Regards sur l'enfant

Le Moyen Âge, âge majeur de la pédagogie

Les idées reçues sur le Moyen Âge ont la vie dure. Surtout quand elles s’appuient sur une parole d’autorité qui tend à les conforter. Ainsi, depuis la thèse de Philippe Ariès, publiée en 1960 sous le titre L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime et devenue un best-seller aux États-Unis, beaucoup s’accordent à croire que Moyen Âge a constitué une sorte de trou noir pédagogique, une période d’abandon éducatif entre l’Antiquité et les Lumières.

Professeur émérite d’Histoire médiévale à l’Université Paris-Cité, spécialiste de l’enfance, de la famille et du genre, Didier Lett a repris le dossier de l’enfance médiévale de fond en comble (Didier Lett, Enfants au Moyen Âge XIIe-XVe siècle, Tallandier, mai 2025).

Loin de la vision misérabiliste de l’enfance médiévale, dont l’école se fait encore trop souvent le relais, par idéologie et paresse intellectuelle, Didier Lett nous offre un regard fin et nuancé qui permet de reconsidérer le Moyen Âge, à partir de l’An Mil, comme un âge majeur de la pédagogie, empreint de tendresse et de respect pour l’enfance.

Miniature du XVe siècle représentant une veillée familiale dans un ménage italien (BNF, Albucasis)

Accueillir les enfants

Les mouvements féministes ont fait du désir d’enfant une invention contemporaine, corrélée à la contraception et à l’espacement des naissances.

À ce titre, le Moyen Âge peut apparaître comme un repoussoir : la fécondité y est très forte et les naissances rapprochées, en particulier dans les milieux aristocratiques où l’âge au mariage est précoce et la mise en nourrice, qui favorise la reprise rapide de l’ovulation, fréquente. Blanche de Castille, épouse du roi de France Louis VIII et mère du futur Saint Louis, a ainsi accouché de 12 enfants.

La fécondité est d’abord vécue par les gens du Moyen Âge comme un prolongement de l’acte créateur, et une réponse à l’invitation que Dieu adresse à Noé et à ses fils : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre. » (Genèse 9, 1). Elle permet par ailleurs d’assurer la survie d’une lignée et d’obtenir « perpétuité de soi » (Gilles de Rome, De regimine principum, 1279). Le refus d’enfant existe aussi mais il est rare et fortement condamné par la loi s’il débouche sur des avortements.

Dans la société médiévale, profondément chrétienne, la personne naît de l’articulation d’un corps et d’une âme, comme l’a bien montré Jérôme Baschet (Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, 2016). Ainsi, « l’enfant existe avant qu’il ne paraisse, lorsqu’il est doté d’une âme ».

Une belle et tendre enluminure réalisée à la fin du XVe siècle dans un recueil de littérature morale pour Baudoin de Lannoy, chambellan à la cour de Bourgogne, représente ainsi l’infusion de l’âme par la Trinité dans le corps du fœtus alors que ses parents, allongés au lit, viennent de le concevoir.

L?infusion de l?âme Enluminure dans Jean Mansel,  Vita Christi, vers 1490,  Bibliothèque de l?Arsenal

Dans la perspective chrétienne, l’engendrement est toujours conçu comme un prolongement de la paternité divine. Aussi le corps de la femme enceinte est-il entouré de toutes les précautions.

L’accouchement constitue en effet un moment périlleux pour la mère. L’hagiographe des Miracles de Notre-Dame de Rocamadour (vers 1172) écrit ainsi : « Toute femme arrivée au moment de ses couches a d’ordinaire la mort à sa porte. » Les ventrières (sage-femmes) s’appliquent à accueillir le nourrisson et à couper le cordon ombilical. Dans les campagnes isolées, c’est le mari qui s’en charge, doté de son savoir-faire paysan.

Rite sacramentel, destiné à effacer le péché originel, le baptême est aussi une cérémonie d’intégration sociale dans la communauté chrétienne. Si les baptêmes précoces sont rares au début du Moyen Âge, ils deviennent la règle à la fin de la période : quamprimum, c’est-à-dire le plus tôt possible, indiquent par exemple les statuts du diocèse d’Avignon en 1337.

Avec le parrain (patrinus) et la marraine (matrina), une paternité spirituelle, sociale et symbolique vient s’ajouter à la paternité biologique. Cette alliance par compérage, censée assurer aux yeux de l’Église l’instruction religieuse et morale du filleul, forme en réalité un lien de plus en plus ténu au fur et à mesure de la croissance de l’enfant. Les parents biologiques en conservent la principale responsabilité comme l’indique leur primauté dans la nomination de l’enfant. Celle-ci connaît d’ailleurs une évolution au fur et à mesure du Moyen Âge avec la christianisation de l’Occident.

Avec l’essor des ordres mendiants, les Francesco et Domenico fleurissent dans la Toscane du XIVe siècle tandis qu’en France les prénoms Jean et Jeanne dominent largement le stock anthroponymique très réduit de la période. À Paris par exemple, les 25 prénoms les plus fréquents sont portés par les trois quarts de la population.

À rebours de notre époque, marquée par une inflation des prénoms (L’Archipel français, Jérôme Fourquet), les médiévaux donnent l’avantage à la fonction d’intégration plutôt qu’à celle d’individualisation par le nom.

Chaque nouvel enfant est envisagé à la fois dans un horizon social et spirituel plus large que le nôtre. C’est d’abord une âme à sauver, mais aussi un individu à intégrer à la communauté et un être à aimer. Entre le XIIe et le XVe siècle, le taux moyen de mortalité infantile (avant l’âge d’un an) se situe entre 12 et 20% (environ 0,2% aujourd’hui). Un enfant sur trois n’atteint pas l’âge de 5 ans. La vulnérabilité des enfants s’atténue fortement passée la dixième année.

Les limbes, miniature médiévale (BNF)La forte mortalité infantile ne laisse pas les parents indifférents, comme en témoigne le soin donné à leur sépulture. Dans les cimetières, on les inhume le long des murs gouttereaux (sub stillicidio), « pour bénéficier du bienfait des eaux lustrales qui ont coulé sur le toit de l’édifice ». Quant aux enfants morts sans baptême, on les enterre à la périphérie du cimetière et la théologie invente pour eux le limbe des enfants à la fin du XIIe siècle, élargissant ainsi « la géographie de l’au-delà ».

Contrairement au Purgatoire, théorisé à la même époque comme un lieu d’attente et de purification avant le Paradis, le limbe, situé au bord (limbus) de l’enfer, est pensé comme un lieu de destination dans lequel les enfants ne souffrent pas, contrairement aux damnés, mais restent éternellement privés de la vision béatifique. On préserve ainsi la doctrine « hors de l’Église point de salut » tout en permettant aux parents de faire leur deuil.

Cependant, à la fin du Moyen Âge, le limbe des enfants devient peu à peu, comme le Purgatoire, un lieu intermédiaire appelant les suffrages des vivants, qui trouvent dans cette perspective nouvelle une consolation supplémentaire.

Éduquer les enfants

Si l’on a su accueillir les enfants dans la vie bien avant l’époque contemporaine, on a également su les éduquer. Contrairement à la légende noire, en grande partie héritée des auteurs de la Renaissance et des Lumières, les hommes du Moyen Âge ont eux aussi connu un fort « sentiment de l’enfance » et cultivé un profond désir pédagogique.

L’enfance médiévale est cependant délimitée et comprise autrement que nous ne le faisons aujourd’hui. Elle commence plus tôt, dès la conception dans le sein maternel, et s’achève plus tôt, vers 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons, avec l’entrée dans l’adolescence, assortie de responsabilités qui l’intègrent à l’âge adulte.

Aussi l’enfance est-elle composée de deux âges : l’infantia, de la naissance jusqu’à l’âge de 7 ans, et la pueritia, de 7 à 14 ans. L’âge de raison ou discernement (aetas discretionis) constitue la ligne de partage des eaux entre l’infans, qu’on peut laisser jouer, et le puer qu’il faut éduquer et, si possible, scolariser. 

Contrairement à ce qu’une vue de l’esprit contemporaine nous fait accroire, la forte natalité n’empêche pas le développement d’une affection profonde des parents pour leurs enfants. « L’enfant médiéval est un être aimé et entouré d’affection », affirme Didier Lett. « La famille au Moyen Âge est une communauté émotionnelle et éducative essentielle. »

Le dyalogue dou pere et dou filz, miniature du XIVe siècle (BNF)Le sentiment de l’enfance est très fort et « les pères ne sont pas en reste ». Voici le conseil donné aux pères de famille par le prédicateur et théologien, Jean de Gerson, chancelier de l’Université de Paris au début du XVe siècle : « Ne rougissons pas de parler aux enfants comme le feraient de bonnes et tendres mères. »

À partir du XIIe siècle, les Nativités représentent bien souvent Joseph, le père putatif du Christ, au premier plan, méditant humblement ou s’affairant aux soins du nouveau-né. « Intercesseur entre le spectateur et l’Incarnation » (D. Lett), le voici par exemple qui prépare une bouillie au pied du lit tandis que la Vierge, allongée, allaite l’Enfant-Jésus. Joseph apparaît ainsi comme la figure emblématique du « père nourricier et tendre au Moyen Âge »

Si la correction physique est autorisée de façon modérée et en dernier recours, la pédagogie médiévale, pétrie par les principes de l’Évangile, passe d’abord et surtout par la parole et par l’exemple (verbo et exemplo). Une cinquantaine de termes en ancien français des XIIe-XVe siècles désignent le fait d’éduquer ou enseigner : alever, amender, somondre, amonester, doctriner, reprendre, chastier, discipliner, monstrer, enseigner, endoctriner, conduire, governer, etc, sans parler des nombreux termes latins : instructio, educatio, disciplina, eruditio.

De nombreux traités pédagogiques sont écrits dans les derniers siècles médiévaux, par des pères ou des mères de famille : la Doctrine d’enfant (Doctrina pueril), du catalan Raymond Lulle, laïc marié, père de famille puis ermite et missionnaire, rédigé entre 1278 et 1283, Le Livre du chevalier de La Tour Landry pour l’enseignement de ses filles, vers 1371-1372, et qui connaît un grand succès à la fin du Moyen Âge, les enseignements moraux de Christine de Pisan (début XVe siècle), ou encore le manuel d’éducation écrit en 1503 par la duchesse de Bourbon, Anne de France, à l’usage de sa propre fille, Suzanne.

Quant à l’école, si les initiatives n’ont pas manqué tout au long du Moyen Âge (écoles monastiques, presbytérales ou cathédrales), on observe des progrès décisifs à partir des XIIe-XIIIe siècles (le « beau Moyen Âge »).

Certes, « jusqu’aux XIIe-XIIIe siècle, dans les campagnes de l’Occident, la majorité des hommes et des femmes sont analphabètes. » Mais d’une part, le désir de transmission est fort, d’autre part les structures scolaires se multiplient.

Le dicton : « Un roi illettré est comme un âne couronné, » composé par Jean de Salisbury dans son Policratus (1159) fait alors le tour de l’Europe. De nombreuses écoles s’ouvrent dans les villages et les taux de scolarisation sont élevés en ville. « En 1497, 70% des habitants de Valenciennes auraient été alphabétisés. »

Protéger les enfants

Si l’enfance médiévale est, comme aujourd’hui, confrontée à l’expérience du malheur (maladies, accidents, handicaps, maltraitance, abandon, viols et infanticides), la société occidentale ne s’y résout pas pour autant et déploie de nombreux efforts affectifs, spirituels, judiciaires et législatifs pour protéger les enfants. Face au handicap, la compassion, irriguée par la charité chrétienne, l’emporte sur le rejet. Le niveau de violence quotidien est certes élevé, dans un monde encore essentiellement rural, où les supplices judiciaires sont visibles par tous et où la guerre reste monnaie courante. Mais, contrairement à une idée reçue, les abandons et les infanticides sont rares et sévèrement punis par la loi. À l’instar de Gilles de Rais, exécuté le 26 octobre 1440, après un double procès ecclésiastique et séculier, les pédophiles et meurtriers d’enfants sont tenus pour des monstres et passibles d’excommunication et de la peine capitale.

Autant dire que nous sommes loin des caricatures relayées par le cinéma, la doxa et parfois l’école sur le traitement des enfants dans la chrétienté médiévale.

Ambroise Tournyol du Clos
Publié ou mis à jour le : 2025-10-01 17:10:20
Olivier93 (29-09-2025 00:09:26)

Cet article mériterait de citer plus précisemment ses sources en distinguant bien les périodes hitoriques et les pratiques liées à l"éducation et au soin des enfants. La thèse de Philippe Ariès sur la place de "l'enfant et la vie familiale sous l'ancien régime" n'est-elle pas ainsi battue en brèche ?
C'est en tout cas une nouvelle approche de cette période "pré moderne" qui se dessine peu à peu, s'éloignant d'un âge obscur pour ne pas dire obscurantiste, faisant place à un humanisme que l'on n'attendait pas voir surgir si tôt dans l'histoire.

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