L'archéologie, toute une histoire !

Néandertal, un ancêtre indésirable

Hermann Schaaffhausen, Première reconstitution de l'homme de Néandertal, 1888. Agrandissement : Alfons et Andre Kennis, Reconstitution d'un homme de Néandertal.En ce mois d'août 1856, dans une jolie vallée à une dizaine de kilomètres de Düsseldorf (Rhénanie), des ouvriers extraient du calcaire quand ils mettent au jour quelques ossements en mauvais état. Rien d'extraordinaire à leurs yeux : des os longs et une boîte crânienne. Sans doute les restes d'un ours des cavernes comme on en trouve tant par ici...

Heureusement, le directeur de l'exploitation trouve bon de les mettre de côté avant d'en toucher deux mots à son ami Johann Carl Fuhlrott, professeur passionné d'histoire naturelle. Leur curiosité va bouleverser notre représentation de l'origine de l'Homme et conférer une notoriété universelle à cette vallée (Thal en allemand) qui porte le nom d'un poète (Neander). 

Isabelle Grégor

Boîte crânienne découverte en 1856 à Neanderthal, Musée de Bonn (noter les arcades sourcillières proéminentes). Agrandissement : crâne et os découverts en 1856, Neanderthal Museum, Mettmann

Un joyeux mélange

Alfons et Andre Kennis, reconstitution d'un homme et d'une fillette de Néandertal, Ottawa, Musée canadien de la Nature. Agrandissement : reconstitution de l'homme de Néandertal pour l'Exposition universelle de 1889, Paris, musée du quai Branly - Jacques Chirac.Au début, il n'y a guère que Fuhlrott pour oser imaginer que les ossements et le crâne de Néandertal pourraient appartenir à un hominidé.

Trois ans avant la publication de L'Origine des espèces de Charles Darwin, les élites européennes, pénétrées de leur supériorité, ne sont pas prêtes à accepter un ancêtre indubitablement laid et primitif, au front fuyant et aux arcades sourcilières tout simplement énormes.

Les ossements ont donc toutes les chances de se retrouver dans les tiroirs de l'oubli où végètent déjà les restes semblables d'un enfant découvert en 1830 en Belgique et d'un jeune adulte mis au jour à Gibraltar en 1848.

Mais Fuhlrott veut y regarder de plus près : il remarque l'épaisseur impressionnante de la paroi osseuse qui laisse soupçonner une fort belle musculature. Si on y associe les arcades sourcilières hors normes, on se retrouve devant... un grand singe ! Du moins la créature lui fait-elle fortement penser au gorille, espèce dont il a pu étudier, dix ans auparavant, deux têtes venues du Gabon. Fuhlrott se convainc d'avoir devant lui la calotte crânienne et une bonne partie du squelette d'un être primitif, intermédiaire entre l'homme et le singe !

W. Cooke, La Grotte de Neander, vers 1840, Neanderthal Museum, Mettmann. Agrandissement : Gerardus Johannes Verburgh, La Vallée de Neander, 1803, Neanderthal Museum, Mettmann.

Drôles d'hypothèses...

Johann Carl Fuhlrott. Agrandissement : le sculpteur Louis Mascré dans son atelier avec un groupe sculpté d'hommes de Néandertal, vers 1927, Paris, BnF.Quelle idée ! Seul un anthropologue, Hermann Schaaffhausen, le premier à étudier le squelette, partage l'intuition du professeur. Il se persuade qu'on a affaire à un homme « d'une configuration naturelle jusqu'ici inconnue », datant d'une époque « où les animaux du Déluge existaient encore ».

Le 2 juin 1857, Fuhlrott et Schaaffhausen font part de leur théorie devant une société savante de Bonn mais se heurtent à un mur d'incrédulité.

Leurs opposants avancent d'autres hypothèses, comme celle d'un homme dégénéré, souffrant d'arthrite, ou encore celle d'un ermite un peu trapu oublié dans la grotte. Le public préfère largement celle d'un cosaque mongol échappé d'un casernement russe, en 1814. Le pauvre, perclus de douloureux rhumatismes, aurait tellement froncé les sourcils qu'il en aurait hérité ces excroissances au-dessus des yeux !

Le retour dans la famille

Affiche du film américain The Neandertal Man, 1953. Agrandissement : caricature pastichant la découverte d'un homme de Néandertal à la Chapelle-aux-Saints par l'abbé Jean Bouyssonie, La Lanterne, 1908, Paris, BnF.Mais rapidement, même les plus sceptiques doivent se rendre à l'évidence face à la multiplication des découvertes dans toute l'Europe : ces fossiles appartiennent tous à la même espèce, un hominidé présent dans nos régions, il y a des millénaires. D'abord baptisé Homo stupidus, il prend en 1863 le nom de la vallée de Neander où il a été trouvé.

Deux ans plus tard, Fuhlrott triomphe en publiant L'Homme fossile de Néandertal qui devient une oeuvre de référence sur la question. Mais le chemin est encore long pour réhabiliter le « dégénéré » et pendant longtemps on va s'en tenir à des représentations d'un être hirsute, sauvage et barbare, dont l'aspect ne peut que refléter le caractère.

En 1908, coup de théâtre : on vient de déterrer à La-Chapelle-aux-Saints (Corrèze) un corps appartenant, comme le prouve le fameux bourrelet des arcades sourcilières, à un Néandertal. Couché en position foetale, il a été déposé dans ce qu'il faut bien appeler une tombe. Le doute n'est plus permis : Néandertal n'était pas une brute épaisse totalement arriérée mais possédait pleinement la conscience de la mort et, comme l'ont prouvé ensuite d'autres découvertes, le sens de l'esthétique et une belle habileté qui lui a permis de s'adapter à un environnement hostile. Le cousin perdu devenait enfin digne de figurer dans l'album de famille.

Bibliographie

Herbert Thomas, L'Homme avant l'Homme. Le scénario des origines, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1994.

Publié ou mis à jour le : 2021-05-20 17:14:12

 
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