Napoléon III (1808 - 1873)

Un empereur à la fibre sociale

Quel destin fut plus improblable que celui de Charles Louis-Napoléon Bonaparte, premier président de la République française et Empereur des Français sous le nom de Napoléon III ?

Napoléon III ( Paris, 20 avril 1808  ; Chislehurst, Royaume-Uni, 9 janvier 1873)

Drôle de famille

Né le 20 avril 1808 au palais des Tuileries, à Paris, il est le troisième fils de Louis Bonaparte, jeune frère de Napoléon Ier, par ailleurs roi de Hollande, et de la belle Hortense de Beauharnais, belle-fille de l'Empereur.

Le couple ne se supporte pas et la rumeur laisse entendre que leurs enfants seraient de naissance adultérine !

Hortense, d'ailleurs, est connue pour avoir des relations avec des officiers néerlandais et, après l'abdication de son mari en 1810 et leur séparation, elle mettra au monde un quatrième enfant, des oeuvres du général de Flahaut, lui-même fils adultérin de... Talleyrand ! Connu comme le duc Charles de Morny, il s'illustrera en organisant le coup d'État qui livrera le pouvoir à son demi-frère, Louis-Napoléon.

Formation d'un conspirateur

En attendant, avec la chute du Premier Empire, en 1815, le petit Louis-Napoléon doit suivre sa mère en exil, en Suisse, à Arenenberg, sur les bords du lac de Constance. De ce long séjour en terre alémanique, il va garder un accent germanique dont il ne pourra jamais se défaire. Éduqué par Philippe Le Bas, fils d'un ancien député de la Convention, il va aussi se passionner pour la Révolution française.

À peine a-t-il 22 ans qu'en 1830, en Italie, il se met au service d'une organisation secrète, les carbonari, qui combat les pouvoirs établis. Mais déjà le destin oeuvre en sa faveur... Le 22 juillet 1832, la mort du fils légitime de Napoléon Ier, le duc de Reichstadt, venant après celle de ses propres frères, fait de lui le chef légitime du parti bonapartiste, lequel, il est vrai, est encore insignifiant. La bourgeoisie rentière tient le haut du pavé avec le roi Louis-Philippe Ier et la bourgeoisie libérale ne sait encore trop à quelle cause se vouer.

Victor de Persigny (11 janvier 1808, Saint-Germain-Lespinasse ; 12 janvier 1872, Nice)Louis-Napoléon est rejoint en 1835 par un jeune homme de son âge, Gilbert Fialin de Persigny, fils d'un receveur des finances, qui va se mettre passionnément au service de sa cause.

C'est ainsi que les deux amis tentent de soulever le 30 octobre 1836 la garnison de Strasbourg. Ils échouent piteusement. En guise de sanction, Louis-Napoléon doit s'exiler en Amérique.

Le destin de Louis-Napoléon pourrait s'arrêter là, comme celui de ses oncles, d'autant qu'il a la douleur de perdre sa mère bien-aimée, Hortense. C'est sans compter avec le président du Conseil, Adolphe Thiers, qui, se croyant habile, négocie avec Londres le Retour des Cendres de Napoléon Ier à Paris. Il veut, par cette initiative, redresser le prestige de Louis-Philippe Ier.

Les généraux Bertrand et Gourgaud, anciens compagnons de l'Empereur, ainsi que le prince de Joinville, fils du roi, quittent Toulon pour Sainte-Hélène sur la Belle Poule, le 7 juillet 1840 en vue de quérir les cendres de l'Empereur.

Le transfert à Saint-Louis-des-Invalides, le 15 décembre 1840, donne lieu à une cérémonie populaire et grandiose à laquelle assistent un million de Français enthousiastes qui n'hésitent pas à crier « Vive l'Empereur ! ».

Le parti bonapartiste renaît de ses cendres et Louis-Napoléon décide d'en profiter sans attendre.

Avec Persigny et une soixantaine de conspirateurs rassemblés à Londres, il traverse la Manche le 5 août 1840 et débarque sur une plage non loin de Boulogne. La troupe se dirige vers la caserne. Louis-Napoléon prononce un discours devant les soldats et les badauds médusés. Arrive un capitaine. La détermination des conspirateurs flanche. Le prince tire un coup de pistolet et blesse un grenadier à la mâchoire avant d'être arrêté.

Condamné cette fois à la perpétuité, Louis-Napoléon est enfermé au fort de Ham, dans la Somme. Apparemment résigné, il profite de sa douillette captivité pour compléter sa formation et beaucoup écrire. Il en parlera plus tard comme de l'« Université de Ham » !

Témoignant d'une remarquable ouverture d'esprit et d'une bonne compréhension de son époque, il s'y livre à des expériences de chimie et d'électricité, rédige une étude sur l'ouverture d'un canal entre les océans Pacifique et Atlantique (!) et surtout publie un ouvrage d'économie politique, L'extinction du paupérisme, dans lequel il affiche ses préoccupations sociales : « La classe ouvrière n'est rien, il faut la rendre propriétaire. Elle n'a de richesses que ses bras, il faut donner à ces bras un emploi utile pour tous. Elle est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites. Il faut lui donner une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol. Enfin, elle est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir : il faut lui donner des droits et un avenir, et la relever à ses propres yeux par l'association, l'éducation, la discipline ».

De ces préoccupations sincères, il ne se départira jamais. Cela lui vaut une lettre enthousiaste de George Sand : « Parlez-nous souvent de délivrance et d'affranchissement, noble captif ! »

Les meilleures choses ayant une fin, le 25 mai 1846, Louis-Napoléon Bonaparte fait le choix de s'évader ! Il coupe sa moustache, rase sa barbe, coiffe une perruque, revêt une tenue d'ouvrier et charge une planche de sa bibliothèque sur son épaule pour éviter que les gardes ne le dévisagent. Ainsi franchit-il la porte du fort. Il rejoint des amis qui l'amènent illico à Londres.

À cette date, la « monarchie de Juillet » bascule dans l'impopularité et la bourgeoisie libérale aspire à un changement de régime... À Londres, Louis-Napoléon s'y prépare patiemment et noue d'utiles relations. Bien que d'un physique plutôt ingrat, il use aussi de bonnes manières auprès des femmes et multiplie les conquêtes... Ainsi tombe-t-il amoureux d'une riche et belle demi-mondaine, Miss Howard (23 ans). L'amour est partagé et la jeune femme va mettre sa fortune au service de son amant, tout en demeurant dans l'ombre pour ne pas nuire à ses plans.

Habile ascension

Sitôt qu'éclatent les « Journées de Février » qui vont emporter la monarchie et amener la IIe République, Louis-Napoléon revient dans la capitale française.

Miss Harryet-Howard  (Henriette Cappelaere, 1850, musée de Compiègne)Aux élections législatives du 23 avril 1848, une poignée de bonapartistes sont élus mais Louis-Napoléon lui-même se garde d'entrer en scène. Il attend les élections complémentaires du 4 juin 1848, destinées à pourvoir les sièges libérés par les candidatures multiples (une même personne pouvait postuler à différents sièges). Le voilà élu par trois départements.

Ses électeurs appartiennent aux nostalgiques de l'Empire (peu nombreux), aux défenseurs de l'ordre et de la propriété mais aussi aux laissés-pour-compte de la révolution industrielle, sensibles aux idées sociales du neveu de Napoléon le Grand. On commence à entendre des cris de « Vive l'Empereur » !

Tandis que les députés s'interrogent sur l'opportunité de valider l'élection d'un prince, voilà que l'armée aux ordres du général Cavaignac réprime avec la plus extrême violence les émeutes ouvrières du 23 juin 1848.

Il s'ensuit une scission entre la classe ouvrière et les républicains modérés, scission dont va tirer parti Louis-Napoléon. Il se présente aux premiers comme un réformateur social et humain (ce qu'il est), aux autres comme un représentant naturel de l'ordre (ce qu'il est également). Aux élections complémentaires des 17 et 18 septembre 1848, le prince gagne cinq sièges supplémentaires. Habile manoeuvrier malgré sa gaucherie à la tribune, servi par la fortune de Miss Howard, il rallie des soutiens dans tous les camps.

Là-dessus, sur une proposition du poète Lamartine, l'assemblée constituante décide, le 6 octobre, de confier le pouvoir exécutif à un Président de la République élu au suffrage universel (comme les députés) pour quatre ans et non rééligible !

Le 12 octobre 1848, Louis-Napoléon annonce sa candidature aux élections du 10 décembre. Sa prétention soulève le dédain. Beaucoup pensent comme Adolphe Thiers, l'un des chefs modérés : « C'est un crétin que l'on mènera » ! Il est vrai qu'il n’y a pas deux personnes plus opposées l’une à l’autre. Adolphe Thiers, conservateur opportuniste, a la haine de la « vile multitude » tandis que Louis-Napoléon affiche sa foi dans le progrès et l’amour de la « classe ouvrière », une expression qui revient maintes fois sous sa plume...

Plus perspicace est Alexis de Tocqueville, qui voit le prince « très supérieur à ce que sa vie antérieure et ses folles entreprises avaient pu faire penser à bon droit de lui ».

Le candidat mène une habile campagne avec le soutien des chansonniers :
« Voulez-vous du micmac ?
Choisissez Cavaignac.
Voulez-vous d'la canaille ?
Choisissez M'sieu Raspaille.
Voulez-vous un coquin ?
Choisissez L'Dru-Rollin.
Mais voulez-vous du bon ?
Choisissez Poléon. »

À la surprise générale, le jour venu, Louis-Napoléon Bonaparte bénéficie d'un raz-de-marée : 5 434 000 voix contre 1 448 000 pour Cavaignac, 370 000 pour Ledru-Rollin, 36 000 pour Raspail et 17 000 pour Lamartine. Il a bénéficié d'un vote de ras-le-bol à l'égard de la République conservatrice, bien plus que d'un vote d'adhésion à sa personne.

Les électeurs de ce candidat « anti-système », pour parler comme aujourd’hui, viennent de tous les milieux, aussi bien ouvriers que paysans, socialistes que conservateurs. Ce sont des citoyens lassés du parlementarisme bourgeois et bien-pensant, lequel prône de grands principes mais n’a pas de scrupules à opprimer, voire massacrer, les ouvriers et les chômeurs.

Ainsi entre-t-il au palais de l'Élysée. L'ancien hôtel de la marquise de Pompadour devient ainsi la résidence officielle de la présidence de la République. Se présentant en arbitre entre le peuple et la majorité conservatrice de l'Assemblée, le président cultive sa popularité. Lorsqu'approche l'échéance de son mandat, il n'a guère de mal à organiser le coup d'État qui renversera la IIe République puis à instaurer un pouvoir autocratique, le Second Empire.

Un mariage d'inclination

Napoléon III s'est acquis dans les cours européennes la réputation d'un ancien conspirateur, d'un parvenu et d'un coureur de jupons. Ce célibataire endurci n'est-il pas arrivé au pouvoir en usant de la fortune d'une demi-mondaine, miss Howard ? Il n'en finit pas moins par épouser, le 30 janvier 1853, une jeune et belle aristocrate espagnole, Eugénie de Montijo, comtesse de Teba, née à Grenade 26 ans plus tôt.

La nouvelle impératrice se montre très pieuse et par ailleurs distante à l'égard des choses de l'amour (elle interrompt ses relations sexuelles avec l'empereur après la naissance de leur fils, le Prince impérial, « Loulou » pour les intimes). Mais elle prend à coeur son rôle d'impératrice et exerce correctement la régence pendant la campagne de Napoléon III en Italie.

Elle se prépare aussi à l'assumer durablement lorsque s'aggrave l'état de santé de son mari, qui est atteint de la maladie de la pierre et souffre de calculs jusqu'à ne plus pouvoir monter à cheval. Elle meurt en exil à Madrid le 11 juillet 1920, à 94 ans, soit 47 ans après son époux, mort des suites d'une opération le 9 janvier 1873, en Angleterre.

La famille impériale, photographie(Napoléon III,Eugénie et le prince Louis-Napoléon)

Impériales réformes

Homme ordinaire et sans génie, Napoléon III cultive le goût du secret, décide en solitaire et souvent dans l'improvisation. Il souffre d'être incompris de son entourage. On lui prête cette boutade : « Je suis socialiste, l'impératrice est légitimiste, Morny [son demi-frère] est orléaniste, le Prince Napoléon [son cousin, dit Plonplon] est républicain… Il n'y a que Persigny [le ministre de l'Intérieur] qui soit bonapartiste et il est fou ».

Malgré cela, la société française se transforme sous le Second Empire plus vite qu'en aucune autre période de son Histoire. C'est à ce moment qu'elle accomplit sa révolution industrielle.

L'empereur signe un traité de libre-échange avec le Royaume-Uni. Il institue aussi une union monétaire qui englobe, jusqu'à la Première Guerre mondiale, de nombreux pays. Il accorde le droit de grève aux ouvriers et relance l'instruction publique. Outre-mer, au Sénégal, au Cambodge, en Cochinchine, en Nouvelle-Calédonie, les troupes marines jettent les bases d'un nouvel empire colonial que la IIIe République aura à cœur d'étendre.

La cour, aux Tuileries, à Compiègne et à Fontainebleau, se signale par une activité bourdonnante, au moins pendant les belles années du régime. Elle est ouverte à toute la bourgeoisie sans esprit de classe et se montre accueillante pour les gens de lettres. Cette « fête impériale » fait oublier dans la première décennie l'absence de liberté d'expression et le caractère autoritaire du régime. Dans les dernières années, elle fait oublier les échecs de la politique étrangère. 

Tout s'écroule brutalement avec la guerre franco-prussienne, la défaite de Sedan et la captivité de l'empereur.

Depuis longtemps déjà affaibli par la maladie de la pierre (des calculs rénaux), Napoléon III voit son régime s'effondrer en deux jours. L'impératrice, qui avait assumé la régence le 28 juillet 1870, au départ de son mari pour le front, doit s'enfuir en Angleterre cependant qu'est proclamée la IIIe République. Après sa captivité à Wilhelmshöhe, dans la Hesse, l'ex-empereur la rejoindra au château de Chislehurst, dans le Kent.

C'est là qu'il meurt le 9 janvier 1873 des suites d'une opération... Désireux de repartir à la conquête du pouvoir, il avait vu la nécessité de remonter à cheval et pour cela de guérir de sa maladie. L'opération était risquée. Elle avait échoué.  

Bibliographie

Méprisé par l'historiographie traditionnelle, Napoléon III a connu un début de réhabilitation avec l'ouvrage quelque peu hagiographique de Philippe Séguin, fervent gaulliste engagé en politique (et agrégé d'histoire) : Louis Napoléon le Grand (Grasset, 1990).

Sur le règne de Napoléon III, on peut aussi lire l'excellent livre de Pierre Milza : Napoléon III (Perrin, 2004). Notons que cet historien est également un spécialiste de Mussolini.

Le rapprochement n'est pas anodin : à bien des égards, Napoléon III peut être considéré comme un précurseur du Duce. Aventurier et séducteur, pétri d'idéaux socialistes et proche du peuple, nationaliste en quête de grandeur et d'épopées militaires, également autoritaire, mais dépourvu de cruauté et de cynisme. L'un et l'autre se sont grillés en se confrontant ou s'alliant à des hommes autrement plus brutaux, Bismarck pour le premier, Hitler pour le second.

Alban Dignat
La mauvaise réputation

Napoléon III a vu son image flétrie à jamais par Victor Hugo soi-même, qui, de son exil volontaire à Guernesey, n'a eu de cesse de pourfendre « Napoléon le Petit ». Dans Napoléon le Petit (1852), il le le qualifie indifféremment de « pourceau dans le cloaque », « nain tout-puissant », « bête fauve », « chacal à sang froid » etc.

Moins inspiré, Karl Marx s'y est mis aussi. Dès après le coup d'État de 1851, il publie un opuscule, Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte, où il affuble celui-ci du sobriquet « Crapulinski ». Les chansonniers, quant à eux, donnent à l'Empereur le surnom de « Badinguet », en souvenir de l'évasion du fort de Ham, dans une blouse qui aurait été empruntée à un ouvrier du nom de Badinguet.

À la différence de son oncle, vilipendé par Chateaubriand, Napoléon III n'a bénéficié après sa mort d'aucun Béranger ou Las Cases pour le réhabiliter et nourrir sa légende. Au contraire, les porte-parole de la IIIe République mettront en exergue sa « brutalité »... pour mieux faire oublier les massacres républicains de juin 1848 comme de mai 1871, avant et après son règne.

Émile Zola ne va pas se priver de dénoncer dans son oeuvre romanesque les turpitudes des bourgeois et la misère des ouvriers sous le Second Empire. Pourtant, à la fin de sa vie, il va confesser s'être mépris sur la nature du régime et de l'empereur : « À vingt ans, en plein Empire, je tenais le neveu du grand Napoléon pour le bandit, le "voleur de nuit" qui, selon l'expression célèbre, avait allumé sa lanterne au soleil d'Austerlitz. Dame, j'avais grandi au roulement des foudres de Victor Hugo : Napoléon le Petit était pour moi un livre d'histoire d'une vérité absolue. (...)
Non, l'Empereur : un brave homme, hanté de rêves généreux, incapable d'une action méchante, très sincère dans l'inébranlable conviction qui le porte à travers les événements de sa vie (...) » (note)

Près d'un siècle et demi après, les historiens commencent à réévaluer le bilan du Second Empire...

Publié ou mis à jour le : 2020-04-16 14:24:24

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net