Le pamphlet politique

Une parole ancienne, une forme récente

« Un écrit tout plein de poison » : ainsi Paul-Louis Courier définissait-il le pamphlet dans son Pamphlet des pamphlets (1824). Éruptif, rageur, insultant, le pamphlet, cet écrit polémique et accusatoire, généralement dirigé contre une personne, un groupe ou une institution, n’a pas bonne presse. Trop souvent réduit à une parole insignifiante parce qu’excessive, il est longtemps demeuré aux marges de l’histoire politique et littéraire.

Pourtant, aux débuts de la Troisième République, ce genre réputé sulfureux accède à une visibilité inédite. Dans le sillage des lois sur la presse et de la diffusion de masse de l’imprimé, une véritable culture pamphlétaire se développe. Elle est portée par des figures singulières qui font du verbe une arme, de la dénonciation un métier et de l’indignation un mode d’existence.

Le pamphlet devient alors l'un des langages de la République en train de se construire. C’est l'« âge d’or » du pamphlet politique, où écrire pour accuser, invectiver, tourner en dérision s'impose comme une modalité reconnue et redoutée d'intervention dans l'espace public. Loin d'être un simple bruit de fond, le pamphlet révèle une autre histoire de la démocratie française : conflictuelle, véhémente, souvent violente mais aussi populaire.

Cédric Passard

Une vieille colère : la tradition de l’invective politique

Le pamphlet est le fruit d’une longue gestation historique, au croisement de plusieurs traditions : la satire, la polémique religieuse, la critique sociale, l’attaque personnelle. Il s’est longtemps dissimulé sous d’autres noms (mazarinade, libelle, factum, placard…) avant de devenir un genre à part entière au XIXème siècle. 

Dès le Moyen Âge, des poètes marginaux comme Rutebeuf ou François Villon mêlaient critique sociale, invectives contre les ordres mendiants, dénonciation de la misère et des abus d’autorité. Mais c’est à l’époque moderne que la parole de dénonciation prend une forme plus structurée. La littérature proto-pamphlétaire s’épanouit alors dans les moments de crise, lorsque les institutions vacillent et les hiérarchies sont contestées.

Mazarinades, XVIIe siècle.En particulier, les guerres de religion du XVIème siècle déclenchent une production considérable de textes violents où les adversaires, catholiques et protestants, s’accusent mutuellement d’hérésie, d’impiété, de perversion. La polémique religieuse se politise. Les libelles attaquent les figures du pouvoir, moquent les sermons, travestissent les rituels. La dérision devient un levier de lutte.

Au XVIIème siècle, la Fronde (1648–1653) engendre ce que l’on appellera plus tard les mazarinades. Parfois comiques, parfois féroces, ces textes, souvent imprimés clandestinement, visent le cardinal Mazarin, présenté comme corrupteur, tyran, fossoyeur des libertés.

Dans La Fronde des Mots, Christian Jouhaud a montré qu’ils participaient d’une lutte de factions davantage que d’un soulèvement populaire. Derrière l’anonymat de ces mazarinades, se dissimulent, en réalité, des acteurs politiques généralement d’accord sur l’essentiel mais divisés par des rivalités de pouvoir.

La Révolution française marque un nouveau tournant. Les libelles deviennent des journaux. Marat, Hébert, Desmoulins… produisent une parole d’attaque continue où la dénonciation individuelle prépare la guillotine. L’irruption des masses dans l’espace public s’accompagne d’un verbe accusatoire qui cherche à dire la vérité du peuple contre les traîtres et les despotes.

Certains historiens, comme Robert Darnton ou Annie Duprat, ont souligné que cette littérature injurieuse voire ordurière avait pu contribuer à délégitimer le pouvoir monarchique en propageant un esprit de moquerie, de soupçon, voire de révolte, participant ainsi, de manière détournée, à la circulation de certaines idées des Lumières.

En fragilisant la sacralité royale, elle aurait préparé le terrain à la Révolution. Mais cette lecture est discutée : d’autres historiens, tel Roger Chartier, estiment au contraire que c’est l’affaiblissement symbolique de la monarchie qui a permis l’émergence de cette parole pamphlétaire, plutôt que l’inverse. Les libelles seraient ainsi moins la cause que le symptôme d’une crise de légitimité.

Quoi qu’il en soit, ces libelles restent le plus souvent anonymes, diffusés hors des circuits légaux ou rapidement censurés. Ils renvoient à des écrits clandestins, subversifs, peu respectables. Voltaire, pourtant lui-même auteur anonyme de libelles, écrit ainsi : « Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques, les malins sont satiriques, les pervers font des libelles ».

Si le terme de pamphlet, emprunté à l’anglais, commence à faire alors son apparition, il n’est alors synonyme que de brochure, d’opuscule. Il faut attendre le XIXème siècle pour qu’il prenne le sens d’écrit polémique, injurieux, agressif et qu’il commence à être pensé, assumé, nommé.

Le moment Courier : l’invention du pamphlétaire au XIXème siècle 

C’est dans les premières décennies du XIXème siècle que le pamphlet s’affirme comme un genre littéraire à part entière.

Ary Scheffer, Portrait de Paul-Louis Courier, XIXe siècle, Château de Versailles.Au cœur de cette mutation se trouve un homme : Paul-Louis Courier, écrivain atypique, ancien militaire devenu viticulteur, qui prend la plume pour dénoncer les travers du régime de la Restauration. Son Pamphlet des pamphlets (1824) représente une étape décisive. Pour la première fois, le terme « pamphlet » n’est pas seulement utilisé mais revendiqué comme une étiquette de parole libre, corrosive, sans fard.

Avec Courier s’impose une figure inédite, celle du pamphlétaire moderne : un intellectuel solitaire, incorruptible, qui transgresse mais au nom d’une vérité morale. Il n’écrit pas pour convaincre dans un débat policé, mais pour interpeller, choquer, alerter. Il se veut un vigile.

Son style, fait d’ironie mordante, de sarcasme maîtrisé devient un modèle. À travers lui, la véhémence cesse d’être un défaut de style pour devenir une nécessité civique. Elle est le signe que l’auteur engage sa parole, sa réputation, parfois même sa liberté.

Louis Marie de Lahaye Cormenin, XIXe siècle, Paris, bibliothèque Sainte-Geneviève.Courier n’est pas seul. Il ouvre la voie à d’autres tels Cormenin ou Claude Tillier qui, tout en s’adonnant au pamphlet, contribuent aussi à théoriser le genre. Ces derniers cherchent à retourner l’image négative du genre jugé vil et vulgaire pour en faire au contraire un discours noble par sa franchise, moral par sa finalité, populaire par sa forme. Ils invoquent la colère juste, la satire antique, la tradition du franc-parler.

Ils inventent des postures argumentatives : la brièveté comme signe d’honnêteté, le « je » engagé comme preuve de sincérité, la persécution judiciaire comme certificat de vérité.

Portrait extrait des ?uvres de C. Tillier, tome premier, Sionest, Nevers, 1846. Agrandissement : Claude Tillier, Pamphlets (1840-1844), Lettre de C. Tillier à Timon (1841), Paris, BnF, Gallica.Même des figures majeures comme Benjamin Constant, Germaine de Staël ou Chateaubriand, sans être pamphlétaires au sens strict, participent de ce moment où la parole critique devient plus frontale, plus expressive et personnelle.

Ainsi, comme l’a montré Laetitia Saintes (Paroles pamphlétaires dans le premier XIXème siècle (1814-1848), 2022), le pamphlet connaît alors une première institutionnalisation, marquée par la diffusion large de textes courts, incisifs, vendus à bas prix et par la montée d’une figure publique : le pamphlétaire. Celui-ci occupe une position hybride : provocateur mais écouté, marginal mais influent. Ce moment Courier prépare son âge d’or sous la Troisième République.

Un nouveau régime pour le pamphlet : quand la République libère la parole

Sous le Second Empire, le pamphlet reste une expression minoritaire, souvent entravée par la censure, même si une figure comme Victor Hugo, exilé pour ses engagements républicains, continue d’en incarner la force morale et symbolique, notamment à travers des œuvres emblématiques telles que Napoléon le Petit (1852) et Les Châtiments (1853).

L’essor du pamphlet dans le dernier tiers du XIXème siècle n’est pas le fruit du hasard, ni d’un simple engouement stylistique. Il résulte d’un ensemble de mutations juridiques, techniques et culturelles qui rendent cette forme d’expression à la fois plus accessible, plus visible et plus légitime. Le premier tournant s’opère avec la loi du 11 mai 1868, qui, sous le Second Empire finissant, assouplit les contraintes pesant sur la presse périodique en supprimant notamment l’autorisation préalable.

Henri Rochefort s’engouffre dans cette brèche avec son journal La Lanterne, lancé la même année, qui devient en quelques semaines un symbole de la presse pamphlétaire d’opposition, vendue massivement en dépit de son interdiction et la condamnation de son auteur. Le succès foudroyant de La Lanterne inspire une profusion de titres similaires (La Chandelle, Le Réverbère, Le Lampion …) qui recyclent sa verve ironique et sa rhétorique mordante.

La Chandelle : journal des misérables par un chiffonnier grincheux, édité par Imp. Vallée, 15 rue Bréda, Paris, 1868 (Librairie Christian Chaboud, Bruxelles, Belgique).Ces publications contribuent à forger un nouveau modèle de presse pamphlétaire. Mais c’est surtout la loi du 29 juillet 1881, pilier de la Troisième République, qui inaugure une liberté d’expression sans précédent. Le pamphlet, qui avait longtemps évolué en marge voire dans la clandestinité, peut désormais circuler à visage découvert, dans l’espace légal, sans renoncer pour autant à sa virulence. Il en tire une nouvelle puissance.

À cette évolution juridique s’ajoutent des mutations techniques décisives : généralisation des rotatives, baisse du coût du papier, diversification des formats (feuilles volantes, brochures, placards). L’édition pamphlétaire devient rapide, bon marché, facilement diffusable. Tiré à plusieurs milliers d’exemplaires, le pamphlet circule de main en main et s’impose comme un objet du quotidien politique, un support de masse.

Ainsi le premier numéro de La Lanterne s’écoule à plus de 120 000 exemplaires (pour donner un ordre de comparaison, en 1870, le tirage global de la presse s’établit à un million d’exemplaires. Le Figaro, un des principaux journaux de l’époque, où Rochefort était précédemment chroniqueur, tirait entre 20 000 et 30 000 exemplaires).

Les textes pamphlétaires se diffusent donc dans des journaux à grand tirage qui publient en feuilleton ou en chronique des attaques politiques percutantes, reprises ensuite en brochures ou en recueils. Cette circulation multicanale (journaux, librairies, colportage, lectures collectives) permet au pamphlet de toucher un public beaucoup plus large que les seules élites politiques ou lettrées.

Parallèlement, le lectorat se transforme. Avec la scolarisation croissante, la lecture se démocratise et, avec elle, la consommation d’imprimés. Un public nouveau, populaire, avide de récits tranchés et de dénonciations vigoureuses, émerge. Le pamphlet, par son intensité émotionnelle, sa rhétorique de l’évidence, répond au besoin de paroles fortes, de prises de position clivantes, de figures ennemies.

Enfin, le paysage politique de la Troisième République favorise lui aussi cette rhétorique de combat. Dans une démocratie encore fragile, traversée par de vives oppositions idéologiques, entre monarchistes et républicains, laïques et cléricaux, radicaux et conservateurs, la culture du débat pacifié n’est pas encore installée. L’invective, la dénonciation personnelle, l’écriture du soupçon s’imposent comme autant de moyens de se faire entendre.

Publié ou mis à jour le : 2025-09-14 18:25:05

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