Mars 1935 - Mars 1936

L'année où le monde a basculé vers la guerre

Quand s’ouvre l’année 1935, le monde commence à sortir de la crise ouverte par le krach de Wall Street et rien ne laisse suspecter la guerre prochaine.

Adolf Hitler en 1936, Agence Meurisse, Paris, BnF. Agrandissement : Vue rapprochée du buste de Mussolini de 4,8 m de haut creusé dans la roche à Adoua (Ethiopie), février 1936.Au pouvoir en Allemagne depuis deux ans, Hitler reste bridé par le traité de Versailles. Il se montre conciliant avec tous ses interlocuteurs. Peu de gens s’inquiètent de son double jeu et de l’énergie qu’il met à réarmer son pays en secret.

Quand il annonce le rétablissement du service militaire, Français, Italiens et Soviétiques érigent des alliances préventives autour de l’Allemagne. Mais elles s’effondrent lorsque les Anglais, de leur propre initiative, concluent un traité naval avec le IIIe Reich.

Tout change dès lors sans qu’il y paraisse. Hitler tombe le masque et étale sans pudeur son antisémitisme à Nuremberg cependant que le Duce italien se croit autorisé à engager la dernière conquête coloniale en Afrique.

Dans un ultime coup d’audace, il ne manque plus à Hitler qu’à remilitariser la Rhénanie en bénéficiant, cadeau inespéré, de la lâcheté de l’état-major français. La marche vers la guerre est engagée et rien ne pourra plus l’arrêter…

Adolf Hitler inspectant une assemblée de sa garde d'honneur personnelle, lors du rassemblement du parti nazi à Nuremberg, septembre 1935, Bundesarchiv. Agrandissement : Éthiopiens saluant la représentation de Mussolini à Mekelle, novembre 1935.

La paix et la prospérité, un espoir à portée de voix

Malgré tous les défauts que le journaliste Jacques Bainville avait perçus dans le traité de Versailles du 28 juin 1919, rien ne laissait prévoir dix ans plus tard que la Grande Guerre de 14-18, la « der des der », serait suivie d’une Seconde Guerre mondiale plus effroyable encore.

Le 16 octobre 1925, à Locarno, en Suisse, sur les bords du lac Majeur, une conférence internationale avait accordé à l’Allemagne démocratique de Weimar une place au sein de la Société des Nations, la SDN, ancêtre de l’ONU. En échange de quoi Berlin avait validé les frontières issues du traité de Versailles et la démilitarisation de la Rhénanie.

Aristide Briand et Gustav Stresemann en 1926, La Haye, Archives nationales néerlandaises.Le 8 septembre 1926, à la tribune de la SDN, à Genève, le ministre français des Affaires étrangères Aristide Briand pouvait s’écrier : « Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage et à la paix ! » en accueillant son homologue allemand Gustav Stresemann. Un peu plus tard, la question des réparations était réglée à la satisfaction générale par le plan Young du 31 mai 1929. Le monde, y compris l’URSS, semblait bien engagé dans la voie de la prospérité et de la paix !...

C’était cinq mois avant que le krach de Wall Street ne fasse tout basculer. Cette crise boursière due à un excès de liquidités puise son origine dans la surévaluation de la livre anglaise le 28 avril 1925 par le Chancelier de l’Échiquier, un certain Winston Churchill. Lui-même allait reconnaître plus tard que ce fut « la plus grosse bévue de [sa] vie » car elle entraîna un afflux de capitaux à la Bourse de New York.

Désemparés par l’éclatement de la bulle boursière, les gouvernants réagissent par des politiques de rigueur fatales à l’emploi. En Allemagne, le nouveau chancelier Heinrich Brüning, homme austère et réputé compétent, plonge le pays dans la récession en croyant lutter contre l’inflation par une compression brutale des coûts salariaux et des dépenses publiques.

Aux élections de septembre 1930, le parti nazi, qui n'avait recueilli que 2,6% des voix en 1928 avec 12 députés, recueille cette fois 18,3% des voix avec 102 députés. Et aux élections de juillet 1932, il rafle la mise avec 37,4% des suffrages et 230 sièges de députés, ce qui fait de lui le premier parti du Reichstag (l’assemblée législative allemande).

Un défilé sous les bannières : Nous allons liquider les koulaks en tant que classe ; Tous à la lutte contre les saboteurs de l'agriculture, entre 1929 et 1934, in Stalinism as a Way of Life. Agrandissement : Adolf Hitler rejoint la tribune des orateurs lors de la fête des récoltes de septembre 1935. Cette fête est une journée d'action de grâce pour les récoltes instaurée de 1933 à 1937.

Un Führer en apparence fréquentable

Sans surprise, Adolf Hitler est appelé à la chancellerie (la direction du gouvernement) par le Reichspresident (le chef de l’État), le maréchal Paul von Hindenburg.

Sur l’heure, son accession au pouvoir ne suscite pas grande émotion dans le monde. L’Europe continentale est déjà en grande partie tombée sous l’emprise de régimes autoritaires : Italie, Pologne, Autriche, Portugal, Hongrie, etc. D’autre part, l’URSS de Staline, en pleine « dékoulakisation », fait figure de repoussoir absolu et quand Hitler, un mois après son arrivée au pouvoir, abat le KPD (Parti communiste allemand), personne ne s’en offusque vraiment.

Quinze ans après la boucherie de la Grande Guerre, personne n'ose encore imaginer le retour de la guerre. À Paris, le chef de la SFIO, Léon Blum, met dans le même sac le capitalisme et les forces réactionnaires, à l'état-major et au Sénat, qui, selon lui, voudraient contrer Hitler par une action préventive. Il lance le 14 novembre 1933 à la tribune de la Chambre des députés : « Ni réoccupation de Mayence, ni réoccupation de la Ruhr, ni aucune forme de guerre préventive. Ce seul mot de guerre préventive doit nous inspirer, je pense, à tous, la même horreur. »

Encart publicitaire paru dans le journal nazi Völkischer Beobachter le 31 janvier 1933. Le texte est le suivant : Le livre du jour : Mein Kampf d'Adolf Hitler. Que va faire Hitler ? se demande aujourd'hui des millions d'Allemands. Pour le savoir, il suffit de lire son livre. Ainsi vous connaîtrez ses buts et sa volonté. Personne, ami ou adversaire, ne peut plus rester indifférent à ce livre.Taraudé par ses obsessions antisémites, Hitler s’en prend de suite aux Juifs allemands, du boycott des commerces juifs le 1er avril 1933 à l’« autodafé rituel des écrits juifs nuisibles » le 11 mai 1933. Mais il recule très vite devant la vague d’indignation internationale et, rassurés, les Juifs qui avaient déjà fui le pays ne vont pas tarder à revenir !

Ainsi en va-t-il du nazisme et de son chef. Celui-ci lance des initiatives conformes à son programme de long terme mais en cas de résistance, il recule sans hésiter en attendant des circonstances plus favorables.

Cela se verra aussi l’année suivante quand, le 25 juillet 1934, des nazis autrichiens pénétreront dans la chancellerie de Vienne et abattront le chancelier Engelbert Dollfuss.

Ce conservateur catholique et autoritaire qui ne cachait pas son hostilité à Hitler avait eu le front d’être le premier gouvernant à faire juger et incarcérer des militants nazis ! Hitler y voyait avec raison un obstacle à son projet d’Anschluss (la réunion de l’Autriche au Reich allemand). C’est pourquoi il avait commandité son élimination. Mais ses sicaires ayant échoué à prendre le pouvoir à Vienne, il avait nié son implication dans l’attentat et remisé à plus tard son projet d’Anschluss.

En attendant, s’il est une chose qui n’attend pas, c’est le réarmement de l’Allemagne en prévision de la guerre que Hitler juge indispensable pour offrir au peuple allemand un « espace vital » (Lebensraum) à la mesure de ses besoins.

Comme le traité de Versailles limite l’armée allemande à cent mille militaires professionnels, Hitler va conduire ce réarmement dans le plus grand secret avec le concours de l’économiste Hjalmar Schacht. Le « Docteur Miracle » qui avait restauré le mark après la crise de 1923 est nommé ministre de l'Économie le 27 juillet 1933. Sans attendre, il prépare l’économie à une « guerre totale ». Il mobilise les industriels de l’armement tel Krupp. Il demande aussi au chimiste IG Farben d’assurer l’autarcie du pays en produisant des carburants de synthèse à partir du charbon dont l’Allemagne dispose en abondance.

Man?uvres de la Reichswehr à Königshofen, 1931, Bundesarchiv. Agrandissement : Panzer I Ausf B, 675 produits à partir d'août 1935; ils participent à la campagne de Pologne, Bundesarchiv.

Tout cela reste caché de sorte que le Comité olympique (CIO) et le Saint-Siège ne voient aucun motif de remettre en cause les Jeux Olympiques prévus à Berlin en août 1936 ou le concordat, signé le 8 juillet 1933.

Sur la scène diplomatique, le nouveau chancelier procède avec prudence en maintenant en place les ambassadeurs ainsi que le ministre des Affaires étrangères Konstantin von Neurath.

Il ne manque pas pour autant de s’indigner que l’on continue de traiter l’Allemagne en chien galeux ! Le 14 octobre 1933, il quitte brusquement la conférence de Genève sur le désarmement ainsi que la SDN au prétexte que Paris et Londres lui refusent un droit égal aux armements pendant une « période probatoire » de huit ans, dont quatre sans aucun droit nouveau.

Au demeurant, la politique du Führer ne manque pas de séduction. L’économie se redresse spectaculairement grâce au bon docteur Schacht et le chômage reflue.

En signant le 26 janvier 1934 un traité d’amitié de dix ans avec la Pologne, Hitler rassure qui plus est tous ceux qui craignaient à juste titre que le prochain conflit ne vienne du « corridor de Dantzig ».

Mieux encore, le 30 juin 1934, au cours de la « nuit des Longs Couteaux », il a le bon goût de liquider ses propres milices paramilitaires, les SA (Sturm Abteilung, « Sections d’Assaut ») et leurs chefs, qui avaient la prétention d’engager le pays dans une révolution aventureuse, façon soviétique.

Ne soyons pas surpris que le 13 janvier 1935, les habitants de la Sarre, placée sous contrôle international après la guerre, votent à une écrasante majorité pour leur réintégration à l’Allemagne du IIIe Reich !...

Photographie du plébiscite sur le statut de la Sarre de 1935 et sa réintégration à l'Allemagne du IIIe Reich, archives municipales de Sarrebruck.

mars 1935 - mars 1936 : l'année où tout a basculé

• 4 janvier 1935 : Laval offre à Mussolini de régler le contentieux franco-italien sur la Tunisie
• 16 mars 1935 : Hitler rétablit le service militaire en violation du traité de Versailles
• 11 avril 1935 : Laval réagit par le front de Stresa qui réunit Français, Italiens et Britanniques
• 12 mai 1935 : Laval conclut avec Staline un pacte d'assistance mutuelle face à Hitler
• 18 juin 1935 : le front s'effondre suite au lâchage des Britanniques qui concluent avec Hitler le traité naval de Londres ; on peut voir ce traité comme un « coup de poignard dans le dos » qui vient annihiler les efforts de Laval...
• 15 septembre 1935 : lois antisémites de Nuremberg
• 2 octobre 1935 : Mussolini, n'ayant plus confiance dans le camp occidental, s'autorise à attaquer l'Éthiopie.
• 7 mars 1936 : Hitler remilitarise la Rhénanie
Les dés sont jetés, plus rien ne va plus.

Politique d’apaisement contre alliances préventives

Malgré tout, à la fin de l’année 1934, les usines d’armement qui tournent à plein régime ainsi que la rotation accélérée des effectifs militaires qui porte ceux-ci de cent mille à trois cent mille commencent à se voir.  Sans compter la mise en chantier de cuirassiers et de sous-marins, dans des pays neutres, ainsi que la constitution d’une aviation de guerre, la Luftwaffe. Quelques observateurs lucides comme Georges Mandel en France ou Winston Churchill en Angleterre les dénoncent.

En France, le ministre des Affaires étrangères Louis Barthou sent venir le péril et ne se satisfait pas des fortifications de la ligne Maginot, dont la construction a débuté dès 1930. Ce conservateur expérimenté est entré dans le cabinet d'union nationale de Gaston Doumergue après la crise antiparlementaire du 6 février 1934. Il a lu Mein Kampf ! À Ribbentrop, conseiller de Hitler, qui lui assure que l’ouvrage est périmé, il rétorque : « Alors, pourquoi le rééditez-vous sans cesse ? ».

Barthou s’applique donc à faire barrage à un hypothétique retour de la menace hitlérienne. Fermant les yeux sur le caractère tyrannique du diabolique Staline, il obtient le 18 septembre 1933 l’entrée de l’URSS à la SDN. Puis il réactive le projet d'un « Locarno de l'Est », qui, comme le précédent traité, garantirait le maintien des frontières sur le versant oriental de l’Allemagne (note).

Le ministre est malencontreusement tué le 9 octobre 1934 mais sa politique va être reprise par son successeur Pierre Laval, parlementaire et maire d’Aubervilliers, passé de l’extrême-gauche socialiste au centre-droit mais resté viscéralement pacifiste.

Le gouvernement britannique d’union nationale, dirigé par le travailliste Ramsay MacDonald, voit les choses tout autrement. Il préfère s’en tenir aux paroles rassurantes du Führer et choisit une « politique d’apaisement » (appeasement policy), plus conforme aux vœux de l’opinion publique, tant en Angleterre qu’en France, où personne n’a envie de revivre l’horreur des tranchées. Dès le printemps 1934, considérant le réarmement de l’Allemagne comme un fait accompli, il songe à tirer un trait sur les clauses militaires du traité de Versailles et veut ramener les Allemands à la Conférence du désarmement de Genève (note).

Dès le printemps 1934, considérant le réarmement de l’Allemagne comme un fait accompli, le gouvernement britannique songe à tirer un trait sur les clauses militaires du traité de Versailles. Il y est encouragé par Hitler lui-même, qui, dans l’un de ses aimables entretiens à la presse britannique, se veut rassurant : « les problèmes qui se posent pour l’Allemagne ne sauraient être réglés par la guerre » (Daily Mail,  6 août 1934).

Le ministre britannique des Affaires étrangères Sir John Simon songe donc à offrir aux Allemands l’égalité des armements afin qu’ils consentent à revenir à la Conférence du désarmement de Genève. Mais pour les Français, l’initiative est prématurée.

À l’opposé, le ministre français des Affaires étrangères Pierre Laval s’applique à consolider le système de sécurité collective du continent hérité de Louis Barthou. Reprenant les conversations par son prédécesseur avec le Duce italien Benito Mussolini, il rencontre ce dernier à Rome du 4 au 7 janvier 1935. Les deux hommes règlent le contentieux franco-italien sur la Tunisie et conviennent d’une conférence internationale avec les Britanniques pour garantir l’indépendance de l’Autriche, menacée par le IIIe Reich.

Là-dessus, le 3 février 1935, les Français, mis en confiance par le retour pacifique de la Sarre au Reich, se joignent aux Anglais pour publier une note dans laquelle ils se déclarent prêts à annuler les clauses militaires, navales et aériennes du traité de Versailles (partie V) et accorder à l’Allemagne l’égalité des armements. En contrepartie, ils lui demandent de revenir à la SDN ainsi que de garantir ses frontières orientales (comme il en fut des frontières occidentales lors de la conférence de Locarno de 1925).

Hitler, habilement, propose simplement le 15 février 1935 d’en débattre avec le cabinet britannique, ce que Sir John Simon s’empresse d’accepter. Mais à l’avant-veille de sa visite à Berlin, prévue le 6 mars, le Führer décommande l’entretien pour cause de rhume. C’est qu’entretemps, le vote par les députés français d’une loi portant de dix-huit mois à deux ans la durée du service militaire lui offre l’occasion d’un coup d’éclat ! Il va le réaliser en deux temps.

Dans un premier temps, le 10 mars, Hermann Göring confirme au correspondant du Daily Mail, George Ward Price l’existence d’une aviation militaire en violation du traité de Versailles. L’information laisse de marbre les diplomates britanniques. Du coup, Hitler comprend qu’il peut franchir le Rubicon.

Le samedi 16 mars 1935, dans l’atonie du week-end, Hitler accuse les Français d’avoir violé le traité de Locarno en allongeant la durée du service militaire et, en guise de riposte, fait lui-même voter une loi rétablissant le service militaire obligatoire et instaurant une armée de douze corps et trente-six divisions, soit environ cinq cent mille hommes, cinq fois plus que le total autorisé par le traité de Versailles. C’est la première violation flagrante du traité de Versailles. Elle est accueillie le lendemain avec joie par les militaires comme par la plupart des Allemands.

Chez les Alliés ainsi qu’à la SDN, chacun s’en tient à de plates protestations. Un peu plus tard, le 11 avril 1935, à Stresa, en Italie, sur une île du lac Majeur, chefs de gouvernements et ministres anglais, français et italiens se rencontrent comme prévu à Rome quatre mois plus tôt. Ils renouvellent les engagements de Locarno et se promettent de ne plus tolérer de nouvelles violations du traité de Versailles.

Laval n’en reste pas là. Le 2 mai 1935, il signe à Paris un traité d’assistance mutuelle avec l’ambassadeur soviétique Potemkine. Le texte, il est vrai, est touffu et n’engage à rien car il est subordonné à l’accord de la SDN.  Mais sitôt après, le 12 mai, le ministre, tout anticommuniste qu’il soit, prend l’avion pour Moscou afin de rencontrer Staline. En bon « maquignon auvergnat », il croit par-dessus tout aux discussions d’homme à homme et court-circuite volontiers son administration.

Tout ce qui ressort de la rencontre est le communiqué final : « M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité. » À Paris, c’est la stupéfaction, car il signifie que le puissant Parti communiste français, qui se tenait jusque-là en marge de la vie parlementaire, est sommé d’y rentrer afin de soutenir la politique gouvernementale de sécurité collective.

« Je n'en suis pas encore revenu. Plus je réfléchis, moins j'arrive à comprendre, » écrit le chef de la SFIO Léon Blum  (Le Populaire, 17 mai). Dans Je suis partout (extrême-droite), l’historien et journaliste Pierre Gaxotte raille l'importante fraction des Français qui ne se soumet « à ses devoirs patriotiques que si le chef étranger de la IIIe Internationale lui accorde son agrément. »

Sur le voyage du retour, Laval s’arrête à Varsovie pour assister aux funérailles du maréchal Pilsudski le 20 mai 1935 et il en profite pour rassurer Hermann Göring sur la portée du traité.

Hitler, qui a l’art de souffler le chaud et le froid, laisse faire.  Le 21 mai suivant, sans critiquer personne, il prononce un discours de paix plutôt convaincant devant le Reichstag : « L’Allemagne veut la paix en raison de ses convictions profondes. Elle la veut aussi parce qu’elle a compris une vérité simple et essentielle : nulle guerre n’apporterait un remède véritable à la détresse de l’Europe (…). L’Allemagne n’a ni l’intention, ni le désir de se mêler des affaires intérieures de l’Autriche, d’annexer l’Autriche ou de réaliser l’Anschluss. » Et pour rassurer les Britanniques, il consent à limiter le tonnage de la nouvelle marine allemande à 35% de celui de la Royal Navy. Rien de tel pour renforcer le cabinet britannique dans sa volonté d’appeasement !

Joachim von Ribbentrop, conseiller officieux de Hitler pour les affaires étrangères, est invité le 4 juin à Londres pour discuter des questions maritimes. Arrogant et manquant de subtilité, il déclare que les propositions de Hitler sont à prendre ou à laisser et menace de repartir quand on lui suggère de lier l’accord naval à un futur traité sur le désarmement général.

Là-dessus intervient un remaniement ministériel : Stanley Baldwin arrive au 10 Downing Street et Samuel Hoare remplace John Simon. Ribbentrop et Hoare bouclent l’accord naval le 18 juin 1935 en précisant que l’Allemagne pourra aussi construire des sous-marins à 45% du tonnage britannique équivalent. Français et Italiens sont tout juste informés mais pas consultés.

Il ne reste alors rien du « front de Stresa ». À vrai dire, peu de gens s’en soucient même si le traité naval fait la Une du Temps, quotidien de référence en France.

En France, les communistes, suivant les injonctions de Staline, se disposent à nouer un Front populaire avec les socialistes et les radicaux. Aux États-Unis, le New Deal (dico) du président Franklin Roosevelt bat son plein. En URSS, Staline, après la mise au pas des « koulaks », se dispose à éliminer ses opposés réels ou supposés par de grands procès et en Allemagne, chacun a tout lieu de se réjouir de la tournure des événements. Sans avoir à tirer un coup de feu, Hitler a pu rendre au pays (presque) toute sa place sur la scène internationale. Il a remis l’économie remise sur pied et il est en voie de reconstituer une armée puissante. L'heure est venue pour lui de tomber le masque. Les 10-16 septembre 1936, devant les militants de son parti réunis en congrès à Nuremberg, il annonce la promulgation de trois lois clairement antisémites et destinés à séparer les Juifs allemands du reste de la population.

Vers l'irréparrable lâcheté de l'état-major français

En Italie, Mussolini prend la mesure de la « perfidie d’Albion » et ne tergiverse plus. Le 2 octobre 1935, il annonce solennellement à ses concitoyens que les troupes italiennes viennent de pénétrer en Éthiopie, un État à part entière membre de la SDN.

Français et Anglais sont très embarrassés. Eux-mêmes ont colonisé le reste de l’Afrique et peuvent difficilement se poser en donneurs de leçons. Cela dit, s’ils reconnaissent à l’Italie le droit de participer à l’expansion coloniale au détriment des petites nations, ils font voler en éclat le système de sécurité collective laborieusement mis en place en Europe. Que pourront penser en effet les petites nations d’Europe centrale des « garanties » offertes par la SDN et les Occidentaux ?

En France, le journaliste communiste Paul Vaillant-Couturier entrevoit avec clarté le danger, à l’opposé de la plupart de ses confrères. « Le feu est mis à l’Éthiopie, et maintenant Mussolini menace de mettre le feu au monde entier (…) Mussolini libre de bafouer la conscience universelle, la loi de la jungle reconnue comme la seule règle internationale, c’est demain Hitler se jetant sur la Lituanie, sur l’Autriche, sur la Tchécoslovaquie, sur l’Alsace, sur la France…  » écrit-il dans L’Humanité du 4 octobre.

Le 7 octobre 1935, le Conseil de la SDN condamne l’Italie et le 18 octobre la menace de sanctions économiques. Mais Laval et Hoare excluent des sanctions le fer, l’acier, le cuivre, le pétrole, etc. ce qui les rend inefficaces.

Là-dessus, Hoare se rend à Paris et élabore avec Laval un compromis qui laisserait à l’Italie la partie de l’Éthiopie déjà conquise mais maintiendrait l’État éthiopien sur le reste, avec un « corridor à chameaux » jusqu’à la mer Rouge. Ce plan est secrètement soumis à Mussolini le 8 décembre et, à Londres, le Premier ministre Baldwin prévoit de le soumettre aux Communes lors d’un vote de confiance le 19 décembre.

Las, deux jours avant, l’essentiel du plan Laval-Hoare est dévoilé par le Daily Telegraph. Face à l’indignation de l’opinion devant sa duplicité, Samuel Hoare doit démissionner. Il est remplacé aux Affaires étrangères par le jeune et prometteur Anthony Eden (37 ans). En France, ce n’est pas mieux. Le plan est publié en intégralité par Geneviève Tabouis dans L’Œuvre le 9 janvier 1936 et Laval doit quitter le gouvernement le 23 janvier 1936. Il est remplacé aux Affaires étrangères par Pierre-Étienne Flandin et à la Présidence du Conseil par Albert Sarrault.

L'opinion et la classe politique se passionnent dès lors pour les prochaines élections législatives. La Chambre des députés, après avoir beaucoup tergiversé, se résout le 27 février 1936 à voter enfin l'accord franco-soviétique du 2 mai précédent. 

Hitler, qui n’y croyait pas, bondit sur l’occasion. Il dénonce dans ce pacte sans véritable consistance une violation du pacte de Locarno d'octobre 1925 qu’avait signé l’Allemagne démocratique de Weimar.

Il  en prend prétexte pour remilitariser la rive gauche du Rhin en violation du traité de Versailles de juin 1919 contre l’avis de ses généraux qui ont conscience de la faiblesse de leur armée et sont convaincus que les Français n’en feront qu’une bouchée. Il lance l’opération du nom de code Schulung (« Entraînement »).

À l’aube du 7 mars 1936, un samedi comme Hitler en a l'habitude, des détachements symboliques de son armée franchissent les ponts du Rhin et entrent dans Cologne, Mayence et Trèves. D’après le témoignage du général Jodl au procès de Nuremberg en 1946, trois bataillons seulement traversent le Rhin et se dirigent vers Aix-la-Chapelle, Trèves et Sarrebruck, non sans appréhension : ils ont l’ordre de se replier si les Français, de l’autre côté de la frontière, bougent un tant soit peu !

Traversée du Rhin par un bataillon allemand le 7 mars 1936

Non sans culot, le ministre des Affaires étrangères von Neurath convoque là-dessus, à 10h, les ambassadeurs de France, d’Angleterre et d’Italie et leur soumet de nouvelles propositions de paix.

Pendant ce temps, Hitler tremble que les Français ne s'interposent... On saura plus tard que la seule menace d'une intervention militaire de la France eut suffi à l'arrêter et peut-être entraîner sa chute. Mais il s'avéra que les militaires français avaient aussi peur que les militaires allemands.

Pris de surprise, le gouvernement français eut été prêt à riposter mais, d’après le témoignage de l’ambassadeur de France André François-Poncet, c’est le chef d’état-major général Maurice Gamelin qui l’en a dissuadé : « Le général Gamelin avait émis l’avis qu’une opération de guerre, même limitée, comportait des risques imprévisibles et que, par conséquent, elle ne pouvait être entreprise sans qu’il fût procédé à la mobilisation générale » (Souvenirs d'une ambassade à Berlin, septembre 1931-octobre 1938). Autant dire que de mobilisation, il n’était pas question !

Le soir du dimanche 8 mars, à la radio, sur un ton grave, le Président du Conseil Albert Sarrault affirme : « Nous ne sommes pas disposés à laisser placer Strasbourg sous le feu des canons allemands. » Mais chacun sait désormais qu'il ne fera rien et la presse française et anglaise est la première à s’accommoder du nouvel état de fait. L'attaché militaire allemand à Londres, von Schweppenburg, rapporte que l'homme de la rue, en Angleterre, était plutôt d'avis qu'il faudrait être fou pour retourner sur la Somme et à Paschendaele uniquement parce que les Allemands occupaient leur propre pays.

Quoi qu'en ait dit Sarrault, Strasbourg est désormais sous le feu des canons allemands. Plus rien ne subsiste des garanties militaires que la victoire de 1918 avait données à la France. Quant aux autres États européens, aussi bien l'Union soviétique et l'Italie que les petits États d'Europe centrale (Pologne, Autriche, Tchécoslovaquie, Hongrie,...), ils savent que la parole des Français et des Britanniques ne vaut plus rien face à un Hitler triomphant bien qu'encore faiblement armé. « Le 7 mars 1936 était probablement la dernière occasion de porter un coup d'arrêt à la politique du fait accompli du 3ème Reich », écrit l'historien René Rémond.

Hitler, par ce coup d'audace, s'en sortait une nouvelle fois à son avantage, toujours sans avoir eu à tirer un coup de feu ni même montrer sa force, laquelle n'était encore que virtuelle ! Il en avait désormais complètement  fini avec le traité de Versailles et sa popularité en Allemagne était à son zénith. Il se dépêcha de fixer de nouvelles élections au Reichstag et la liste unique nationale-socialiste remporta le 28 mars 98,8% des suffrages des inscrits pour une participation supérieure à 99%.

Les armées italiennes achevèrent non sans mal la conquête de l’Éthiopie et c’est seulement le 5 mai 1936 que le maréchal Badoglio fit son entrée dans la capitale Addis-Abeba. Les sanctions de la SDN furent presque aussitôt levées, trop tard pour empêcher le rapprochement entre le Führer et le Duce. Pendant ce temps, en France, les élections législatives du 3 mai 1936 virent la victoire du Front Populaire et la promesse d’une revanche sociale de la classe ouvrière ! « Tout va très bien, madame la marquise... » pourrait-on dire comme dans la chanson.

Bibliographie

Hormis les éléments de base contenus dans toutes les bonnes encyclopédies (à commencer par le Dictionnaire d'Histoire universelle de Michel Mourre), les informations plus spécifiques de cet article sont pour l'essentiel tirées du livre du journaliste américain William Schirer, ancien correspondant de presse en Allemagne : Le Troisième Reich, des origines à la chute (1960), ainsi que du livre de Jacques de Launay, Les grandes controverses de l'Histoire contemporaine (Rencontre, 1964) et de la somme d'Erns Nolte : La guerre civile européenne, 1917-1945 (Syrtes).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2024-03-23 18:51:24
philippe (12-07-2023 10:30:32)

M. Larané dans son remarquable travail d'historien nous démontre que la soumission aux dictateurs n'est jamais rentable, le prix a payer à long terme est toujours plus élevé.
En revanche, dans ses éditoriaux, il nous dit le contraire ?

Herodote.net répond :
Vous songez sans doute à nos analyses de la guerre d'Ukraine. Nous aurons l'occasion d'en reparler très bientôt et d'évoquer les similitudes et les dissemblances entre cette guerre et les précédentes.

Plet (10-07-2023 09:43:10)

Vous avez raison de dénoncer l'inféodation de l'occident au catéchisme de culpabilité des lobbys activistes verts qui militent pour l'internationale de la régression pour le petit peuple.

Yves Petit (09-07-2023 11:34:01)

Bien dit en début de cet article "la lâcheté de l'état major français"! Quand on remet à plus tard ou qu'on ne fait rien, on finit par payer et c'est ce que la France et l'Occident en entier ont subi à cause de cette lâcheté.

On peut en dire autant de la lutte contre le réchauffement climatique qui ne reçoit pas l'attention et les actions nécessaires des politiques inféodés au monde de l'argent.

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