Antoine Crozat (1655-1738)

Comment devenir l’homme le plus riche de France

Connaissez-vous le point commun entre la Louisiane, l’hôtel Ritz, le palais de l’Élysée, le Canal de Picardie et le musée de l’Ermitage ? Un homme et ses millions : Antoine Crozat (1655-1738). Il y a pourtant fort à parier qu’à moins d’être un féru de mobilier ancien ou un expert de la finance du XVIIe siècle (voire les deux), l’honorable lecteur de cet article ignore ce nom.

Alexis Simon Belle, Antoine Crozat, marquis du Châtel, XVIIIe siècle, Château de Versailles.Il faut dire que notre héros n'a rien pour séduire. Amateur de détournements de fonds et de trafics illicites, négrier, dur avec les faibles – il donne aux nécessiteux que le roi lui demande de secourir une nourriture dont même les chiens ne voudraient pas – et mielleux devant les puissants, il endosse avec une éclatante réussite le rôle de parvenu. Il serait cependant dommage de s’arrêter aux préjugés qui entourent les manieurs de fonds - les nôtres comme ceux du siècle qui l’a vu naître.

Malgré l’oubli dont il est victime, Crozat est l’un des personnages les plus fascinants de son temps. Parti de peu, il amasse l’une des plus importantes fortunes de l’histoire, développe le commerce du café et du tabac, diligente des opérations corsaires, devient le plus grand marchand d'esclaves d'Europe et met en place un commerce international de métaux précieux. En 1712, consécration suprême d'une ascension fulgurante, Louis XIV lui cède une partie de l'Amérique, grande comme la France ! 

Au-delà de ses propres faits et méfaits, l’homme est un parfait condensé de la France de l’Ancien Régime. L'historien Pierre Goubert notait que l’on ne peut rien comprendre au règne de Louis XIV si on le résume aux ors de Versailles. Il faut pousser les portes de ce palais enchanteur pour découvrir les étaux et la boue qui le soutiennent. Car pour éblouir, illuminer et même embraser l’Europe, il faut ce que l’on feint de mépriser : l’argent. Suivez-le et chaque événement, chaque acte, prend une nouvelle teinte. La véritable. Au XVIIe siècle, l’argent, justement, porte un nom : Crozat.

Pierre Ménard

Vue du château de Versailles prise de la place d’armes en 1722, Pierre Denis Martin, XVIIIe siècle, Château de Versailles. En agrandissement, Colbert présente à Louis XIV les membres de l'Académie Royale des Sciences créée en 1667, Henri Testelin, Château de Versailles.

Une irrésistible ascension à l’ombre d’un clan

Au sommet de sa fortune, Crozat possède aux alentours de 20 millions de livres. Puisqu’il est impossible de donner une comparaison avec un montant actuel, qu’on se figure qu’il pourrait pour ce prix acquérir une trentaine de duchés, ou employer pendant un an plus de 200 000 manouvriers. Rien ne le prédestinait pourtant à un tel succès.

Michel (IV) Le Tellier (1603-1685), marquis de Barbezieux, chancelier de France en 1677, Ferdinand Elle, XVIIe siècle, Château de Versailles. En agrandissement, François Michel Le Tellier (fils) (1641-1691), marquis de Louvois, ministre de Louis XIV, d’après Jacob Ferdinand Voet, XVIIe siècle, Château de Versailles.Ses contemporains se sont répandus à loisir sur la bassesse de ses origines, l’accusant d’être le fils tantôt d’un bedeau, tantôt d’un cocher. La réalité est plus complexe. Certes, sans doute le grand-père de Crozat, un modeste marchand de chaussettes d’Albi, ne s’attendait-il pas à voir sa descendance s’agréger à la meilleure noblesse du royaume. Mais on se tromperait en faisant de l’ascension de ce Toulousain une aberration.

Sans doute par son éclat et sa fulgurance a-t-elle pu surprendre, au point de susciter les quolibets évoqués. Mais, loin d’être étrangère à la société d’alors, elle lui est au contraire consubstantielle. Comme les Colbert, les Le Tellier, ou les Fouquet, Crozat est issu d’un clan, d’une de ces familles dévorées par l’ambition qui poussent les plus doués, et font grimper les autres à sa suite, chacun profitant ensuite des positions et de l’influence des autres pour avancer.

À sa tête, le père de notre héros, lui aussi prénommé Antoine, parvient en quelques années à devenir l’un des marchands les plus prospères de Toulouse. Mais cela n’est pas assez. Il lui faut rejoindre le second ordre. Après s’être faussement prétendu noble, comme tant d’autres, ce qui lui vaut plusieurs poursuites, il atteint son but en 1674 en devenant capitoul de Toulouse.

Portrait de Pierre Crozat (1661-1740), Rosalba Carriera, XVIIIe siècle. En agrandissement, concert dans le salon ovale du château de Pierre Crozat à Montmorency, Nicolas Lancret, vers 1720, Dallas museum of art. Outre Guillaume, né d’un premier lit et futur chapelain du roi, les sept enfants nés de son union avec Catherine de Saporta, seront chargés de parachever la mue. Parmi les membres les plus notables de la fratrie, citons l’abbé Jean. Côté face, ce maître des requêtes et conseiller d’honneur au parlement passe pour le parangon de l’honnête homme.

En privé, l’abbé se chargera d’une partie des basses œuvres de son frère, tout en grenouillant auprès du pouvoir et des Assemblées générales du Clergé. Leur sœur Jeanne, épouse de financier, participera également à nombre de leurs opérations financières.

Citons enfin Pierre, surnommé Crozat le Pauvre, et qui, malgré son sobriquet, constituera l’une des plus grandes fortunes du royaume en gérant, avec plus ou moins d’honnêteté, la fortune du Clergé.

Vue du château de Montmorency édifiée par Pierre Crozat, gravure anonyme antérieure à la démolition du bâtiment en 1817, musée Jean-Jacques Rousseau. En agrandissement, Parc du château de Montmorency, Antoine Watteau, 1715, Boston, Museum of Fine Arts.

Un silence complice

Antoine Ier Crozat, soucieux d’établir son fils, l’initie très tôt aux mystères de ses opérations financières. En 1672, à seize ans à peine, Antoine II est déjà désigné comme « banquier de Toulouse ». L’apprentissage se poursuit à Paris auprès de l’un des hommes les plus puissants d’alors, Pierre-Louis Reich de Pennautier.

Pierre-Louis de Pennautier, Trésorier des États du Languedoc et Receveur Général du Clergé de France.Trésorier général de la Bourse des États du Languedoc et receveur général du Clergé de France, ce proche de Colbert gère les flux financiers les plus considérables du royaume.

Dans l’ombre de son Pygmalion, Crozat découvre le maniement de l’argent et des hommes, les intrigues, les secrets d’alcôve, les luttes de pouvoir, les conflits larvés et ceux qui éclatent au grand jour. Il voit les contrats trafiqués, les appuis tacites, les menaces et caresses permettant de réunir d’importants fonds nécessaires à régler les échéances les plus brûlantes du Languedoc.

Il comprend surtout la puissance corruptrice et jubilatoire de l’argent, ce mauvais génie doué, sinon de toutes les vertus, de toutes les grâces. Ce dieu que l’on feint de mépriser mais après qui tout le monde court éperdument, du gentilhomme ruiné suppliant Pennautier de le secourir aux avides parvenus qui lui prêtent leurs devises contre de juteux intérêts.

Pierre-Louis de Pennautier entreprend les grands travaux d’extension du château de son père dont il confie la réalisation aux talents illustres de l’époque : Le Vau et Le Nôtre. À cette époque, les vins de Pennautier sont servis à la table des officiers du Roi (1701).

À coup d’audace et d’intrigue, Crozat gravit les échelons, jusqu’à évincer le bras droit de Pennautier. En 1689, l’ambitieux décide de quitter son mentor pour devenir Receveur général de la généralité de Bordeaux. À 34 ans, le voici dans la cour des grands. La charge fait de lui l’un des plus considérables argentiers du royaume.

Incapable de mettre en place une administration fiscale efficace, l’État a dû privatiser la perception des impôts auprès des receveurs (taille, taillon…) et des fermiers généraux (gabelle…). Chaque année où il est d’office, le Toulousain signe donc un contrat avec le pouvoir par lequel il s’engage à lui fournir une somme convenue, qu’il se charge ensuite de récupérer. La charge est loin d’être de tout repos. La ruine, les récriminations, le menacent sans cesse. Mais Crozat a conscience que, pour qui sait s’y prendre, la profession est la plus lucrative du moment. Même une fois payés les commis, les gages et les intérêts des créanciers, les marges sont extrêmement confortables.

Grenier à sel, XVIIIe siècle, anonyme, musée national des douanes, Bordeaux. En agrandissement, quittance délivrée après acquittement du devoir de sel. Grenier de Beaufort, reproduction d'un document administratif du XVIIIe siècle.

Plus encore que cela, la véritable puissance de l’office réside dans le fait qu’il met son titulaire en contact direct avec la masse monétaire du royaume, ces belles pièces d’or et d’argent dont tous manquent si cruellement. Avec un peu de mauvaise foi – la pratique est rigoureusement interdite - Crozat peut placer ces tonnes d’espèces sonnantes et trébuchantes à court terme et avec discrétion dans des investissements à fort profit, tout en retardant au maximum l’échéance du paiement final, lors duquel il rend la manne dont il n’était que le dépositaire.

La pêche en eau douce, XVIIIe siècle, Paris, BnF. En agrandissement, Le Marchand d'huitres, XVIIIe siècle, Paris, BnF.Paradoxe suprême, ces investissements éminemment lucratifs ne sont souvent rien d’autre que… des placements d’État. Abandonnée à sa fringale de guerres, de dépenses fastueuses, de pensions, de pots-de-vin aux alliés ou États neutres, la puissance publique est à la recherche permanente de nouvelles liquidités. Devant l’impossibilité de réformer le système fiscal, et en l’absence d’une banque centrale capable de lui concéder des avances, l’État est donc contraint de se livrer aux affaires extraordinaires pour combler ses besoins insatiables.

Au-delà de classiques prêts directs, il s’agit de vendre en gros aux financiers une multitude d’offices et autres lettres de noblesse, charge à eux de les écouler ensuite au détail. Et c’est ainsi que le royaume se couvre de contrôleurs des perruques, jurés-crieurs d’enterrement, contrôleurs des porcs et pourceaux, langueyeurs de cochons, gourmeurs de bière, essayeurs-visiteurs d’eau-de-vie, vendeurs d’huîtres à l’écaille, compteurs de poissons d’eau douce et autres rouleurs de tonneaux, qui se dédommagent en pressurant à leur tour, nanti de leurs parchemins, le public. On taxe les charrettes de bois, les chemises blanchies, la viande de bœuf… tant et si bien qu’un petit bateau de marchandises qui remonte la Seine est ponctionné au cours de son trajet à près de 35 reprises !

L'île Louviers et la pointe de l'île Saint-Louis, vues du port Saint-Paul (port des Célestins), Vue du pont de Grammont (à l'emplacement de l'actuel boulevard Morland, 4e arr.), Pierre-Antoine Demachy, XVIIIe siècle, Paris, musée Carnavalet.

Pour Crozat, les gains sont confortables. Pour l’État, l’effet est désastreux. Le versement des gages et intérêts associés aux affaires extraordinaires implique d’aliéner un revenu futur pour un maigre bénéfice présent, transformant les finances royales en une gigantesque pyramide de Ponzi dans laquelle les frais des charges passées sont assurés par la vente d’offices nouveaux.

Le système est véreux, chacun le sait, mais personne ne souhaite le dénoncer. Tout en se moquant des manieurs de deniers publics, les grands, jusque dans l’entourage du roi, prêtent leur argent aux financiers contre de juteux intérêts, en passant comme il se doit par des prête-noms (Crozat recourt notamment à un docteur en théologie de la Sorbonne).

Vue des magasins aux vivres du port de toulon, Joseph Vernet, XVIIIe siècle. En agrandissement, Intérieur du port de Marseille, Joseph Vernet, XVIIIe siècle, Paris, musée de la Marine.

La disette monétaire

Année après année, la fortune de Crozat s’accroît. Son influence aussi. Il attire l’attention de ministres, participe au financement de la guerre de la ligue d’Augsbourg et fournit de précieux secours aux personnages de la cour. Son frère Pierre, de son côté, devient incontournable. Bien que Pennautier soit toujours officiellement receveur général du Clergé de France, chacun sait que les acrobaties financières de l’Église sont entre les mains du jeune Toulousain.

Vue du mont Cerro Rico où se trouvent la mine de Potosi, Bernard Lens, XVIIe siècle. En agrandissement, au coeur de la mine, 2009.Après une tentative malheureuse de prise en main de la Compagnie des Indes orientales, Crozat se voit approché pour une nouvelle mission d’importance. En pénurie permanente de numéraire, la France lorgne avec envie les fabuleuses richesses des colonies espagnoles, en particulier l’argent des mines péruviennes de Potosi. Ville la plus peuplée du Nouveau Monde, celle qui se proclame non sans orgueil « trésor du monde, reine des montagnes et convoitise des rois » aurait fourni selon la légende assez de minerais précieux pour que l’on puisse bâtir un pont en argent qui la relierait à Madrid.

Jérôme Phélypeaux, comte de Pontchartrain, ministre de la marine de Louis XIV de 1699 à 1715, Robert Tournières, 1709-1715, château de Versailles. Il contribua à la création de la Compagnie Royale de la mer du Sud. En agrandissement, Carte du Golfe du Mexique et des Antilles, 1730, Université de Caen Normandie.Afin de mettre la main sur une partie de ces fabuleuses richesses, Louis XIV crée en 1698 la Compagnie Royale de la mer du Sud avec Crozat et divers armateurs. Officiellement, la société est chargée de découvrir les îles désertes et autres terres oubliées « depuis le détroit de Magellan jusqu’au Chili ».

Le but réel est tout autre. Avec l’appui du pouvoir, Crozat et ses comparses entendent en effet se servir de leur privilège pour se livrer à l’interlope, ce commerce de contrebande consistant à vendre divers produits dans les territoires espagnols pour en tirer force argent.

Mécanisme simple, mais rigoureusement interdit par Madrid, qui réserve à ses concitoyens le trafic avec ses colonies. À l’approche des grandes villes américaines, les navires français invoquent de pressants besoins de réparations pour entrer dans les ports. On achète alors le silence des gardes pour écouler une partie des cales chargées de toiles, de draps, de brocarts, d’étain, de quincailleries et dentelles avant de répéter l’opération à l’escale suivante.

Si l’État français se félicite de ce stratagème, Crozat, lui, se frotte plus encore les mains. Car les millions qui débarquent dans les ports français au retour de ses navires ne gagnent pas tous les coffres royaux. En cachette, le financier spécule sur la monnaie, en écoulant au marché noir une partie du magot. Au courant de la situation, les ministres sont contraints de fermer les yeux. Crozat leur est trop indispensable, ses arrivages trop précieux pour que l’on se permette de l’inquiéter. L’homme d’affaires n’hésite d’ailleurs pas à dénoncer quelques-uns des aigrefins les plus compromis lorsqu’il sent sa tranquillité menacée.

Esclaves chargeant des barils dans un bateau. En agrandissement, La cour du moulin, 1823, Londres, British Library.

La traite négrière

Un mois tout juste après s’être engagé dans la Compagnie de la mer du Sud, Crozat signe l’acte fondateur de la Compagnie de Saint-Domingue en vue de développer sur l’île la culture de la canne à sucre. Là encore, il s’agit d’un objectif avoué.

Fers et chaîne d'esclaves, Ouidah, Bénin, XVIIIe siècle. De l’aveu même des intéressés, le but véritable de la compagnie est de se livrer là aussi au commerce interlope avec Cuba et le Mexique, en particulier livrer à la traite furtive, c’est-à-dire au trafic clandestin d’esclaves. La compagnie signe à cet effet un accord avec la Compagnie du Sénégal, qui s’engage à lui fournir 400 Noirs en 1699.

Le financier n’en est encore qu’à ses débuts dans la traite négrière. La montée sur le trône d’Espagne d’un petit-fils de Louis XIV, en 1700, aiguise son appétit. Crozat souhaite profiter du nouveau souverain pour obtenir l’Asiento, un traité accordant à une société étrangère le monopole de la fourniture en esclaves de l’ensemble des colonies espagnoles.

Au terme de longues négociations, le financier et ses associés obtiennent le contrat tant attendu en 1701. Ils s’engagent à procurer 48 000 « pièces d’Inde » en dix ans aux possessions espagnoles. La pièce d’Inde est une unité de mesure particulière : un homme de moins de 30 ans en bonne santé. La moindre tare, le moindre écart réduisent ainsi la valeur du captif à une fraction de l’étalon. Pour réunir les 4 800 pièces annuelles (3 000 en cas de conflit), Crozat et ses associés devront donc en réalité offrir plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de têtes supplémentaires.

Illustration extraite de : Histoire naturelle et morale des iles Antilles de l'Amérique, 1681, César de Rochefort, Reinier (Rotterdam).

Faut-il par conséquent voir en Crozat un être absolument amoral, uniquement taraudé par le profit quand bien même celui-ci se ferait sur des monceaux de chair humaine ? Sans doute. Il convient néanmoins d’éviter de le juger à l’aune de nos propres conceptions. À l’orée du XVIIIe siècle, le commerce négrier, sans être des plus reluisants, continue à susciter bien moins d’opprobre que celui de l’argent. Alors que les écrits se multiplient contre les maltôtiers qui bâtissent leurs palais sur le dos du peuple et la faiblesse du roi, rares sont les voix qui s’élèvent pour dénoncer le trafic d’êtres humains.

Le Supplice du chevalet suivi de l'Esclave Samboe, déchirée de coups de Fouet, gravures de William Blake, XVIIIe siècle.De nombreux textes permettent même de taire tout remords sur ce sujet, à commencer par le manuel d’éducation de la fille de Crozat. L’abbé Le François y écrit que « les Nègres proprement dits, ou habitants de la Nigritie, sont en général brutaux, grossiers, débauchés et paresseux. […] Pour être bien servi d’un Nègre, il faut l’assujettir à un travail pénible, lui donner beaucoup à manger, et des coups de bâton. Le principal commerce de la Nigritie consiste en cuirs, ivoire, poudre d’or, ambre gris, et surtout dans la vente des esclaves, qui sont des prisonniers faits à la guerre, ou leurs propres femmes et leurs enfants, qu’ils vendent sans pitié ».

La religion elle-même, si dure envers l’usure, se montre parfois d’une grande indulgence envers la traite. Bossuet, hébergé par Crozat dans son hôtel de la Place des Victoires, affirme ainsi que l’esclavage est non seulement valide selon la loi des hommes mais encore selon celle de Dieu.

Bien sûr, le financier ne peut ignorer les conditions épouvantables de son coupable commerce – l’entassement dans des cales sans lumière, le roulis des navires qui renverse les bailles à déjections sur les captifs, l’eau croupie et infestée de vers, la nourriture avariée et trop souvent insuffisante, les filets destinés à rattraper les malheureux qui se jetteraient par-dessus bord, le chat à neuf queues qui lacère les chairs récalcitrantes, les requins, inévitables compagnons de route se repaissant des corps abandonnés à la mer, le scorbut, la dysenterie... Lui-même table avec ses associés sur une mortalité atteignant jusqu’à 40 % et apprend avec effarement que sur les 500 esclaves de la première cargaison, 400 périssent avant de mettre pied à terre.

Coupe pédagogique d'un navire négrier, v. 1700, Washington, National Museum of American History. En agrandissement, Nègres à fond de cale,  illustration de Johann Moritz Rugendas extraite de oyage pittoresque dans le Brésil (1827).

A bien y réfléchir, le commerce, désorganisé par la guerre de succession d’Espagne, est moins simple qu’espéré. Le beau-frère de Crozat, envoyé aux Indes pour résoudre les problèmes de la compagnie, fait parvenir des rapports effrayants. Les gouverneurs locaux s’amusent à vendre les esclaves à prix cassé, les entassent dans des lieux insalubres où la mortalité fait des ravages, et laissent même les Anglais s’adonner à un véritable marché noir, de nuit, où le bois d’ébène est vendu au rabais. La compagnie est par ailleurs pillée par ses propres employés.

En 1706, l’envoyé du ministre constate que la société est « désertée par ses directeurs », à l’exception notable du Toulousain, qui fait de son mieux pour la tirer d’affaires. Face à la multiplication de ces déconvenues, Crozat ne voit d’autre solution que d’exploiter la licence de la société pour son propre compte, en s’associant personnellement avec divers traitants.

Au grand dam de l’homme d’affaires, la Compagnie de l’Asiento poursuit néanmoins son inexorable déclin, fragilisée par la couardise des autres directeurs en même temps que par l’interminable conflit. Elle s’effondre si bien qu’en 1711, elle ne commerce plus qu’à Buenos Aires, où elle vend à grand-peine 500 ou 600 Noirs par an.

Pourquoi Crozat tenait-il donc tant à ce trafic ? Aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître, la traite négrière était pour lui un paravent et les esclaves une marchandise d’appel, source de profits cachés. Le financier ne comptait pas bâtir sa fortune en vendant la main d’œuvre servile, mais profiter de cette porte d’entrée légale vers les ports espagnols pour y pratiquer le commerce interlope à une échelle jamais atteinte. Les Anglais, qui l’avaient bien compris, n’avaient donc de cesse de protester contre le privilège du financier et de lutter pour le récupérer.

Cavalier de la Salle offre la Louisiane à Louis XIV, Paris, BnF.

La Louisiane

L’Europe en guerre, tout en déstabilisant certaines de ses affaires, constitue néanmoins un terrain de jeu pour le financier. Il spécule sur les blés, la monnaie, fournit les armées, arme des navires corsaires, prête au grands et reçoit le courrier des ministres.

Estampe narrant l'exploration du Mississippi et la fondation de la Louisiane par Cavelier de la Salle et d'Iberville, 1699, Paris, BnF, Gallica. En agrandissement, la région de la Louisiane au début du XVIIIe siècle, plan de Nicolas de Fer, 1718, Londres, The Newberry Library.Aussi n’est-il guère surprenant que le pouvoir songe à lui pour l’un de ses grands projets. Possession française depuis trente ans, la Louisiane est en 1712 à l’agonie. 200 colons à peine demeurent sur ce territoire grand comme la France, laissé en jachère. Face aux coûts exorbitants de sa possession, le roi s’interrogeait sérieusement sur l’« utilité » de la conserver. Mais, constatant l’intérêt des puissances rivales, et le potentiel commercial du territoire, ses conseillers susurraient un nom : Antoine Crozat.

Pour attirer le financier, dur en affaires, le ministre de la marine force Lamothe-Cadillac, nouveau gouverneur de la province, à rédiger des rapports enchanteurs vantant les bénéfices qu’il pourrait tirer de la province grâce à ses mines d’or et d’argent, ses perles, et son inévitable commerce interlope avec les colonies du Nouveau-Mexique.

Le Commerce que les Indiens du Mexique font avec les François au Port de Mississipi, François–Gérard‏ Jollain, 1717, Washington, Library of Congress.

Bercé par ces douces comptines de richesse et de gloire, Crozat accepte après de longues tergiversations. En septembre 1712, le roi concède au Toulousain le monopole du commerce dans la colonie. Plus intéressant encore dans un pays qu’il imagine receler d’innombrables richesses, le financier se fait garantir la propriété perpétuelle pour lui et ses descendants des mines, minières et minéraux qu’il mettra en valeur, contre de très faibles redevances.

Autant dire que si le pays est aussi riche que les mémoires le promettent, il est certain que l’on ne dira bientôt plus riche comme Crésus mais riche comme Crozat. Nanti de son nouveau rôle, Crozat arme des navires, envoie des colons et tente de développer le territoire qui lui a été confié.

Le roi Louis XV déclarant Mr le duc d'Orléans régent du Royaume, Paris, BnF.

La Régence : de l’apogée à la chute

À la mort de Louis XIV, en 1715, Crozat peut se croire l’homme le plus puissant de France. Certes, la fin de la guerre de Succession d’Espagne a scellé le sort de la compagnie de l’Asiento, passée sous contrôle anglais. Mais après tout, le reste de ses affaires prospère et il bénéficie du soutien du nouveau maître du royaume, Philippe d’Orléans.

Dans les derniers jours de l’agonie du roi, Crozat lui a avancé d’importantes sommes, vraisemblablement destinés à lui assurer la fidélité des gardes françaises au cas où le Parlement refuserait de lui confier le pouvoir. Par ses prêts et ses prébendes, le financier s’est également assuré l’amitié de tous les personnages influents. Princes, maréchaux, membres des conseils, maîtresses en vue et à venir savent que sa bourse leur est ouverte. C’est donc avec confiance, sinon jubilation, que Crozat, âgé de soixante ans, voit s’ouvrir cette nouvelle page de l’histoire de France.

Les treize comptoirs de Canton portant les pavillons du Danemark, de l'Espagne, du Royaume-Uni, de la Suède, des Pays-Bas et des États-Unis, 1782, Paris, BnF, Gallica.

Les projets ne manquent pas : absorber la Compagnie de Chine, dernière compagnie commerciale à résister à sa voracité, poursuivre le commerce avec les colonies espagnoles, malgré son interdiction formelle, en passant secrètement sous pavillon étranger, et surtout développer sa colonie, avec l’appui officiel du conseil de Marine. En échange d’un prêt de 3 millions de livres, Crozat obtient même la charge de Grand Trésorier de l’ordre du Saint-Esprit, et se voit ainsi décerner l’ordre de chevalerie le plus prestigieux du royaume, suscitant l’indignation de la cour et de la ville.

L’État de grâce durera peu. Sortie exsangue d’une décennie de conflit, la France est au bord de la faillite. Les revenus nets de la couronne représentent 69 millions de livres, quand les dépenses montent à 146 millions ; la dette atteint près de 3 milliards, deux ans de revenus sont déjà consommés par avance. Après avoir rejeté l’idée d’une banqueroute et réduit les dépenses, les conseillers du Régent suggèrent de prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire chez Crozat et ses comparses.

D'Aguesseau sauve la France pendant la famine de 1709, Antoine Louis François Sergent, XVIIIe siècle, Paris, BnF.

Le 12 mars 1716 est instaurée une chambre de Justice, qui promet de lutter contre les financiers « qui par leurs exactions [ont] forcé les peuples de payer beaucoup au-delà des sommes que la nécessité des temps avait contraint de leur demander  », les munitionnaires, les profiteurs et les spéculateurs. Le ton de l’édit laisse peu de doutes quant à la violence des peines à venir, le nouveau pouvoir trouvant dans les manieurs de deniers publics le bouc émissaire idéal.

Si la situation du pays est déplorable, ce n’est pas à cause d’un État dispendieux et mal organisé, des politiques de grandeur et des trente-trois ans de guerre du précédent règne, mais bien de cette poignée d’hommes dont le passe-temps favori consiste à piller les honnêtes gens : « Les fortunes immenses et précipitées de ceux qui se sont enrichis par ces voies criminelles, l’excès de leur luxe et de leur faste, qui semble insulter la misère de la plupart de nos sujets, sont déjà, par avance, une preuve manifeste de leurs malversations, et il n’est pas surprenant qu’ils dissipent avec profusion ce qu’ils ont acquis avec injustice, annonce le terrible édit. Les richesses qu’ils possèdent sont des dépouilles de nos provinces, la substance de nos peuples et le patrimoine de l’État. »

Charles Calvert et son esclave, John Hesselius, 1761, Baltimore Museum of Art. En agrandissement, Les Bulles de savon, Anonyme, XVIIIe siècle, Bordeaux, musée d'Aquitaine.Les arrestations pleuvent autour de Crozat. Les valets sont invités à dénoncer les malversations de leurs maîtres, on met à la vue de tous des instruments de torture au couvent des Grands-Augustins, à proximité immédiate des salles d’audience. Les lois qui régissent la chambre sont exemplaires : tous les délits semblent mériter la peine de mort ou les galères. Certains accusés préfèrent fuir, d’autres se suicident.

Un voisin de Crozat, le célèbre Paparel, à qui l’on colle on ne sait pourquoi un goût pour les excréments humains qu’il se délecterait à faire « fricasser de toutes les sortes » est condamné à avoir la tête tranchée ; son associé Lenormand est promené en chemise, une torche à la main, ceint d’écriteaux sur lesquels on peut lire « voleur du peuple ».

Le 28 novembre, Crozat est fixé sur son sort : le voici condamné à une taxe colossale de 6 600 000 livres, soit la plus lourde jamais prononcée par la Chambre. L’amende représente la valeur d’une dizaine de duchés ou encore le salaire annuel de plus de 73 000 ouvriers !

Le financier fulmine. Il annonce au Régent sa « mortification » d’être pris dans le même sac que « tous les fripons » du royaume, et, réclame même, en désespoir de cause selon les mauvaises langues, que l’on augmente les amendes de ses anciens associés. Dès lors, il n’a de cesse de lutter pour sauver sa fortune. Par divers artifices, il réduit le montant de l’amende, et profite surtout de l’occasion pour se débarrasser de la Louisiane, véritable gouffre financier. Constatant l’inintérêt du pouvoir, le financier avait déjà réduit ses investissements à portion congrue.

Palais de Justice et Seine en 1650, Israël Silvestre d'après Jean Boisseau, Paris, musée Carnavalet.

Les farines d’Anjou arrivaient humides, le bœuf salé était en voie de putréfaction ; les vêtements, achetés « au plus bas prix », étaient d’une qualité déplorable. Dès août 1716, les lettres de Louisiane témoignaient d’une situation désastreuse : Crozat ne payait plus les gages, les officiers comme les soldats faisaient figure de hères. Mais qu’importe. Crozat décide d’utiliser les armes mêmes dont on s’était servi contre lui quelques années plus tôt.

À coups de rapports frauduleux, il exagère les richesses de la colonie et prouve le manque à gagner que son abandon lui cause. De l’odieuse taxe de 6 600 000 livres, Crozat ne paiera donc réellement que 1 300 000 livres.

Quel bilan tirer du passage du Toulousain en Amérique ? Le développement d’un territoire grand comme la France était évidemment une tâche trop immense pour être confiée à un particulier, fût-il aussi fortuné et intelligent que lui. Aussi s’attache-t-il à proposer au Régent de nouveaux plans de développement du territoire, impliquant une compagnie commerciale dont il serait le principal intéressé.

Deux gravures illustrant la banqueroute du système bancaire et monétaire de Law, rue Quincampoix en l'année 1720, Antoine Humblot et Bernard Picart, Paris, BnF.

Le palais de l’Elysée

La page Crozat, cependant, semble tournée par le Régent. Un rival venu d’Ecosse, John Law, propose de redresser le royaume. En tentant de moderniser le système fisco-financier français, à force d’acrobaties souvent mal comprises, c’est l’empire Crozat que le proche du Régent abat méthodiquement.

Billet de 10 livres tournois émis par La Banque Royale, France, 1720, Londres, British Museum.

Une à une, les idées du Toulousain sont pillées, ses compagnies commerciales absorbées par la banque de son rival, à commencer par la compagnie des Indes. Avec l’argent du public et l’appui du maître de la France, le natif d’Édimbourg a fait ce que Crozat avait réussi seul et avec ses propres deniers. L’un recherchait l’ombre, l’autre ne se sent à l’aise que dans la lumière.

Portrait de John Law, attribué à Alexis Simon Belle, 1715, Londres, National Portrait Gallery. En agrandissement, L'effondrement du système de Law, caricature, Jacques Chéreau, 1720.Le cours des actions de la compagnie toute puissante flambe, les fortunes se font et se défont à une allure effrénée. Tout en combattant le système qui le dépossède, Crozat spécule par l’intermédiaire de prête-noms. Mais le temps viendra bientôt, il en est certain, où l’Ecossais se brulera les ailes. Au demeurant, le financier est prêt à tenir lui-même le flambeau.

Des rapports secrets soulignent qu’il s’associerait à ses anciens rivaux, eux aussi mis de côté par le Système, pour faire sombrer le rival. Au moment où, à force de prises de risques excessives, Law s’apprête à tomber, Crozat, appelé à son secours, refuse d’avancer les sommes qu’on lui réclame. Le système s’effondre en décembre 1720, permettant à Crozat de revenir sur le devant de la scène. C’est même lui que l’on charge dans un premier temps de la liquidation de la compagnie des Indes.

Portrait de Henri Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, maréchal de France, Hyacinthe Rigaud, New York, vers 1710, The Met. En agrandissement, Palais de l'Élysée, Bachelin-Deflorenne, XIXe siècle, Paris, musée Carnavalet.Law parti, les vieilles habitudes peuvent reprendre. Crozat s’attache, guetté par la vieillesse, à consolider l’ascension familiale. Ses enfants sont mariés à la meilleure noblesse du royaume. Pour le meilleur. Et parfois pour le pire. Sa fille, la comtesse d’Evreux est humiliée par sa belle-famille, qui se moque de ses basses origines et l’appelle le “petit lingot”.

Avec l’argent de son beau-père, le comte d’Evreux a fait ériger la plus belle maison de Paris : l’actuel palais de l’Elysée. Mais le jour de l’inauguration, le comte s’affiche publiquement avec sa maîtresse et renvoie sa femme en carrosse chez son père, en la priant de ne plus jamais remettre les pieds chez lui.

Crozat, piqué dans son orgueil, défend l’honneur du clan, tentant même de faire saisir le palais du gendre ingrat. En vain. 

Riche, puissant et craint, le financier, que l’on appelle désormais marquis du Châtel et de Moüy, ne s’arrête pas à ces déconvenues. Il consacre les dernières années de sa vie à la création du Canal de Picardie, qui, un temps, portera son nom.

En 1738, à 83 ans, Crozat rend son dernier soupir en son hôtel de la place Vendôme, l’actuel Ritz. Son nom tombera bientôt dans l’oubli. Son unique petit-fils meurt en bas âge. Ses autres descendants préfèrent taire cet ancêtre quelque peu encombrant, qui, toute sa vie aura gobé de l’or dans le parfum du souffre.

La place Vendôme au XVIIIe siècle, Paris, BnF, Gallica. En agrandissement, la façade du Ritz aujourd'hui.

Publié ou mis à jour le : 2021-06-04 15:58:52

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net