La Société de Géographie

Une boussole pour découvrir le monde

Cartier, Bougainville, Lapérouse... En ce début de XIXe siècle, la France peut déjà s'enorgueillir des exploits d'un certain nombre de ses explorateurs, prêts à redessiner les cartes pour la plus grande gloire du pays. Il est temps de mettre un peu d'ordre dans ce bel enthousiasme en créant une Société de Géographie, la toute première au monde. Âgée de 200 ans, cette vénérable est riche d'un passé à faire pâlir toute autre société savante.

Isabelle Grégor

La presqu'île de la Société de géographie est une presqu'île des îles Kerguelen (océan indien) ainsi nommée en 1913 ou 1914 par Raymond Rallier du Baty et son frère Henri en hommage à la Société de géographie, qui avait apporté son patronage à leur expédition. Agrandissement : Façade de la Société de Géographie, 184 boulevard Saint-Germain, Paris.

Une poignée de passionnés

En cette année 1821, la géographie est à la mode : les curieux se souviennent encore des résultats de l'expédition Bonaparte de 1798 en Égypte qui avait donné naissance à un Institut pour les Sciences et les Arts et à un ouvrage de référence d'une richesse inégalée, La Description de l'Égypte.

M. Jomard, fondateur du Cabinet des cartes à la Bibliothèque impériale, in Le Tour du monde, Édouard Charton, 1862. Agrandissement : Bulletin de la Société de géographie de Paris (extrait), 1er janvier 1825, Paris, BnF, Gallica.Le maître d'oeuvre de cette publication est l'ingénieur Edme-François Jomard, un passionné de géographie comme d'archéologie qui devait créer en 1828 le département Cartes et plans de la Bibliothèque royale, future Bibliothèque nationale. Mais en 1821, ce touche-à-tout a une autre idée : il tient à faire aboutir le projet d'un de ses confrères de l'Institut, Louis-Mathieu Langlès, fondateur de l'école des langues orientales.

C'est chez lui qu'a lieu la première réunion, le 19 juillet 1821, ne réunissant que cinq savants avant que, quatre jours plus tard, le groupe soit élargi à une vingtaine de personnalités. Rapidement ce sont 217 souscripteurs-fondateurs qui donnent vie au projet, liste qui comprend quelques noms déjà célèbres, venus de tous horizons et de tous pays : Cuvier, Chateaubriand, les frères Champollion ou encore Humboldt.

Comme une colonne de feu

Dans cette lettre aux membres de la Société, son premier président Jean-Denis Barbié du Bocage revient sur les objectifs de la nouvelle institution :
« Liée à toutes les sciences, la géographie sert, pour ainsi dire, d’introduction à chacune d’elles, et prépare les voies pour les étudier avec fruit. C’est un vestibule dont plus de cent portes communiquent à toutes les branches des connaissances humaines. […]
La Société que vous formez doit être le point central d’où partiront les instructions qui seront données aux voyageurs, aux marins et aux négociants ; elle correspondra avec eux et leur donnera, autant qu’il sera en elle, les moyens de profiter de leurs voyages ; elle les guidera en quelque façon comme la colonne de feu conduisait les Israëlites dans le désert ; elle leur indiquera le chemin qu’ils auront à tenir, et leur signalera les dangers qu’ils auront à éviter. La Société, à son tour, profitera de leurs découvertes ; elle sera instruite de leurs courses, les annoncera au monde savant, en fera connaître les résultats utiles, et pourra se féliciter d’avoir agrandi, par ses soins, le cercle de nos connaissances »
(1821).

Anne-Louis Girodet-Trioson, La Leçon de géographie, 1803, Montargis, musée Girodet. Agrandissement : Friedrich Georg Weitsch, Humboldt et Aimé Bonpland au pied du volcan Chimborazo, 1806.

Le temps des géants

Rapidement, d'autres organismes sont créés sur son modèle à travers le monde, que ce soit à Berlin (1828), Londres (1830) et même Mexico (1839). Il faut dire que la Société parisienne a su faire parler d'elle en organisant l'attribution de prix destinés aux explorateurs les plus audacieux, ceux qui parvenaient enfin à combler les blancs des cartes.

Amélie Grand-de-Saint-Aubin, Portrait de René Caillé, 1830, Paris, collections de la Société de géographie. Agrandissement : L'Astrolabe faisant de l'eau sur un glaçon, planche extraite du récit de Jules Dumont d'Urville, Voyage au Pôle Sud et dans l'Océanie sur les corvettes L'Astrolabe et La Zélée, 1846. C'est le cas de René Caillé qui, le 20 avril 1828, parvient à entrer dans la ville interdite de Tombouctou et surtout à en ressortir vivant, ce qui n'avait pas été le cas de l'Anglais Alexander Gordon Laing deux ans auparavant...

Il y gagne 10 000 francs et une Médaille d'Or, tout comme, en 1841, le navigateur Jules Dumont d'Urville. Envoyé dans le Pacifique à la recherche de l'épave de Lapérouse, il en rapporte canons, ancres et autres boulets de l'expédition malheureuse avant de repartir plus au Sud, en Antarctique où il baptise la Terre-Adélie d'après le prénom de sa femme.

Dumont d'Urville sera le président éphémère de la Société puisqu'il meurt dans un des premiers accidents de train en mai 1842, cinq mois après son élection. Trois ans plus tard son successeur, le Prussien Alexander von Humboldt, méritait largement de prendre la tête de la Société puisqu'il est considéré comme un géographe d'exception avec à son actif des milliers d'observations dans le domaine du volcanisme, de la botanique ou encore de l'altitude.

Nikko (Japon), entre 1871 et 1877, Raimund von Stillfried-Ratenicz, BnF,  Société de géographie. Agrandissement : Bourou-Boudour (Indonésie, bas-relief), 1873, Isidore van Kinsbergen, BnF, Société de géographie.

Clic ! La planète en images

Maxime du Camp, Vue d'Abou Simbel, 1850.145 000 photographies ! Sur plaques de verre ou papier, c'est le monde entier que les photographes de la Société ont fait entrer dans les archives. Qu'ils soient civils, militaires, diplomates ou mêmes religieux, ces émissaires ont eu à cœur de rapporter boulevard Saint-Germain la preuve des richesses du monde, qu'elles soient géographiques, patrimoniales ou humaines. Ce sont aujourd'hui des témoignages uniques que l'on peut consulter sur les ruines du Yucatan lors de leur découverte, sur la construction du canal de Panama ou la vie de tribus désormais disparues. Mais pas question de faire de l'Art : ces amateurs sont là pour montrer la réalité, à la façon d'un Maxime du Camp qui multiplie les vues des grands temples égyptiens (1850) au grand dam de son compagnon de voyage Gustave Flaubert, pestant contre ces « rages photographiques ». Pour ces aventuriers vulgarisateurs, il s'agit de témoigner, de façon documentaire, de la grandeur des réalisations antiques ou modernes mais aussi de la variété des peuples. À une époque qui a la passion des classifications, faire l'inventaire du monde est aussi une façon de mieux le maîtriser et de célébrer le progrès. C'est pourquoi rapidement les conférenciers de la Société ne peuvent plus se passer du support des images, magnifiées par la « lanterne magique » d'Alfred Molteni qui assurera leur diffusion dans ses catalogues.

Auguste Jahandier, Le Photographe dans les voyages d'exploration, illustration de La Nature, 1874. Agrandissement : Détail de la porte principale du palais du Gouverneur à Uxmal (Yucatan), Désiré Charnay, 1860, Société de géographie.,

À la conquête du grand public

La réputation de ces présidents de renom ne peut cacher la fragilité de l'institution qui, en 1864, ne compte toujours que 240 membres alors que son homologue à Londres en est à plus de 1700. Il faut trouver un nouveau souffle !

Élisée Reclus, Globe terrestre au 320 000me pour l'exposition universelle de 1900 @archives nationales. Agrandissement : la tour Eiffel et le projet Cosmorama réalisé à l’exposition universelle de 1900, photographie de Neurdein, Paris, BnF. L'amiral La Roncière-Le Noury va s'en charger en se lançant dans l'organisation d'un congrès international (1875), la construction d'un nouvel immeuble boulevard Saint-Germain (1878) et le soutien au projet de canal à Panama.

C'est d'ailleurs Ferdinand de Lesseps qui prend la tête de l'organisation pour l'année 1882, avec parmi ses objectifs une plus large ouverture au public féminin, trop peu représenté. Et il voit les choses en grand : à l'occasion de l'exposition universelle de 1889, des globes terrestres de toutes tailles animent le Champ-de-Mars, idée que reprend, dans d'autres proportions, Élisée Reclus pour l'exposition de 1900 : il s'agit d'ériger face à la tour Eiffel un globe animé de 160 mètres de diamètre, pesant 21 000 tonnes !

Le projet est rejeté, mais le grand géographe va poursuivre au sein de la Société sa mission de démocratisation de cette science, selon le principe qui lui était cher : « Étudier la géographie, c'est voyager à prix réduit à travers le monde ».

Tous fous de géographie !

Affiche publicitaire pour les éditions Hetzel, 1890 .Au XIXe siècle, la géographie a le vent en poupe au point de devenir une véritable passion dans toute l'Europe. On veut tout connaître du monde, de ses paysages, de ses habitants. A l'origine de cet engouement collectif se trouve la compétition des gouvernements pour s'approprier et coloniser les terres encore méconnues. Les expéditions se multiplient pour combler les blancs dans les cartes, localiser la source des grands fleuves ou atteindre des régions extrêmes. Symbole de l'Occident triomphant, l'explorateur fait le succès de la presse à grand tirage tandis que l'édition profite de la nouvelle mode du tourisme pour multiplier les récits de voyage. Les conférences rassemblent un large public qui peut ensuite assouvir sa curiosité dans les expositions et musées, à l'image du musée d'Ethnographie du Trocadéro (futur musée de l'Homme) de Paris, ouvert en 1882. Les romanciers ne sont pas en reste avec le triomphe de Jules Verne qui contribue à sa manière à rendre la géographie populaire auprès des plus jeunes. Il est aidé en cela par la publication d'ouvrages tels que Le Tour de la France par deux enfants d'Augustine Fouillée (1877) et la mise en place de nouveaux programmes scolaires qui se traduisent, dans les salles de classe, par la multiplication des cartes Vidal-Lablache.

P. Lackerbauer, Une conférence à la Société de géographie de Paris, 1885. Agrandissement : Planisphère indiquant l'état des connaissances géographiques en 1875, Paris, BnF, Société de géographie. Victor-Adolphe Malte-Brun, secrétaire général de la Société de géographie de 1860 à 1866, réalise cette carte à l'occasion du Congrès international des sciences géographiques tenu à Paris en août 1875. À l'exception de l'Europe (rouge foncé), certains continents restent encore inexplorés : hautes latitudes, régions himalayennes, désert australien et Afrique (en blanc).

L'explorateur, cet « éclaireur du géographe » (Roland Bonaparte)

Si elle s'attache à développer la vulgarisation, la Société de Géographie n'en néglige pas pour autant le terrain. Elle sait que, désormais incontournable, elle doit être au côté de ceux qui prennent des risques en allant voir sur place si les cartes conservées dans sa bibliothèque sont bien à jour.

Le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, vers 1870. Agrandissement : Auguste Pavie (debout, 3e depuis la gauche) et Pierre Lefèvre-Pontalis en 1893 avec des interprètes cambodgiens à l'École coloniale.Non seulement elle participe à l'organisation des voyages, mais elle en assure les retombées et la gloire en les évoquant dans ses bulletins et en distribuant sa fameuse médaille. Ainsi, elle a su reconnaître les mérites de Francis Garnier et d'Auguste Pavie, pionniers en Indochine (1869 et 1885) ou encore de Gabriel Bonvalot qui traverse le Tibet en 1889.

Côté Afrique, citons les noms de Pierre Savorgnan de Brazza qui est remercié pour son travail dans le centre du continent (1879), et de Charles de Foucauld, pour son livre Reconnaissance du Maroc (1885). Les ressortissants étrangers ne sont pas oubliés avec notamment la consécration des Britanniques David Livingston (1857) ou Ernest Shackleton (1910).

Nouvelle Calédonie. Indigènes de la tribu de Néfoué. Canala. Côte Est, 1874, Ernest Robin, Paris, BnF. Agrandissement : Illustration de Gabriel Bonvalot dans son livre De Paris au Tonkin à travers le Tibet inconnu publié en 1891.

D'une curiosité sans limites, la Société sait aussi s'ouvrir aux domaines proches de sa spécialité en incitant à l'exploration des profondeurs terrestres (grotte de Padirac, 1889) comme marines (travaux d'Albert Ier de Monaco, 1886).

Dessin d'Édouard-Alfred Martel de la rivière souterraine dans les grottes de Marble Arch (Irlande) publié dans The Geographical Journal, 1897. Agrandissement : Vue actuelle du gour sur le lac supérieur du gouffre de Padirac.

La mutation

Le tournant du siècle est un âge d'or pour la Société qui se voit placée entre 1909 et 1924 sous l'égide de Roland Bonaparte, petit-neveu de l'Empereur. Passionné de botanique, ce bibliophile averti oblige l'institution qu'il préside à pousser les murs pour accueillir les milliers d'ouvrages et cartes qu'il lui offre.

Collection anthropologique du prince Bonaparte à l'exposition universelle de 1889. Agrandissement : Photographie extraite des collections du prince Bonaparte.Ce cadeau, bienvenu au niveau scientifique, est aussi dangereux pour les finances de la Société qui entre dans une période d'incertitude. Certes, elle continue à profiter des retombées des expéditions de renom : les missions Charcot dans les régions polaires ou encore les Croisières Citroën en Afrique et en Asie centrale (1925 puis 1932) remportent ainsi un beau succès auprès du public.

Mais avec l'après-guerre, la décolonisation et l'influence des idées marxistes mettant en avant les questions sociales, la géographie change de visage. On s'intéresse désormais davantage à l'Homme, comme le montre le soutien apporté à l'ethnologue Claude Lévi-Strauss (1993) ou à l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie (2009).

Toujours tournée vers l'avenir, l'institution bicentenaire cherche aujourd'hui plus que jamais à faire souffler le vent de la découverte auprès des jeunes générations, sensibilisées non plus à l'identité du globe mais à son avenir.

La Société, les Sociétés

Dans le monde, il n'y a qu'une Société de Géographie : celle de Paris, qui, de par son statut de doyenne, a le privilège de ne pas avoir besoin que l'on accole sa nationalité à son nom. Mais elle n'est pas la seule, loin s'en faut, puisqu'elles sont une soixantaine sur tous les continents, sans compter les sociétés locales. Parmi les institutions historiques, citons la Royal Geographical Society de Londres, fondée en 1830, qui s'est fait remarquer par son dynamisme. Ont ainsi profité de son soutien Burton et Speke pour l'Afrique (1859 et 1861), Stein pour l'Asie Centrale (1909) mais aussi Lady Franklin, pionnière en Tasmanie (1860). Si la coexistence de ces organismes prestigieux ne s'est pas faite sans jalousie et esprit de compétition, notamment en raison d'enjeux colonialistes, on peut cependant remarquer que, face aux exploits réalisés, hommages et médailles ont été accordées sans que les questions de nationalités entrent en ligne de compte. Ainsi le Néo-Zélandais Hillary pour l'Everest, les Américains Amstrong, Aldrin et Collins pour la Lune ou récemment le Suisse Piccard pour son tour du monde en avion solaire peuvent s'enorgueillir d'avoir été distingués par notre Société de Géographie pour leurs exploits.

Bibliographie

Jacques Gonzales, Décrire la Terre, écrire le monde. Le livre du bicentenaire de la Société de Géographie, 1821-2021, éd. Glénat, 2021.

Publié ou mis à jour le : 2022-06-14 13:07:54

 
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