1973-2023 : vers un nouvel ordre mondial

Le sursaut américain (1994-2023)

L’implosion de l’URSS en 1991 a mis fin à la « guerre froide » et au monde bipolaire né de la Seconde Guerre mondiale (États-Unis contre URSS).

Dans la dernière décennie du XXe siècle, croyant venue la paix éternelle, l’Europe se désarme et tente de bâtir une union monétaire fondée sur le libre-échange et l’ouverture des frontières aux capitaux et aux hommes. De son côté, le Japon entre en léthargie. Quant à la Russie et la Chine, elles peinent à sortir l’une et l’autre de l’obscurantisme communiste.

En dépit des défis qui leur sont lancés en particulier au Moyen-Orient, les États-Unis paraissent plus puissants que jamais. Se présentant en fer de lance de la démocratie, ils se veulent les « gendarmes du monde » et pour donner l’illusion d’une concertation internationale, ils réactivent l’OTAN, une alliance occidentale conçue pour résister à l’URSS qui aurait normalement dû disparaître avec elle. Sous sa bannière, avec quelques alliés de circonstance, ils vont intervenir de leur propre chef en Europe comme en Asie et ruiner l’illusion d’un ordre international piloté par l’ONU. L’organisation ne s’en remettra pas.

États-Unis : être ou ne plus être !

Les guerres de Yougoslavie, consécutives à l’effondrement du bloc soviétique, offrent à l’OTAN un premier motif d’intervention (et une opportune justification de son maintien en activité). En septembre 1995, en concertation avec l’ONU, ses avions frappent les positions serbes de Bosnie-Herzégovine.

Un F-15E Strike Eagle de l'US Air Force fait le plein en vol d'un KC-135R Stratotanker dans le ciel de la Macédoine le 26 mars 1999, opération Allied Force contre des cibles en République fédérale de Yougoslavie. Agrandissement : Photographie d'évaluation des dommages causés par les bombes après l'attaque du ministère de la Défense de Belgrade Nord, en Serbie, 14 mai 1999.Mais l’alliance n’en reste pas là. Après l’indépendance des différentes républiques yougoslave, les habitants musulmans de la province serbe du Kossovo réclament à leur tour l’indépendance en 1999. Les Serbes réagissent avec brutalité et l’OTAN en prétexte pour frapper la Serbie et sa capitale Belgrade sans attendre l’aval de l’ONU. Dénoncés par les ONG pour leur caractère brutal, ces bombardements causent environ deux mille morts, surtout des civils. Là-dessus, l’Alliance place le Kossovo sous sa protection, toujours sans en référer à l’ONU.

À l’aube du XXIe siècle, le triomphe de la démocratie libérale paraît complet. Les pays occidentaux, confrontés au vieillissement de leur population, s’ouvrent à l’immigration et, mieux encore, font le choix de délocaliser leurs industries en Chine. En 2001, celle-ci, en dépit de ce qu’elle reste un État autoritaire avec une économie sous contrôle étatique, est accueillie avec ferveur dans l’OMC (Organisation mondiale du Commerce). Les milieux d’affaires américains font le calcul qu’ils produiront en Chine des biens de consommation à bas coût et les revendront avec une marge confortable sur les marchés occidentaux, cependant qu’ils vendront à la Chine les produits haut de gamme et les biens d’équipement dont ils ont le secret !

Nul n’a prêté attention en 1998 aux attentats de Nairobi et Dar-es-Salaam par une obscure mouvance islamiste dénommée Al-Qaida et dirigée par le fils d’une riche famille saoudienne, Oussama Ben Laden. La surprise est donc totale le 11 septembre 2001 quand des terroristes d’Al-Qaida projettent des appareils de ligne contre le World Trade Center (New-York) et le Pentagone. 2800 personnes périssent sous les yeux du monde entier.

Les Marines américains, Special Operations Capable, lèvent le premier drapeau américain en Afghanistan, 2001. Agrandissement : Tireurs d'élite du 2e régiment étranger d'infanterie de la Légion étrangère, Afghanistan, 2005.C’est un traumatisme pour les États-Unis qui se croyaient remis de l’humiliation vietnamienne, un quart de siècle plus tôt. Le président George Bush Jr obtient sans peine de l’ONU un agrément pour envahir l’Afghanistan qui abrite Al-Qaida. L’OTAN, dont c’est la première intervention hors du continent européen, frappe le pays le 7 octobre 2001 et en quelques semaines, le régime islamiste des talibans sombre cependant qu’Al-Qaida est traqué dans les montagnes.

Mais par ce qui peut paraître comme un coup de folie ou un excès d'hubris (orgueil), le président américain relâche la pression sur l'Afghanistan et décide d'attaquer l'Irak du dictateur laïc Saddam Hussein, déjà ruiné et meurtri par l'embargo américain. L'invasion débute le 20 mars 2003 en totale violation du droit international sous le fallacieux prétexte que le dictateur serait sur le point d'utiliser des « armes de destruction massive », sans doute le mensonge le plus énorme d'une histoire déjà bien fournie.

Il va s'ensuivre plus de trois cent mille morts et une situation de chaos au Moyen-Orient, qui fera le lit de l'islam radical et permettra aux talibans de reprendre le contrôle de l'Afghanistan.

Frappes aériennes américaines à Falloujah (Irak) en 2004. Agrandissement : Soldats des forces spéciales irakiennes affectés aux Marines américains, Falloujah, 2004.

En Europe, certains alliés de l'Amérique, en premier lieu la France et l'Allemagne, protestent mais s'inclinent. L'Espagne, le Portugal, la Pologne mais aussi l'Ukraine et la Géorgie participent pour leur part à l'agression de l'Irak.

Dès l'année suivante, le 11 mars 2004, l'Espagne est frappée par un violent attentat à la gare d'Atocha (Madrid). La même année, à Kiev, une « Révolution orange » publiquement soutenue par le Secrétariat d'État américain et la fondation Soros renverse le président pro-russe (il reviendra au pouvoir deux ans plus tard par la voie démocratique).

L'Organisation des Nations Unies (ONU), une création dont les États-Unis avaient des motifs d'être fiers, s'est vue bafouée par Washington qui est intervenu en Irak contre son avis. Elle tourne à vide du fait des dissensions de fond entre les membres permanents du Conseil de Sécurité (une réforme de celui-ci est impossible faute de consensus).

Peut-être l'intervention en Irak fut-elle celle de trop ? Toujours est-il que pour une grande partie du monde, les États-Unis deviennent imprévisibles et donc dangereux. L'analyse prémonitoire développée par Emmanuel Todd prend tout son sens (note).

À l'encontre des idées convenues sur l'« hyperpuissance américaine », l'historien écrit en 2002 : « Les États-Unis sont en train de devenir pour le monde un problème. Nous étions plutôt habitués à voir en eux une solution. Garants de la liberté politique et de l'ordre économique durant un demi-siècle, ils apparaissent de plus en plus comme un facteur de désordre international, entretenant, là où ils le peuvent, l'incertitude et le conflit » (Après l'Empire, Gallimard).

Un changement d’optique survient en 2008, année décisive. Le 17 février, le Kossovo proclame son indépendance avec l'accord de l'OTAN mais en totale violation du droit international, lequel, il est vrai, ne signifie plus grand-chose. Cette décision unilatérale est un camouflet pour la Russie qui avait promis à ses amis serbes de s'y opposer. 

Pour ne rien arranger, au sommet de l'OTAN qui se tient à Bucarest en avril et auquel le président russe Vladimir Poutine est invité, l'Ukraine et la Géorgie se voient officiellement invitées à rejoindre l'alliance. C'est un nouveau camouflet pour Poutine. Il y voit une violation de l'esprit dans lequel avaient été conclus en 1994 d'autres accords à Bucarest sur le respect des frontières issues du démembrement de l'URSS, ces accords sous-entendant que l'OTAN ne s'étendrait pas aux frontières de la Russie. En août de la même année, profitant de ce que le monde a les yeux tournés vers Pékin où se déroulent les Jeux Olympiques, il montre les dents et intervient en Géorgie au secours des sécessionnistes d'Ossétie du sud.

Les Jeux Olympiques de Pékins, pendant ce temps, mettent en lumière une Chine nouvelle qui entend bien effacer deux siècles d’humiliations et reprendre la place qui lui revient, la première ! Sa prétention paraît d'autant plus plausible que les États-Unis sont au même moment englués dans la crise des subprimes. Celle-ci atteint son pic avec la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008. En définitive, les États-Unis se relèveront rapidement de cette crise financière, bien plus vite que les Européens, tandis que les Chinois ne tarderont pas à voir leur économie ralentir...

Le « printemps arabe » de 2011 et les faux espoirs de démocratisation semés ici et là vont ramener le Moyen-Orient au centre du jeu, avec encore une fois des interventions malencontreuses de l'OTAN en Libye et en Syrie, puis la guerre déclenchée par Daech en 2014 dans l'ancienne Mésopotamie. Cette guerre tissée d'horreurs, d'alliances et de trahisons va perdurer jusqu'à la prise de Rakka, capitale de l'éphémère califat de Daech, le 17 octobre 2017.

La guerre d'Ukraine, enfin, va faire surgir au grand jour le nouveau clivage géopolitique entre un « Occident collectif », réduit aux États-Unis et à ses obligés et alliés proches, et un « Sud global » rassemblant des États profondément divisés entre eux mais soudés par une commune hostilité à l'égard de l'ancien « gendarme du monde »

 

Publié ou mis à jour le : 2023-09-13 12:48:23
Christian (14-09-2023 11:16:35)

Je trouve cette série d'articles très intéressante, mais je m'interroge sur le choix de la date de 1994 pour marquer le "sursaut américain". Après la conquête de la Lune en 1969, on assiste dès 1971 à un relatif déclin américain, qui se traduit par l'abandon de la convertibilité du dollar et se confirme entre 1973 et 1979 avec les deux chocs pétroliers, la chute de Saïgon et la révolution islamique en Iran. Mais les Etats-Unis réagissent dès 1979 en annonçant la mise en place des "euromissiles" (qui ne deviendra effective qu'après l'échec des négociations de Genève en 1983). La suite est plus connue: aide américaine aux combattants anti-soviétiques en Afghanistan, création du syndicat Solidarité en Pologne, arrivée de Gorbatchev au pouvioir, chute du mur de Berlin, dislocation de l'Union soviétique...

Jean-Marie KAËS (13-09-2023 16:59:04)

Tout à fait d’accord avec la plus grande partie de votre discours, qui met en avant l’aventurisme américain et son interventionnisme croissant dans le monde (mais pourquoi appeler ça un sursaut ?). Par ailleurs vous ne faites pas suffisamment la liaison entre le développement de l’OTAN bien au-delà des frontières allemandes (promesse pourtant faite à Gorbatchev) et l’intervention militaire russe en Ukraine, résultat précisément de la politique US qui a poussé Poutine à intervenir, et ce alors que ce dernier avait fait de multiples efforts pour se rapprocher de l’Europe, Europe qui l’a rejeté car fidèle à son engagement pro USA.

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