il s'est toujours efforcé de bien approvisionner son armée et de veiller à la santé de ses soldats.  Il est, pour toujours, lié aux plus grands succès des armées françaises du XVIIe siècle, une période hégémonique pour la France. « Je me suis appliqué à apprendre sous lui le métier de la guerre,  » disait Louis XIV.

Ses grandes manœuvres, comme la campagne d'hiver de 1674-1675, sont encore étudiées dans les écoles militaires. Napoléon le considérait comme l'un des plus grands commandants de l'histoire et demanda à ses officiers d'étudier ses campagnes.

Ses exploits furent enfin mis en musique par Lully qui, à travers des airs de marches militaires, rendit hommage à celui qui marqua son siècle : « ils ont traversé le Rhin avec Monsieur de Turenne… ».

Yoann Taïeb
Publié ou mis à jour le : 2024-04-09 18:52:01
Cécil Artheaud (14-04-2024 11:49:23)

Article très détaillé et informatif.
Cela me dérange lorsqu'un historien porte des jugements moraux, surtout lorsque ces jugements sont douteux (Turenne,... "un soldat de grande humanité" Vraiment? Où est cette grande humanité? Dans le sac du Palatinat?

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