Stendhal (1783 - 1842)

« Il écrivit, Il aima, Il vécut »

Amateur de femmes, admirateur de Napoléon, auteur de romans d'un nouveau genre... Stendhal est tout cela à la fois. Lui qui parcourut toute l'Europe et connut une vie de passions reste trop souvent au second plan derrière les Hugo et autre Balzac. Son originalité en fait pourtant un des auteurs majeurs du XIXe siècle.

Henri Beyle dit Stendhal, consul de France en Italie (23 janvier 1783, Grenoble ; 23 mars 1842, Paris), Silvestro Valeri (1836)

Les mathématiques ou la gloire ?

C'est à Grenoble qu'Henri Beyle voit le jour le 23 janvier 1783 dans une famille de notables. Mais à 7 ans, il perd sa mère adorée et se retrouve livré à lui-même aux côtés d'un père qui lui est indifférent. Il est donc éduqué par sa tante et surtout son grand-père, le médecin Henri Gagnon, dans l'admiration des Lumières et des idées philosophiques du XVIIIe siècle. 

Élève brillant à l'École centrale de sa ville, il arrive à Paris au lendemain du coup d'État du 18 Brumaire pour nourrir sa passion des mathématiques en intégrant Polytechnique. Finalement, il abandonne son projet et entre à 17 ans au ministère de la Guerre grâce à la protection de son cousin Pierre Daru.

Mais sa timidité et sa maladresse rendent l'expérience douloureuse et c'est avec soulagement qu'il rejoint le Premier Consul dans sa deuxième campagne d’Italie. C'est la route pour la gloire, il en est sûr ! « « J’étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d’enthousiasme et de bonheur parfait ! » racontera-t-il dans ses mémoires.

Dans l'admiration de l'Empereur

Notre sous-lieutenant au 6ème dragon découvre l’Italie pour laquelle il éprouvera une grande passion durant toute sa vie. Comment lutter contre le charme de Milan et surtout des belles Italiennes ? Mais l'amour n'est pas son seul but : mû par une ambition forcenée, il rêve de places lucratives et de hautes fonctions, se fixant l'objectif bien précis de décrocher un poste d’auditeur au Conseil d’État.

Cette position avantageuse lui offrirait la possibilité d’approcher le Premier Consul et constituerait un marchepied pour une carrière plus prestigieuse encore parmi l’élite du nouveau régime. Stendhal n’est cependant pas un théoricien de la politique, il admire Napoléon plus que l’Empire. Il est persuadé que la Révolution n’a pas réussi à changer en profondeur les mentalités et les mœurs d’une société française restée conservatrice à ses yeux.

Toujours patronné par son cousin, il va donc s'intégrer avec plaisir dans l’administration impériale qui le nommera à divers postes (adjoint provisoire aux commissaires des guerres, intendant de l’Empereur, auditeur au Conseil d’État, et enfin inspecteur de la comptabilité et des bâtiments de la Couronne). Il devient ainsi un parfait commis de l’Empire et suit la Grande Armée à travers toute l’Europe, jusqu’en Russie.

Quel égotique !

Stendhal est un amoureux du plaisir et de la vie qui a cherché à analyser son propre individualisme dans ses œuvres autobiographiques (Souvenirs d'égotisme, Vie de Henry Brulard). Refusant de se construire une image pour la postérité, il nous révèle ici une personnalité qui reste encore aujourd'hui déroutante :
« Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m’a placé pendant les neuf ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je du bon sens ? Ai-je du bon sens avec profondeur ? Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n’en sais rien. […] Je ne me connais point moi-même, et c’est ce qui quelquefois, la nuit quand j’y pense, me désole. Suis-je bon, méchant, spirituel, bête ? Ai-je su tirer un bon parti des hasards au milieu desquels m’a jeté et la toute-puissance de Napoléon (que toujours j’adorais) en 1810, et la chute que nous fîmes dans la boue en 1814, et notre effort pour en sortir en 1830 ? Je crains bien que non, j’ai agi par humeur, au hasard » (Souvenirs d'égotisme, 1832).

La bella vita !

Lors de ses séjours à Paris, il mène une vie de dandy avant l’heure, fréquentant les salons et multipliant les conquêtes amoureuses en dépit d’un physique quelque peu disgracieux.

Il trouve cependant le temps de rédiger des œuvres autobiographiques et de s’atteler à une grande Histoire de la peinture en Italie. Mais la belle vie prend fin lorsqu'en 1814 le retour des Bourbons sur le trône le plonge dans la détresse financière : d'un jour à l'autre il perd ses titres et ses places d’auditeur, de commissaire des guerres… et son train de vie. Il n'a plus qu'à rejoindre son Italie chérie où il fréquente les milieux libéraux et romantiques. Il est temps de se mettre sérieusement au travail !

En 1817, à 34 ans, il publie enfin sa synthèse sur la peinture italienne, suivie d'un second ouvrage, Rome, Naples et Florence, qui annonce la vogue du tourisme. Il choisit alors comme nom de plume le pseudonyme de Stendhal inspiré par la ville allemande de Stendal qu'il avait découverte lors de la bataille de Wagram. Mais ses idées libérales finissent par le faire mal voir : il est expulsé d'Italie en 1821.

Écrivain, enfin !

Le retour à Paris est douloureux : il a perdu son père qui le laisse sans argent et sa passion pour Matilde Viscontini Dembowski est un échec, échec qu'il évoquera dans De l'Amour (1822). Son mal-être ne pouvait que le rendre sensible au courant romantique qu'il va dès lors défendre avec enthousiasme, en particulier dans son essai Racine et Shakespeare (1823). Il se lance également dans le journalisme. 

Amoureux passionné, parleur charmant, ami des plus grands auteurs de son temps (Hugo,...), Stendhal éprouve toutefois de la difficulté à se faire reconnaître comme écrivain. Mais qu'importe : « J'écris pour des amis inconnus, une poignée d'élus qui me ressemblent, les happy few » (Vie de Henry Brulard). Il publie un premier roman, Armance (1827), qui passe inaperçu. Ce n'est pas le cas du suivant, Le Rouge et le Noir publié en 1830, au sujet duquel se déchirent les critiques.

Stèle de Stendhal au cimetière parisien de MontmartreMais Stendhal est déjà reparti en Italie où ses problèmes financiers l'ont poussé à accepter un poste de consul à Civitavecchia, petite ville près de Rome.

Là, il continue à travailler à son œuvre sans toutefois parvenir à terminer ses livres (Lucien Leuwen, Vie de Henry Brulard). Il lui faut attendre un congé de trois ans et un retour en France pour mettre le point final à ses Chroniques italiennes (nouvelles publiées en 1855) et surtout à La Chartreuse de Parme (1839) qu'il dicte en quelques semaines.

Il regagne alors la morose Civitavecchia mais il y est victime d'une syncope en 1840.

Il décide donc de prendre un congé à Paris. C'est là qu'il meurt d'une attaque d'apoplexie le 23 mars 1842. Sur sa tombe du cimetière Montmartre est apposée une épitaphe en italien qu'il avait lui-même rédigée vingt ans plus tôt : « Arrigo Beyle/ Milanese/ Scrisse/ Amo/ Visse/ Ann. LIX M. II/ Mori Il XXIII marzo/ MDCCXLII.»  (« Henri Beyle. Milanais. Il écrivit, Il aima, Il vécut… »).

Trop d'audace...

Dans Le Rouge et le Noir, Stendhal donne vie à Julien Sorel, un jeune ambitieux. Et tant pis si, pour réussir dans la société qui lui barre la route, il faut se servir des femmes, comme cette madame de Rênal qu'il finira par tenter d'assassiner. Condamné à mort, il s'adresse ici aux jurés pour une attaque en règle de la société...
« Messieurs les jurés,
L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est révolté contre la bassesse de sa fortune.
Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix.
Je ne me fais point illusion, la mort m'attend : elle sera juste. J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.
Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés... » (Le Rouge et le Noir, 1830).

L'inclassable

L'œuvre de Stendhal, née en plein romantisme (dico), se reconnaît à son culte de l'individualisme. Ses héros présentent une belle complexité psychologique qui mêle une grande sensibilité et une farouche volonté de réussir.

S'appuyant sur ces porte-parole, sur ces doubles de lui-même, Stendhal adopte un regard distancié qui lui permet d'observer avec ironie la société de ce début du XIXe siècle. Il aime ainsi à montrer comment elle entrave les désirs de gloire et de chasse au bonheur (rebaptisé « beylisme ») de ses anti-héros que sont Julien Sorel (Le Rouge et le Noir), qui sera guillotiné, et de son Fabrice del Dongo (La Chartreuse de Parme), dont le parcours finira dans un monastère.

C'est peu dire que ces personnages, à la fois calculateurs et très émotifs, transgressant les bonnes mœurs comme les frontières des classes sociales, ne plurent pas à tout le monde ! Mais pour Stendhal, « Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route » : il faut non seulement faire écho à l'histoire récente, comme l'épopée napoléonienne dont il tente d'évoquer les aspects « romantiques » avec ses rêves de grandeur, mais aussi refléter la diversité humaine. En cela, il ouvre la voie aux réalistes, Flaubert en tête. Trop moderne ? Stendhal ne connut qu'une gloire posthume, son œuvre n'ayant rencontré qu'indifférence ou mépris en son temps.

Isabelle Grégor
Publié ou mis à jour le : 2021-06-02 11:41:23

 
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