Le pamphlet politique

XIXe siècle : l'apogée

Avec l’enracinement progressif de la Troisième République, le pamphlet accède à une forme inédite de légitimité sociale. Ce n’est plus un genre clandestin, mais un vecteur pleinement assumé d’intervention politique. Une génération d’auteurs surgit, différents dans leurs styles et leurs convictions, mais unis par le goût de la formule assassine, du verbe incendiaire, du combat par les mots.

De 1868 à l’affaire Dreyfus, cette parole pamphlétaire s’impose comme un mode structurant du débat public. On assiste ainsi à un âge d’or du pamphlet politique, à la fois par la diversité des voix qui s’en emparent et par la centralité qu’il occupe dans l’espace médiatique.

Cédric Passard

Une galaxie d’auteurs hors normes

C’est une véritable nébuleuse pamphlétaire qui éclot alors. En tête de file, Henri Rochefort.

L'alarme. Journal satirique illustré. La rédaction du journal du peuple, Henri Demare, 1870, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : Henri Rochefort par Giovanni Boldini, 1880, Paris, musée d'Orsay. Il ouvre la voie à toute une lignée de pamphlétaires républicains, anticléricaux et radicaux, qui font de l’invective une arme contre l’ordre impérial, puis contre les lenteurs ou les compromissions de la République parlementaire. Ses articles, acerbes et nommément accusateurs, lui valent de multiples condamnations.

Après la Commune de 1871, il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie, s’en évade puis revient en héros sous la République. Dans les années 1890, il bascule vers un nationalisme antisémite virulent aux côtés de Drumont. Dans une veine plus sociale, Jules Vallès, journaliste, écrivain et communard, donne une portée populaire à la parole pamphlétaire.

Séverine sur son balcon à Montmartre, Paul Cardon, 1885-1895, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : Jules Vallès, Atelier Nadar, vers 1885.Son écriture nerveuse s’attaque moins aux personnes qu’aux mécanismes d’oppression : dans Le Cri du Peuple (paru en 1871, puis relancé en 1883), il s’en prend aux dominations sociales sous toutes leurs formes. Proche de Vallès, la journaliste Séverine apporte une perspective féminine dans un paysage largement masculin (elle peine d’ailleurs à être pleinement reconnue comme pamphlétaire).

À l’extrême droite, Édouard Drumont inaugure un tout autre registre. Avec La France juive (1886), il donne un nouveau visage au pamphlet. Déguisé en essai sociologique, ce brûlot antisémite d’un millier de pages rencontre un succès foudroyant, avec plus de 60 000 exemplaires dès la première année.

Affiche de Jules Chéret pour l'édition populaire illustrée de La France juive d'Édouard Drumont, Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : Édouard Drumont et la Libre Parole, montage à partir d'un numéro sur la condamnation d'Alfred Dreyfus au terme du procès de Rennes, 10 septembre 1899.En 1892, il fonde La Libre Parole, journal quotidien, violemment anti-juif, anti-républicain, antimaçonnique. Le pamphlet devient ici un outil de mobilisation identitaire, fondé sur l’exclusion et la peur. Son influence pèsera lourd dans l’affaire Dreyfus.

Mais le paysage pamphlétaire ne se limite pas à ces grandes figures. Il voit également émerger une multitude d’auteurs moins connus, souvent éphémères, qui publient livres, brochures, lettres ouvertes ou s’insèrent dans des titres de presse à diffusion locale. Cette production foisonnante et éparse, difficile à recenser intégralement, participe pleinement de la culture pamphlétaire de la Troisième république, qui repose aussi sur des relais éditoriaux décisifs.

La maison d’édition d’Albert Savine, en particulier, joue un rôle central. Ouvertement hostile à la République parlementaire, Savine accueille des auteurs venus de l’extrême droite comme de l’ultra-gauche, contribuant ainsi à donner une visibilité éditoriale à des voix jugées trop subversives pour les circuits littéraires traditionnels. En pariant sur le scandale et la polémique, il fait du pamphlet un produit éditorial à part entière.

Léon Bloy photographié par Dornac, 1906. Agrandissement : Hebdomadaire Le Pal, 2 avril 1885, Paris, BnF, Gallica.Certains de ces écrivains font aussi du pamphlet un laboratoire littéraire autant qu’un geste politique. Léon Bloy, catholique halluciné, autoproclamé « mendiant ingrat », publie Le Pal (1885), où il proclame son « irrévocable volonté de manquer de modération, d’être toujours imprudent et de remplacer toute mesure par un perpétuel débordement ». Il y déchaîne une prose flamboyante, délirante, surchargée de colère mystique. Il insulte les journalistes, les bourgeois, les puissants, les tièdes, tout en revendiquant une dimension prophétique, une sorte de sainteté dans la fureur.

Octave Mirbeau photographié par Charles Gerschel, New York Public Library Archives. Agrandissement : Portrait de Laurent Tailhade par Paul Nadar entre 1875-1895, Paris, BnF, Gallica.Octave Mirbeau, anarchisant, raille dans ses romans et chroniques les institutions républicaines, l’hypocrisie des notables, les exactions coloniales. Georges Darien manie une verve cynique et désabusée au service d’un individualisme pacifiste et antimilitariste. Il fustige le patriotisme de façade, le carriérisme administratif, la lâcheté de l’opinion publique.

Laurent Tailhade, esthète décadent, célèbre pour sa formule provocatrice après l’attentat anarchiste du 9 décembre 1893 (« Qu’importe les victimes, si le geste est beau »), manie un style ciselé, plein de paradoxes et de traits assassins.

Ces auteurs ont en commun de revendiquer une liberté quasi absolue de parole, quitte à provoquer scandales, procès, emprisonnements. Ils entretiennent une relation ambivalente à la République : s’ils en sont le produit et s’en réclament parfois, c’est pour mieux en dénoncer les trahisons ou les hypocrisies.

Affiche publicitaire pour Les amours secrètes de Pie IX, Léo Taxil, la Librairie-Anticléricale, 1881.

Scandales, soupçons et révélations : l’imaginaire pamphlétaire

Ce qui singularise la prose pamphlétaire de la fin du XIXème siècle, ce n’est pas seulement sa violence verbale ou son goût pour la provocation, mais une activité bien particulière : mettre en scandale la politique. Le pamphlétaire n’argumente pas, il dénonce. Ce faisant, il inscrit sa parole dans une logique de révélation : divulguer ce que d’autres cachent, exhiber ce qui était masqué, nommer ce qui se trame en coulisses.

C’est là une constante du genre que Marc Angenot a magistralement analysée dans La Parole pamphlétaire (1982). Selon lui, le pamphlet fonctionne sur le mode de l’accusation irréfutable, de la colère justicière, du dévoilement impitoyable. Le pamphlétaire s’indigne au nom d’une vérité malmenée, au nom d’une morale trahie. Dans cette configuration, le récit du complot occupe une place structurante. Il permet de rendre lisible le chaos politique.

Léo Taxil photographié par Achille Mélandri, vers 1880, Paris, BnF. Agrandissement : Conversion de Leo Taxil, La Petite Presse, 4 août 1885, Paris, BnF, Gallica.L’ennemi n’est pas seulement extérieur, il est infiltré. C’est l’ennemi de l’intérieur, figure centrale du discours pamphlétaire, qui justifie le ton violent et la posture intransigeante. Chez Édouard Drumont, ce rôle est attribué aux Juifs et aux francs-maçons.

D’autres pamphlétaires explorent cette veine complotiste avec une imagination débridée, parfois délirante. C’est le cas de Léo Taxil, auteur provocateur qui s’illustre d’abord, dans les années 1870, par une série de pamphlets anticléricaux dans lesquels il accuse l’Église d’abominations sexuelles et de crimes rituels.

Mais, par la suite, alors que sa Librairie anticléricale fait faillite, Taxil se convertit au catholicisme, proclame son désir de réparer ses fautes contre la religion et prétend dénoncer, dans de nouveaux pamphlets, un complot maçonnique sataniste.

Affiche publicitaire pour Les Mystères de la franc-maçonnerie dévoilés par Léo Taxil, 1896, Paris, BnF, Gallica. Agrandissement : l'Adoration de Baphomet, Léo Taxil, Les Mystères de la franc-maçonnerie.Par exemple, Taxil invente de toutes pièces le personnage de Diana Vaughan censée avoir assisté à des messes noires orchestrées par la franc-maçonnerie. Cette mystification, reprise avec ferveur par la presse catholique la plus réactionnaire, révèle à quel point le pamphlet peut modeler une réalité parallèle, où tout devient signe, trace, indice d’une collusion maléfique.

Le pamphlétaire se pose ainsi en contre-enquêteur, en archéologue du pouvoir. Sa force tient à sa capacité à produire de la suspicion, à réorganiser le réel autour d’un axe : celui de la trahison et du mensonge.

Cet imaginaire de la révélation se traduit aussi dans la manière dont les pamphlétaires participent à la construction des petits scandales et des grandes affaires politiques de l’époque. Ainsi, en 1887, lors de l’affaire des décorations, les brochures et articles virulents précipitent la chute du président Grévy, en orchestrant une indignation publique savamment entretenue.

En 1892, le scandale de Panama prend une ampleur inédite grâce aux campagnes de presse menées par La Libre Parole, où Drumont transforme l’affaire en allégorie de la forfaiture républicaine. Le pamphlet devient ainsi une force de publicisation et de polarisation, capable de convertir des affaires complexes en drames moraux, de faire basculer des rapports de force symboliques, comme l’illustre de manière paradigmatique l’affaire Dreyfus : les pamphlets antisémites forgent un récit de trahison intérieure, tandis que la riposte dreyfusarde elle-même, le J’accuse…! de Zola en tête, reprend les formes de l’adresse pamphlétaire.

Le pamphlet, en cela, est davantage un genre du clivage que de la pluralité. Il trace des frontières, il désigne des camps, il appelle à choisir. Il est l’inverse de la modération républicaine, du compromis parlementaire. Et c’est sans doute ce qui le rend si séduisant dans une époque où la démocratie représentative est perçue par beaucoup comme molle, lente, hypocrite.

Le scandale de Panama. Caricature antisémite de Cornelius Herz par Gyp (Sibylle Riquetti de Mirabeau), XIXe siècle, Paris, musée Carnavalet. Agrandissement : Scandale de Panama dans La Libre Parole illustrée, Reims, bibliothèque Carnegie.

Une arme à double tranchant : entre pacification et brutalisation

Reste une question essentielle : cette vague pamphlétaire a-t-elle contribué à pacifier le débat démocratique en offrant une soupape à la colère ou au contraire à radicaliser la vie publique en y instillant une culture de l’invective et du soupçon ?

La réponse n’est pas univoque. D’un côté, le développement du pamphlet témoigne d’une certaine maturité démocratique. Grâce à la loi sur la presse de 1881, une liberté de parole sans précédent est accordée et le conflit politique passe désormais par les mots.

Le pamphlet, même violent, est un indicateur que la guerre civile a reculé ; les armes ont été déposées au profit d’un affrontement symbolique. C’est dans ce cadre que de nombreuses campagnes pamphlétaires, bien que virulentes, peuvent apparaître comme des formes de participation civique, dans une République soucieuse de canaliser les passions sans les étouffer.

Biribi, roman de Georges Darien chez Albert Savine éditeur. Affiche de Maximilien Luce, 1890, Paris, BnF, Gallica.Les invectives d’Henri Rochefort, les diatribes de Léon Bloy, les outrances d’un Laurent Tailhade ou les pamphlets antimilitaristes de Georges Darien, entre autres, cristallisent des colères sociales, religieuses, identitaires, tout en les retenant le plus souvent, malgré tout, dans l’ordre des mots.

Mais, à l’inverse, le pamphlet a aussi joué un rôle dans la brutalisation de la vie publique, en abaissant le seuil de tolérance à la haine. Les insultes antisémites, les appels à la dénonciation, la désignation constante d’ennemis de l’intérieur ont contribué à attiser des ressentiments profonds.

De fait, à mesure que les tensions politiques s’intensifient, l’idée que la violence verbale prépare la violence réelle s’impose progressivement chez les républicains. Si la tradition libérale plaide pour un laisser-dire, une autre lecture gagne du terrain : celle d’un imprimé contaminant, capable d’inciter à l’émeute, à la haine, voire au passage à l’acte. Ce soupçon envers la puissance de l’imprimé se traduit institutionnellement.

À partir de 1893, les « lois scélérates », votées dans le contexte de l’attentat de l’anarchiste Vaillant, renforcent la répression de la propagande anarchiste, notamment par voie de presse. Elles permettent d’interdire des journaux, de perquisitionner des imprimeries, de condamner des écrits sans démonstration de lien direct avec une infraction. La presse pamphlétaire est désormais scrutée non seulement pour ce qu’elle dit, mais pour ce qu’elle pourrait provoquer.

Cette évolution marque le début du reflux du pamphlet comme forme centrale de la vie politique. Comme l’a analysé Gisèle Sapiro (La responsabilité de l’écrivain, 2011), les nombreux procès contre les pamphlétaires contribuent à forger dès cette époque une nouvelle figure : celle de l’écrivain tenu de répondre de ses propos face à la justice.

La liberté pamphlétaire se heurte ainsi à une exigence croissante de modération et de responsabilité dans l’espace public. La figure du polémiste enflammé est progressivement démonétisée au profit de celle de l’intellectuel engagé mais pondéré, soucieux d’argumentation rationnelle.

En tout état de cause, à la fin du XIXème siècle, le modèle d’intervention pamphlétaire s’essouffle, victime sans doute d’un épuisement endogène (la routinisation de sa diatribe s’avérant, au bout du compte, funeste) mais aussi et surtout de dynamiques qui restreignent son espace d’expression : consolidation du régime parlementaire, développement de la répression des excès du discours, professionnalisation du journalisme.

Publié ou mis à jour le : 2025-09-13 14:14:50

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