Alexis de Tocqueville (1805 - 1859)

Théoricien de la démocratie

L'écrivain Alexis de Tocqueville compte parmi les principaux penseurs modernes, dans la continuité de Montesquieu.

Mieux et plus tôt que quiconque, il a entrevu la naissance des démocraties modernes et les dangers qui les menacent. Son oeuvre demeure vivante et mérite d'être lue et savourée par tous les amateurs de belle prose et de grandes idées.

André Larané

Aristocrate de coeur, démocrate de raison

Alexis de Tocqueville naît à Paris, le 29 juillet 1805, dans la famille d'un comte qui sera préfet sous la Restauration, après la chute de Napoléon Ier, et finalement élevé à la dignité de pair de France.

Issu d'une famille de l'aristocratie normande qui remonte à Guillaume le Bâtard, il appartient aussi à la noblesse de robe car il est par sa mère l'arrière-petit-fils de Malesherbes, un magistrat qui paya de sa vie l'honneur d'avoir défendu Louis XVI mais aussi sa bienveillance à l'égard des Encyclopédistes et des contestataires de l'Ancien Régime. Le jeune homme est troublé en découvrant à seize ans, dans les mémoires de Boissy d'Anglas, la personnalité complexe de cet aïeul. Cette révélation va le conduire à se détacher des préjugés aristocratiques de sa famille.

Il effectue des études de droit qui l'orientent vers la magistrature et débute sa carrière en 1827 comme juge auditeur au tribunal de Versailles.

Journaliste de terrain et penseur

Alexis de Tocqueville (1805-1859), par Théodore Chassériau (1850)Au lendemain des Trois Glorieuses de 1830, Alexis de Tocqueville prête serment non sans réticences au roi Louis-Philippe Ier. Il souhaite prendre du champ avec la politique française. C'est ainsi qu'il part aux États-Unis avec son ami Gustave de Beaumont pour un voyage d'études sur le système pénitentiaire.

Les deux hommes s'embarquent au Havre le 2 avril 1831 et arrivent à New York le 11 mai suivant. Ils parcourent l'est du pays, jusqu'aux Grands Lacs, manquent de périr dans un naufrage sur l'Ohio, sont prisonniers des glaces sur le Mississipi et, après un passage à la Nouvelle-Orléans le 1er janvier 1832, sont reçus par le président Andrew Jackson en personne à Washington.

Rappelés par leur administration, ils regagnent la France plus tôt que prévu, à la fin mars 1832.

L'année suivante, après avoir démissionné de la magistrature pour raisons politiques, Alexis de Tocqueville séjourne brièvement en Angleterre où il complète ses informations sur les systèmes démocratiques.

De ses notes de voyage, il tire la matière de son premier ouvrage, La démocratie en Amérique, dont le premier tome est publié le 23 janvier 1835. Le style est élégant et le contenu un régal pour l'esprit. Le succès est immédiat et lui vaut d'être élu en 1838 à l’Académie des sciences morales et politiques. La publication du deuxième tome, en avril 1840, est aussi bien accueillie et l'amène à l'Académie française (25 décembre 1841) dont il devient l'un des plus jeunes membres.

Les ressorts de la démocratie moderne

Le premier tome de La démocratie en Amérique traite plus particulièrement de l'Amérique pionnière du président Andrew Jackson. Dans le deuxième tome, l'auteur élargit audacieusement son propos au phénomène démocratique et à son avenir probable.

Portrait d'Alexis de Tocqueville par Théodore Chassériau (1844), Paris, Musée CarnavaletAlexis de Tocqueville montre que l'État de droit et les libertés individuelles sont les moteurs indispensables du progrès économique et social. « Je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et commerçant, depuis les Tyriens jusqu'aux Florentins et aux Anglais, qui n'ait été un peuple libre. Il y a donc un lien étroit et un rapport nécessaire entre ces deux choses : liberté et industrie... La liberté est donc particulièrement utile à la production des richesses. On peut voir au contraire que le despotisme lui est particulièrement ennemi », observe-t-il.

Il manifeste son admiration pour la culture politique des Américains, en voyant des journaux jusque dans les plus modestes log-houses (maisons en rondins des pionniers)... mais il n'établit pas de lien direct entre les progrès de l'éducation et les progrès de la démocratie, ce que déplore aujourd'hui l'historien Emmanuel Todd, engagé comme lui dans une réflexion sur les sociétés démocratiques.

Alexis de Tocqueville affiche son intérêt pour le système politique américain mais craint toutefois que le mouvement démocratique et l'individualisme ne conduisent à terme à une atomisation de la société et ne débouchent sur l'avènement d'un État despotique.

Par l'acuité de ses vues, il figure encore aujourd'hui parmi les écrivains français les plus connus aux États-Unis et c'est dans ce pays que se rencontrent encore aujourd'hui les meilleurs spécialistes de son oeuvre.

Entre autres citations qui portent à la réflexion, on peut retenir celle-ci, qui résonne encore avec une singulière actualité : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères ». Visionnaire, l'historien entrevoit la manière dont la démocratie pourrait dépérir et engendrer une nouvelle forme de despotisme : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie » (1840, De la démocratie en Amérique, vol II, IVe partie, chapitre VI).

Tocqueville et l'Algérie

Jeune homme de 23 ans rêvant d'aventure et d'exotisme, Alexis de Tocqueville songe à s'établir dans ce pays et se montre favorable à sa conquête. Plus tard, au terme de deux séjours de l'autre côté de la Méditerranée, il écrit dans un Travail sur l'Algérie (octobre 1841) destiné aux parlementaires :
« Je ne crois pas que la France puisse songer sérieusement à quitter l'Algérie. L'abandon qu'elle en ferait serait aux yeux du monde l'annonce certaine de sa décadence. »

Après ce préliminaire, Tocqueville justifie la guerre de conquête, non sans regretter les excès qu'elle entraîne :
« Pour ma part, j'ai rapporté d'Afrique la notion affligeante qu'en ce moment nous faisons la guerre d'une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes. C'est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. Cette manière de mener la guerre me paraît aussi inintelligente qu'elle est cruelle (...).
D'une autre part, j'ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n'approuve pas, trouver mauvais qu'on brûlât les moissons, qu'on vidât les silos et enfin qu'on s'emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants.
Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre. Et, s'il faut dire ma pensée, ces actes ne me révoltent pas plus ni même autant que plusieurs autres que le droit de la guerre autorise évidemment et qui ont lieu dans toutes les guerres d'Europe. En quoi est-il plus odieux de brûler les moissons et de faire prisonniers les femmes et les enfants que de bombarder la population inoffensive d'une ville assiégée ou de s'emparer en mer des vaisseaux marchands appartenant aux sujets d'une puissance ennemie ? » (oeuvres de Tocqueville, La Pléiade, tome 1, pages 704 et 705).

Malgré tout lucide, l'historien ajoute en 1847, quand s'achève la guerre :
« Autour de nous, les lumières se sont éteintes. Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu'elle n'était avant de nous connaître. »

Une carrière politique active

Peu après la publication de La Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville défie les conventions en épousant le 26 octobre 1835 sa maîtresse Mary Mottley, qu'il a rencontrée à Versailles. C'est une Anglaise sans fortune et de six années plus âgée que lui. Le couple n'aura pas d'enfant. À 17 ans, du temps où son père était préfet à Metz, le jeune Alexis a néanmoins eu un enfant d'une Lorraine. Il a aidé cette dernière à s'installer mais sans pouvoir l'épouser. 

Alexis de Tocqueville songe aussi à une carrière politique dans la Manche, où se situe le château familial de Tocqueville, à la pointe orientale du Cotentin. Il n'est pas destiné à en hériter en tant que benjamin des trois fils de la famille. Mais comme il est de loin le plus brillant des trois, son père lui constitue un « majorat » (droit d’aînesse contractuel) qui lui permet de reprendre le titre de comte et le laisse effectuer des échanges patrimoniaux avec ses frères pour obtenir le château.

Fort de ces atouts nobiliaires et de sa popularité littéraire, Tocqueville se fait élire en 1839 député de la circonscription de Valognes et dix ans plus tard président du Conseil général du département de la Manche. Dès que son assise politique locale sera suffisamment assurée, il cessera toutefois d’utiliser son titre comtal. Le caveau familial dans lequel il repose, au flanc de l'église de Tocqueville, n’en fait d'ailleurs pas mention.

Député de la Manche, il livre d'importants rapports sur la réforme pénitentiaire, l'Algérie ou encore l'abolition de l'esclavage. Clairvoyant, il annonce à la tribune de l'assemblée, le 27 janvier 1848, une explosion sociale que rien ne laisse paraître :
« Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd'hui ? (...) Telle est, messieurs, ma conviction profonde ; je crois que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan ; j'en suis profondément convaincu. »

Après l'abdication du roi en février 1848, Tocqueville participe à la commission qui rédige la Constitution de la IIe République. Le 2 juin 1849, il devient ministre des Affaires étrangères dans le deuxième gouvernement d'Odilon Barrot, ce qui lui vaut de gérer l'intervention des troupes françaises à Rome afin de protéger le pape contre les assauts des nationalistes italiens. Il quitte le ministère dès le 31 octobre suivant. Son recueil de Souvenirs apporte un éclairage intéressant sur cette période troublée.

Tocqueville sort définitivement de l'arène politique en 1851, après le coup d'État de Napoléon III, qui lui vaut d'être incarcéré quelques jours à Vincennes. 

Affaibli par les premières atteintes de la tuberculose, il se retire dans son château de Tocqueville, entre Cherbourg et Barfleur, et entreprend un nouveau projet éditorial : L'Ancien Régime et la Révolution. Il est publié vingt ans après La Démocratie en Amérique, en 1856.

Ce grand livre présente la Révolution française sous un jour nouveau. Il démontre que les révolutionnaires se sont inscrits dans la continuité de l'Ancien Régime, à leur corps défendant, en parachevant la centralisation administrative entamée sous Louis XIII et Louis XIV. L'ouvrage va retrouver une nouvelle jeunesse à la faveur du renouveau des études sur la Révolution, après la Seconde Guerre mondiale.

Alexis de Tocqueville n'aura pas le temps de lui donner une suite. Veillé par son épouse, il meurt à Cannes, où l'ont envoyé ses médecins, le 16 avril 1859, à 54 ans seulement.

Le « paradoxe de Tocqueville »

L'extinction progressive des droits féodaux en France a inspiré à l'historien une réflexion paradoxale qui mérite encore aujourd'hui d'être appliquée à maints sujets d'analyse.

Dans L'Ancien Régime et la Révolution (1856), il montre ainsi que les droits féodaux sont devenus en 1789 d'autant plus insupportables aux Français qu'ils avaient déjà pour l'essentiel disparus ! Le servage ayant disparu cinq siècles plus tôt, les paysans du royaume ont ensuite, génération après génération, grignoté les droits résiduels des seigneurs et goûté à une liberté de plus en plus étendue. C'est ainsi qu'à l'Assemblée nationale, le 4 août 1789, le vicomte de Noailles a pu proposer l'abolition des « restes odieux de la féodalité » (même aux yeux des contemporains, il ne s'agissait que de restes).

À la même époque, en Hongrie ou encore en Russie, où le servage a été renforcé et généralisé au XVIIIe siècle, personne ne songeait sérieusement à l'abolir parce qu'il faisait partie de l'ordre social et de la nature des choses !...

Publié ou mis à jour le : 2020-01-23 11:11:12

 
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