Révolutions françaises

du Moyen Âge à nos jours

La France est-elle un pays plus éruptif que les autres ? Oui, à lire le livre dirigé par l’historien Patrice Gueniffey et le journaliste François-Guillaume Lorrain Révolutions françaises (Perrin-Le Point, 356 pages, 21€).

Révolutions françaises, Patrice Gueniffey, François-Guillaume Lorrain, Perrin-Le Point, 2020.Du Moyen Âge à nos jours, ils ont recensé seize événements explosifs, certes d’inégales ampleur et portée, mais qui témoignent du bouillonnement souvent violent de notre vie politique. Et la liste n’est pas exhaustive, souligne les auteurs : « Il y faudrait plusieurs volumes si l’on voulait épuiser le répertoire des jacqueries, des révoltes et des soulèvements en tout genre qui ont ponctué l’histoire de la monarchie comme celle de nos républiques. »

À l’inverse, il ne suffit pas qu’un moment de l’Histoire se proclame « Révolution » pour qu’il réponde aux caractéristiques de celle-ci. C’est pourquoi la « Révolution nationale » de Pétain ne figure pas dans cet ouvrage. « Vichy a certainement sa place dans l’histoire de nos révolutions, même s’il s’agit d’une Contre-Révolution initiée d’en haut, certes avec le soutien d’une partie de l’opinion, mais par cela même dépourvue de ce qui caractérise les révolutions dans notre imaginaire collectif : déclenchées d’en bas, même si parfois, la spontanéité peut en être discutée, et presque toujours ponctuées d’épisodes violents. Parenté limitée donc », expliquent Gueniffey et Lorrain.

Dans leur longue introduction, ils analysent ces notions de « révolution » et de « peuple » intimement liées dans notre mémoire, pour en démontrer les limites et les « illusions » : « L’absolutisation de la souveraineté du peuple, dorénavant réputée la source de toute autorité comme de toute légitimité, a eu pour conséquence de transformer les institutions et l’ordre juridique tout entier en un contrat révocable, puisque ce que la volonté du peuple a fait, elle peut tout autant le défaire. La preuve en fut donnée dès 1792, lorsque l’insurrection du 10 août défit en une journée la Constitution que les élus mandatés par ce même peuple avaient édifiée depuis trois ans. La France ne s’est jamais remise de cet attentat contre la légalité issue de la Révolution au nom d’une légitimité supérieure. »

Démolition de la Bastille, estampe Joseph-Alexandre Campion, 1789, Paris, BnF, Gallica.

« Les foules sont rares »

Démocratie représentative contre démocratie directe ; cet antagonisme de légitimités, on le retrouve dans le mouvement des « Gilets jaunes », dernier chapitre du livre. En France « la défiance est la règle », estiment les auteurs. Autre « illusion » : « Le rayonnement universel de la Révolution française qui aurait, la première, ouvert la voie au monde moderne (…) C’est oublier, d’abord, que les révolutionnaires français trouvèrent peu d’amis à l’étranger. »

Gueniffey et Lorrain démontent aussi certains mythes. Ainsi celui de la place du « peuple », y compris lors de la « Grande révolution », celle de 1789 qui domine largement les suivantes : « L’image de la foule est inséparable de l’idée de révolution. Or, rien n’est moins exact. Les foules sont rares. Le peuple ne descend pas si facilement dans la rue (…). La révolution, c’est d’abord, passé son déclenchement où les foules sont à l’œuvre, l’affaire de minorités dont la détermination et la rhétorique compensent les maigres effectifs. » Le « peuple » ? Un principe de légitimité plutôt qu’une réalité sociologique. Il est partout dans les discours, rarement présent en chair et en os. »

Ce livre démontre également la place majeure qu’a prise la bourgeoisie dans ces épisodes révolutionnaires, qu’il s’agisse du soulèvement parisien mené par Étienne Marcel, prévôt des marchands, en 1356, - l’un des chapitres les plus intéressants du livre - ou bien encore lors des révolutions de 1789, 1830 et 1848. Coincée entre la noblesse et la « populace », elle a eu du mal à se faire une place dans la vie politique alors qu’elle assurait la prospérité économique du pays.

C’est à l’aune de ces grilles d’analyse pertinentes qu’il convient de lire les seize chapitres, rédigés d’une plume alerte par autant d’historiens ou de journalistes. Certes, toutes les révolutions ne sont pas de nature identique. Mais elles possèdent deux points communs. Hormis les jacqueries, quasiment toutes partent de Paris qui apparait comme une « fabrique révolutionnaire ».

Surtout, dans bien des cas, les gouvernants, comme frappés de cécité, sont incapables de prendre la mesure des événements, à l’instar de Louis XVI en 1789, de Charles X en 1830, de Louis-Philippe en 1848, du général de Gaulle en mai 1968  ou d’Emmanuel Macron en 2018 face aux Gilets jaunes. Ils méprisent ou minimisent, montrant qu’ils sont déconnectés de la société. C’est l’un des traits majeurs qui surgit de cette compilation de « révolutions » tout au long des différentes époques. Comme pour donner raison à Tocqueville qui écrivait : « Ce qu’il y a de plus difficile à apprécier et à comprendre, c’est ce qui passe sous nos yeux. »

Autre enseignement : la fiscalité, facteur d’inégalités et d’appauvrissement des plus modestes, constitue souvent le déclencheur des insurrections, à l’image de la rébellion des Croquants d’Aquitaine et des Nu-Pieds de Normandie au XVIIe siècle. Elle est également au point de départ de « la Fronde » qui prendra très rapidement une tournure politique. L’une des revendications premières de la révolution de 1848 ne réside-t-elle pas dans l’abaissement du cens avec son corollaire politique : une extension du droit de vote ? Enfin, c’est la taxe sur les carburants qui a allumé la mèche du mouvement des Gilets jaunes.

Le Général Lapasset brûlant ses drapeaux le 26 octobre 1870, Étienne Dujardin-Beaumetz, France, musée Petiet de Limoux.

Un « gouvernement improvisé »

Deux épisodes inattendus apparaissent dans l’ouvrage : les journées du 4 septembre 1870 et du 6 février 1934. La première voit la proclamation de la Troisième République après la chute du Second Empire au lendemain de la défaite de Sedan. L’auteur, Eric Anceau, y voit une « révolution de velours sur un volcan ».

Contrairement à 1789, 1830 et 1848, et malgré des rassemblements de foule, « elle ne s’accompagne pas de violences et de résistances et ne voit pas le sang rougir le pavé parisien ». Mais elle présente une particularité : elle est « fille d’une débâcle militaire. »

Et c’est bien à une véritable révolution, avec sa confusion, ses atermoiements, et son changement de régime durable que l’on assiste en ces premiers jours de septembre 1870 assez mal connus dans leur enchaînement et qui mettent au pouvoir un « gouvernement improvisé qui s’impose par défaut ». En outre, cette année 1870 porte en gestation un soulèvement plus brutal : la Commune de 1871.

On peine davantage à comprendre l’évocation, dans ce livre, du 6 février 1934 qui voit les ligues nationalistes et d’extrême-droite, des associations d’anciens combattants, et - composante moins connue - quelques milieux d’affaires partisans d’un « gouvernement de salut public, partir à l’assaut de la démocratie parlementaire. « Une journée contre-révolutionnaire ?  » s’interroge l’auteur Renaud Meltz.

Concentrée en une journée autour de la place de la Concorde, elle fut sanglante. Mais elle ne parvint pas à abattre la République, même si elle la fit trembler. Toujours est-il qu’elle n’a pas dégénéré en crise révolutionnaire.

Entre rébellions, insurrections, authentiques révolutions, la France est donc souvent sujette à des emportements violents mais qui ne doivent pas faire oublier que, contradictoirement, elle cultive aussi un amour des chefs… peut-être parce qu’ils mettent fin à ces déchaînements.

Jean-Pierre Bédeï
Publié ou mis à jour le : 2020-07-03 15:17:35

 
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