Aux origines de l'Europe

La culture des tombes en fosse (3300 à 2600 av. J.-C.)

La culture de Yamna, ou culture des tombes en fosse, a été popularisée par l’archéologue Marija Gimbutas dans le cadre de son « hypothèse kourgane » en 1956, en tant que foyer le plus probable des locuteurs du proto-indo-européen, la langue qui serait l’ancêtre de la plupart des langues européennes actuelles mais aussi de l’iranien et d’une partie des langues parlées dans le sous-continent indien, dont le sanskrit, langue sacrée de l’hindouisme.

Stèles anthropomorphes de la culture Yamnaya, 3100-2500 av. J.-C. Ukraine, musée archéologique d'Odessa.L’hypothèse a été approfondie plus tard notamment par l’anthropologue David W. Anthony dans son livre The Horse, the Wheel, and Language en 2007, arguant que la domestication du cheval et l’invention de la roue ont permis la diffusion des langues indo-européennes depuis la steppe pontique, un espace steppique allant de l’Ukraine au nord de la mer Caspienne en Russie.

En 2015, un article de paléogénétique semble clore les débats universitaires en montrant la diffusion rapide et implacable de l’ascendance steppique liée à la culture des tombes en fosse vers toute l’Europe continentale mais aussi l’Asie centrale et l’Asie du Sud.

Qui sont vraiment les « Yamnayas », ceux qui ont appartenu à cette culture archéologique ? Cette culture de pasteurs nomades a existé environ entre -3300 et -2600 dans un espace appelé steppe pontique-caspienne, allant du sud de l’Ukraine aux rives de la Volga en Russie. Elle fut découverte par Vassili Gorodtsov à la suite de fouilles archéologiques au bord de la rivière Donets en 1901-1903 et possède des liens indéniables avec les cultures archéologiques steppiques qui l’ont immédiatement précédée de Sredny Stog et de Khvalynsk, et encore en amont la culture de Samara sur les rives de la Volga.

Son nom est issu de sa tradition funéraire particulière : Я́мная (en alphabet latin : yamnaya) est un adjectif russe signifiant « lié aux fosses » (yama), car ce peuple enterrait ses morts dans des tumuli (« kurgan », un mot turc) contenant de simples chambres à fosse.

Gabriel Solans

Des nomades à cheval et en chariot

Les Yamnayas ont un mode de vie pastoral nomade et montent à cheval. Ces deux caractéristiques leur ont donné un avantage certain dans la mobilité, qui leur a permis de se déployer rapidement sur une étendue vaste de 5000 kms entre l’Europe centrale et la Sibérie.

Les principaux sites archéologiques sont situés au sud de l’Ukraine comme nous le voyons dans la carte ci-dessous, ainsi qu’au bord de la Volga, où se trouvent les plus anciens sites. Dans le même temps que la naissance de la culture des tombes en fosse dans la steppe ponto-caspienne apparut en Sibérie méridionale dans la dépression de Minussinsk la culture d’Afanasievo, identique à la culture des tombes en fosse tant sur le plan génétique qu’archéologique.

Ultérieurement, des sites archéologiques apparentés aux Yamnayas fleurirent le long du Danube vers l’Europe centrale, en Serbie avec la culture de Vučedol, et plus au sud dans les Balkans.

Principaux sites archéologiques de la culture des tombes en fosse dans la steppe pontique.

Des squelettes de l’âge du Bronze ont révélé que les Yamnayas furent les premiers cavaliers de l’Histoire ! Plusieurs approches complémentaires ont été utilisées pour savoir où et quand a pu avoir lieu la domestication du cheval, véritable révolution dans l’histoire humaine.

Cette fois-ci, il ne s’agit pas de paléogénétique. Si des faisceaux d’indices concordants plaçaient la steppe eurasienne de l’âge du Bronze, s’étendant de l’Ukraine à l’Asie centrale, en tête des hypothèses, il n’y avait pas pour autant de preuve définitive. Les chevaux sauvages ayant été répandus de l’Asie centrale à la péninsule ibérique il était encore possible d’être surpris.

La question semble désormais tranchée. Une étude de l’Université d’Helsinki menée par les chercheurs Martin Trautmann et Volker Heyd (source) a analysé les os de 217 squelettes issus de kourganes de Roumanie, Hongrie, Bulgarie et Serbie et le résultat est sans appel.

Datés entre -3000 et -2500, 24 squelettes montrent clairement des marques de la pratique d’équitation, ce que l’on appelle « syndrome de l’équitation » : il vient du mouvement de secousse de haut en bas qui abîme notamment la colonne vertébrale. C’est la plus ancienne trace indiscutable de pratique équestre de l’Histoire.

Notons toutefois que les Yamnayas montaient des chevaux sauvages. L'élevage des chevaux ne viendra que plus tard, en -2100. Il sera le fait de leurs cousins proto-indo-iraniens de Sintashta, au nord de la mer Caspienne, qui réussiront à élever des chevaux issus de la souche génétique appelée DOM2. Ce sont des chevaux qui avaient déjà été montés par des Yamnayas du coin, quelques siècles plus tôt (site archéologique de Repin). Tous les chevaux domestiqués actuels proviennent de cette population.

Pointes et artefacts Yamnayas, musée de l?Hermitage, Saint-Pétersbourg. Agrandissement : Pointe, Ukraine, Collections du musée archéologique de Kyiv.Si les Yamnayas étaient des pasteurs nomades ou semi-nomades, les archéologues se sont toutefois longtemps interrogés sur leur degré de nomadisme et leur éventuelle part de sédentarité. Il semblerait que leur mode de vie ait été très proche de celui des Scythes, ces nomades iranophones des steppes décrits par l’historien Hérodote .

Les Yamnayas utilisaient des chariots à roues qui leur permettaient de gérer de grands troupeaux et de se déplacer plus facilement dans les espaces ouverts que sont les steppes. Ces chariots étaient tirés par des bœufs et non par des chevaux. Les plus anciens restes d'un char à roues en Europe orientale furent découverts dans le kourgane de « Storojova mohyla » dans la région de Dnipro en Ukraine.

Les chars de guerre furent inventés plus tard par d’autres Indo-Européens au sein de la culture voisine de Sintashta vers -2100. Tirés par des chevaux, ceux-ci disposaient de roues à rayons plus légères. Le terme proto-indo-européen désignant la roue, *kʷékʷlos, est attesté par des descendants dans tous les rameaux indo-européens excepté la branche anatolienne qui s’est séparée plus tôt, avant l’invention de la roue. La racine a donné le « cycle » en français, provenant du grec ancien « kúklos » désignant le cercle.

Les sites archéologiques des Yamnayas sont des kourganes funéraires et des campements. Il n’y a pas de villes ou de villages, et il semblerait qu’ils se déplaçaient par petits groupes. Le site archéologique de Mikhailovka située sur la rive ouest du Dniepr au sud de l’Ukraine actuelle pouvait être une sorte de caravansérail fortifié sur une colline où des groupes nomades traversant le Dniepr pouvaient s’arrêter et échanger. Il constitue aussi un campement permanent.

Si la partie la plus ancienne du site, Mikhailovka I, existant depuis -3600 (soit 300 ans avant le début de la culture Yamnaya), montre des signes d’agriculture céréalière, cette activité décroit à partir du moment où le site devient proprement Yamnaya. De la poterie dans le style Repin (du nom d’un site archéologique Yamnaya plus à l’Est) est présente aux deux niveaux, montrant des contacts lointains entre les deux rives du Dniepr.

L’activité des Yamnayas reposait sur l’élevage d’animaux domestiqués, la pêche et la cueillette, la production de céramique, outils et d’armes en cuivre. Le lait du bétail ainsi que celui des juments était consommé.

Un crâne de Yamnaya de la région de Samara recouvert d?ocre. Agrandissement : Tombe de la culture Yamna, village de Zlatopillia (région de Kirovohrad en Ukraine), fouillé en 2019.

Culture funéraire et tombes à fosse

La culture funéraire des Yamnayas se caractérise par des enterrements dans des tombes à fosse sous des kourganes (tumuli), souvent accompagnés d'offrandes d'animaux. Certaines tombes contiennent de grandes stèles anthropomorphes, avec des têtes humaines sculptées, des bras, des mains, des ceintures et des armes. Les corps étaient placés en position couchée, les genoux pliés, et recouverts d'ocre.

Idole de Kernosivsky, stèle anthropomorphe d'Ukraine, de la culture Yamna, datant du IIIe millénaire av. J.-C. Les sépultures étaient individuelles, ce qui tranche avec l’époque du Néolithique européen mais il n’est pas certain que l’ensemble des Yamnayas étaient enterrés dans les kourganes ; peut-être ceux-ci étaient-ils réservés à une élite.

Le statut et le sexe sont marqués par les objets funéraires et la position, et dans certaines régions, les élites sont enterrées avec des chariots de bois complets. Les objets funéraires sont plus courants dans les sépultures de l'Est de la culture Yamnaya, qui se caractérisent également par une plus grande proportion de sépultures masculines et des rituels plus centrés sur les hommes que dans les régions de l'ouest.

Les stèles anthropomorphes, sont au nombre d’environ trois cents, en particulier à la culture Kemi Oba en Crimée et de la région steppique proche, au sud de l’Ukraine. La plupart sont des dalles de pierre présentant des traits humains schématiques. Une vingtaine d’entre elles ont un ornement plus complexe, comme celle spectaculaire appelée « Idole de Kernosivsky ».

Copie de l'Idole Kernosovsky dans un champ de la réserve historique et culturelle nationale Chigirin avec l'église Saint-Nicolas du XVIIIe siècle en arrière-plan, Ukraine, Oblast de Tcherkassy.

Culture matérielle

Il a existé un débat entre archéologues pour déterminer si les Yamnayas constituaient une culture du Néolithique final ou de l’âge du Bronze précoce. Le problème était que dans les années 1950, encore très peu d’objets de métal avaient été trouvés dans les sites archéologiques associés à la culture des tombes en fosse.

Céramique Yamnaya, musée de l?Hermitage, Saint-Pétersbourg. Agrandissement : Artefacts en bronze, Caucase du Nord : perles, goupilles de marteaux, anneaux temporels.La recherche a évolué et depuis les années 1980 des archéologues ont déterré des dizaines de dagues en métal et réassigné la culture des tombes en fosse à l’âge du Bronze précoce. Pour certains archéologues ce label n’est valable que pour la fin de l’existence de cette culture. Au nord du Caucase, l’âge du Bronze précoce commence au IVe millénaire av. J.C. avec la culture de Maykop et sa métallurgie du bronze développée, en contact avec les Yamnayas.

La culture matérielle des Yamnayas n’était pas homogène sur le plan géographique et chronologique à tel point que des archéologues ont pu se demander s’ils formaient une population unie ou si les kourganes n’étaient pas une mode adoptée par des populations diverses au sein de la steppe. L’archéologue N. I. Merpert retient neuf groupes régionaux, comme nous le voyons dans la figure ci-dessous.

Les neuf groupes régionaux de la culture de Yamna définis par N. I. Merpert en 1974. Les flèches représentent des zones d?expansion. Les plus anciennes phases correspondraient aux groupes I, II et III.

Les poteries étaient de diverses formes, sans l’uniformité de la céramique de la culture campaniforme en Europe occidentale, culture apparentée et partiellement contemporaine à celle des tombes en fosse. Celle du site de Mikhailovka II est apparentée aux cultures locales plus anciennes du Chalcolithique que sont Sredni Stog et Mikhailovka I, imprimée à la corde, avec des bases plates.

Les récipients à forme d’œuf sont assez caractéristiques des Yamnayas, mais ceux du style de Repin, comptant pour 10% de l’ensemble, sont plus étroits. Les pendentifs en os percés et présentant des motifs géométriques sont aussi fréquents.

Pinceaux et pointes de flèches en bronze de la culture Yamnaya, Ukraine, Collections du musée archéologique de Kyiv. Agrandissement : Collier, musée de l?Hermitage, Saint-Pétersbourg.

Qui étaient-ils ? Paléogénétique et origine des langues indo-européennes

Loin d’être les pères de l’Europe comme ils ont été hâtivement qualifiés par la presse occidentale, les Yamnayas et leurs descendants se sont installés dans les Balkans en remontant le Danube jusqu’en Grèce et en Albanie, mais aussi au sud du Caucase, et ont continué à perdurer quelques temps dans le sud de la steppe pontique au sein de la culture des catacombes avant que leurs descendants ne disparaissent de cet espace.

Une branche de ces Yamnayas s’est séparée très tôt pour fonder en Sibérie méridionale près de l’Altaï la culture d’Afanasievo dans une région appelée dépression de Minussinsk. Les langues descendantes de celle parlée par les Yamnayas sont aujourd’hui le grec, l’arménien, l’albanais et les langues tokhariennes qui furent parlées dans le nord du Xinjiang en Chine jusqu’au Moyen Âge.

Qui étaient-ils donc et quels étaient leurs liens avec les autres cultures archéologiques contemporaines proches génétiquement comme la Céramique cordée en Europe du Nord ou le Campaniforme en Europe centrale et de l’Ouest ?

Il semble que les Yamnayas furent un clan patriarcal descendant d’après leur chromosome Y d’un unique individu ayant vécu autour de -3400 (soit un siècle avant l’apparition de la culture archéologique), et porteur du marqueur patrilinéaire (ou haplogroupe) R-Z2103. Les marqueurs apparentés à celui-ci sont présents dans cet espace steppique depuis plusieurs millénaires, d’après les rares squelettes plus anciens dont l’ADN a été séquencé.

Malgré leur grande proximité génétique sur l’ADN dit autosomal (l’ADN contenu dans les 22 paires de chromosomes non sexuels), les populations de ces trois cultures archéologiques ne descendent pas l’une de l’autre et nous le savons par les chromosomes Y.

Tombe de la culture Yamna dans l'oblast de Volgograd (Russie).Les Yamnayas sont notamment étroitement apparentés à la population du Campaniforme qui a envahi l’Europe de l’Ouest depuis la Bohême et dont descendent les langues celtes et italiques (ils partagent un ancêtre commun avec cette population près de 700 ans avant le début de l’existence de la culture des tombes en fosse).

La quasi-totalité des individus masculins appartenant à cette culture dont l’ADN a été séquencé possèdent le même chromosome Y, tandis qu’une minorité est porteuse du marqueur I2a, qui est celui des chasseurs cueilleurs de l’Europe mésolithique.

Sur l’ADN autosomal, les Yamnayas sont environ pour moitié des descendants de chasseurs cueilleurs d’Europe de l’Est (le cluster génétique Eastern Hunter Gatherer), eux-mêmes provenant de Sibérie au Paléolithique, et pour moitié des descendants de chasseurs cueilleurs du Caucase (Caucasus Hunter Gatherer, un cluster génétique très proche de l’Iran néolithique), avec des traces d’ADN issu du Levant.

Il semblerait que les lignées paternelles des Yamnayas soient associées au départ à l’ascendance des chasseurs cueilleurs d’Europe de l’Est, et que les autres ascendances soient parvenues par les femmes. Nous savons par ailleurs que ces Yamnayas étaient de très grande taille et corpulence pour l’époque (plus d’1m80 en moyenne), notamment du fait de leur régime alimentaire, mais aussi qu’ils avaient très majoritairement des yeux et cheveux bruns.

Des inventeurs mais pas des conquérants

Retenons que les Yamnayas constituaient une population restreinte, issue d’un clan, famille ou petite tribu uni autour d’un patriarche vers -3500, ayant vécu entre le Don et la Volga dans la steppe.

Pionniers de la révolution des mobilités lors du Néolithique final, ils sont connus comme les premiers cavaliers de l’Histoire et ont fait un usage innovant de la roue pour faire avancer des chariots tirés par des bœufs. Grâce à cette mobilité accrue, inédite dans l’histoire de l’humanité, et à cette possibilité de gérer de plus grands troupeaux, ils se sont très rapidement étendus sur un rayon de 5000 kms, allant de l’Altaï à la Serbie, en passant par le Caucase et les Balkans et bien sûr les steppes.

Toutefois, cette expansion fulgurante ne leur a pas permis de s’imposer génétiquement, contrairement à leurs cousins de la culture de la Céramique cordée, au nord de l’Europe, dont les descendants ont parfois exterminé des peuples entiers, notamment dans les Îles Britanniques. Nulle part où les Yamnayas se sont installés et où ils ont parfois imposé leurs langues ils ne composent aujourd’hui plus de 20% des lignées paternelles directes (Grèce, Albanie, Arménie, nord de la Turquie ou Xinjiang notamment).

Publié ou mis à jour le : 2024-02-11 13:12:45
KLO (11-02-2024 22:35:01)

Bonsoir, ami(e)s,
dans l'écriture K ék los j'ai vu la trace de petits "w" placés en haut entre les trois groupes de phonèmes. Ces tout petits caractères représenteraient-ils notre très ancien «woué» que nous trouvons dans les langues d'oïl, le picard par exemple? J'ai assez souvent entendu cette prononciation dans le Nord et la prononciation de notre ancien "oi" qui se disait "oué" (très nombreux exemples dans les textes jusqu'au XVIIIe siècle : "Il vouloit"...etc. Il paraîtrait que Sa Majesté Louis dix-huitième disait "le roi c'est moi", prononcé "le rroué c'est moué"). Qu'en pensent nos savants lecteurs?

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