Environnement

Le climat, acteur de l'Histoire

Le cyclone Irma (DR)Le climat est devenu en ce XXIe siècle le principal enjeu politique et le seul qui mobilise tous les pays du monde. Les hommes ont pris conscience en effet que leur activité pouvait influer sur l’environnement et le climat, avec des conséquences de grande ampleur sur leurs conditions de vie.

C’est inédit dans l’Histoire de l’humanité. D’Aristote à Montesquieu, philosophes et scientifiques ont longtemps pensé que le climat pouvait influer sur la nature humaine et la dynamique des sociétés. Les chroniqueurs ont même cru observer que l’action des hommes, par exemple la déforestation, pouvait agir sur le climat.

Mais c’est seulement au XIXe siècle que l’on a pris conscience que le climat de la Terre a évolué au cours des millénaires et c’est à la fin du XXe siècle que l’on s’est sérieusement inquiété des conséquences de nos activités et en particulier de la combustion des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon).

Dans le même temps, depuis le milieu du XXe siècle, les historiens s’intéressent aux effets du climat sur le déroulement de l’Histoire.

La « théorie des climats »

Les races humaines d'après le dictionnaire LarousseDans L’Esprit des Lois (1748), Montesquieu emprunte au grec Hippocrate et au latin Tacite la « théorie des climats » pour expliquer de façon « rationnelle » les différences entre les sociétés humaines, un point de vue déterministe qui a perdu beaucoup de sa pertinence :

« Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens (...). Vous trouverez dans les climats du nord des peuples qui ont peu de vices, assez de vertus, beaucoup de sincérité et de franchise. Approchez des pays du midi vous croirez vous éloigner de la morale même (...). La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même : aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y sera le bonheur ». (Livre XIV, chap. II)

« La plupart des peuples des côtes de l’Afrique sont sauvages ou barbares. Je crois que cela vient beaucoup de ce que des pays presque inhabitables séparent de petits pays qui peuvent être habités. Ils sont sans industrie ; ils n'ont point d'arts ; ils ont en abondance des métaux précieux qu'ils tiennent immédiatement des mains de la nature. Tous les peuples policés sont donc en état de négocier avec eux avec avantage ; ils peuvent leur faire estimer beaucoup des choses de nulle valeur, et en recevoir un très grand prix » (Livre XXI, chap. II).

Ciel, le climat achangé !

Louis Agassiz (Môtier, Suisse, 28 mai 1807 ; Cambridge, Massachusetts, 14 décembre 1873)Neuchâtel, 24 juillet 1837 : Louis Agassiz (30 ans), président de la société suisse des sciences naturelles, fait une communication historique au congrès de sa société. Il montre que les rochers striés que l’on rencontre dans le Jura et sur le plateau suisse sont les vestiges d’un « âge glaciaire » antérieur ! À une époque où l’on prend encore à la lettre la description biblique de la création du monde, l’affaire fait grand bruit dans le Landerneau scientifique.

Cinq ans plus tard, le mathématicien français Joseph Adhémar établit avec brio l’origine de cet « âge glaciaire ». Il montre qu’il est dû à la « précession des équinoxes ». Simple ! Tout en tournant autour du Soleil, la Terre oscille elle-même très légèrement autour de son axe sur un cycle de 22 000 ans environ.

Il s’ensuit qu’une fois par cycle, chaque hémisphère est tour à tour plus incliné à rebours du Soleil et donc plus froid.  C’est aujourd’hui  le cas de l’hémisphère Sud qui subit un « âge glaciaire ».  De fait, dans l’Antarctique, les glaces remontent jusqu'au cercle polaire, ce qui est loin d’être le casau Nord. La situation devrait s’inverser dans 11 000 ans...

Un demi-siècle après Agassiz et Adhémar, le géographe allemand Albrecht Penck identifia non pas un mais quatre âges glaciaires au cours de l’ère quaternaire. Il leur donna le nom de quatre vallées alpines : Würm, de 80 000 à 18 000 ans avant nous, Riess, entre 300 000 et 100 000 ans, Mindel, de 600 000 à 400 000 ans, et Guntz, entre 1,2 million d’années et 700 000.

Tandis que l’Europe du nord était sous les glaces, le continent africain était, il y a 300 000 ans, couvert de végétation et propice à l’expansion de l’Homo sapiens mais il n’en avait pas toujours été ainsi.

Le roman de l’« East Side Story »

Il y a quelques millions d’années,sous la poussée des plaques tectoniques, une faille géologique s’est ouverte du nord au sud du continent africain : le Rift. Les nuages venus de l’ouest se trouvant arrêtés par la nouvelle chaîne de montagnes, il s’en est suivi un assèchement de la partie orientale du continent.

Le paléontologue Yves Coppens y a vu la raison pour laquelle les hominidés seraient passés à la station debout. Celle-ci serait devenue nécessaire pour voir les prédateurs par-dessus les herbes de la savane et courir assez vite (Le Singe, l’Afrique et l’Homme, Fayard, 1983).

Mais la découverte de Toumaï, un bipède vieux de sept millions d’années, au Tchad, à l’ouest du Rift, a porté un coup fatal à cette thèse déterministe.

Famille néandertalienne au coin du feu (Musée de l'Homme, Paris)

Des glaciers et des hommes

C’est sous le dernier âge glaciaire, celui de Würm, il y a environ 18 000 ans, que les hommes de Cro-Magnon nous ont gratifié des peintures de Lascaux. Ces hommes sont issus de la rencontre au Moyen-Orient entre l’Homo sapiens venu d’Afrique et Néandertal. Ils se sont sédentarisés pendant quelques milliers d’années dans les abris sous roche qui dominent la vallée de la Vézère et d’où ils pouvaient surveiller, année après les migrations de rennes.

En cette lointaine époque, les Néandertaliens originels avaient depuis longtemps disparu, faute de renouvellement démographique. Le nord de l’Europe, au-dessus de la Loire et du Danube, était une région hostile à l’homme. D’autre part, du fait de la glaciation de l’océan arctique, le niveau des océans était beaucoup plus bas qu’aujourd’hui et l’on pouvait circuler à pied entre l’Angleterre et le Danemark, à la limite des glaciers.

Le souvenir des glaciers se fait encore sentir en Scandinavie, au Québec et au Labrador. Ces terres autrefois comprimées par le poids de la glace se détendent lentement et l’on estime par exemple que la côte autour de Stockholm monte encore de près d’un mètre par siècle !

L’abaissement du niveau des océans a eu des conséquences notables de l’autre côté de la planète, à la jonction entre l’Eurasie et l’Amérique.

Aujourd’hui, cette jonction se réduit à un détroit. Appelé détroit de Béring, du nom de son découvreur, il a 95 kilomètres de large et à peine 45 mètres de profondeur. Pendant les dernières glaciations, il a été à sec pendant plusieurs dizaines de milliers d’années.

Ce phénomène aurait permis à des groupes d’Asiatiques de traverser le détroit à pied il y a plus de 14 000 ans et de peupler ainsi le continent américain. Les archéologues sont toutefois encore partagés là-dessus. Il est possible que les premiers Américains aient accédé en barque à la côte canadienne, à partir des îles Aléoutiennes.  D’autre part, certains vestiges préhistoriques en Amérique du sud pourraient laisser croire à une arrivée il y a au moins 50 000 ans !

À la fin du dernier âge glaciaire, le niveau des océans, qui avait baissé jusqu’à 140 mètres par rapport au niveau actuel,  est progressivement remonté mais ce phénomène a pu être ressenti par les hommes, en particulier au Moyen-Orient, où de vastes plaines ont été très rapidement libérées par les flots. C’est le cas du delta du Nil qui était encore immergé en 2850 av. J.-C. mais a été dégagé en six siècles, à raison de 3500 hectares par an, raconte le climatologue Jacques Labeyrie. 

Le Déluge, illustration de Saint Augustin, De Civitate Dei, XVe siècle, BnF, Paris.Sur le golfe Persique, un autre phénomène lié aux mouvements des eaux aurait pu, selon le climatologue, générer la civilisation sumérienne… et inspirer le récit de la Genèse selon lequel Dieu, au troisième jour de la Création, aurait « séparé la terre et les eaux ». 

Il y a 15 000 ans en effet, l’on pouvait aller à pied sec jusqu’à 450 kilomètres des rivages actuels. Le Tigre et l’Euphrate eux-mêmes coulaient au milieu de ce qui est aujourd’hui le golfe Persique.  Mais les eaux remontèrent progressivement et poussèrent les populations à se réfugier il y 5300 ans vers les lieux où elles fondèrent les cités-États à l’origine de la première civilisation historique.

Le mythe du Déluge se rencontre dans l’épopée de Gilgamesh, écrite à la même période, soit deux mille ans avant qu’il ne se soit repris dans la Bible.

Il pourrait se référer au même phénomène… à moins que ce ne soit au lointain souvenir d’un cataclysme survenu il y a 7500 ans, quand la Méditerranée rompit le « bouchon » des Dardanelles et se déversa de l’autre côté, formant l’actuelle mer Noire.

Le mythe de Gilgamesh et Enkidu (sceau assyrien du VIIIe siècle av. J.-C.)

Le bonheur est dans le pré

La fin des glaciations a eu aussi pour conséquence, dans l’hémisphère nord et en particulier au Moyen-Orient , de favoriser la croissance des végétaux.  Il y a 15 000 ans, cette région se couvre tant et plus de graminées (céréales), si bien qu’un homme pouvait récolter en deux semaines de quoi nourrir sa famille pendant un an !

Cette abondance encourage les populations à se sédentariser et à renoncer à leur existence vagabonde de chasseurs-cueilleurs, toujours à la poursuite du gibier. Les premiers villages ont été identifiés par  les archéologues en Israël et dans la vallée du Jourdain,  autour du site de Ouadi en-Natouf, d’où le nom de natoufienne donné à cette culture qui fait la transition entre le Mésolithique et le Néolithique.

Ainsi que l’a souligné l’archéologue Jacques Cauvin, la sédentarisation a conduit très vite les hommes à développer l’agriculture. Cela commence sans y penser : on sème les graines autour de son village pour économiser ses pas… La suite est connue : grâce à la sédentarité et à l’agriculture, la population entame une rapide croissance démographique, elle doit aussi constituer des règles et se donner un chef pour partager la terre et les ressources, elle fait aussi la guerre quand les ressources viennent à manquer ou que le voisin en étale de trop !

Cette histoire qui a débuté il y a tout au plus cinq mille ans est encore la nôtre. Depuis lors, le climat n’a plus été autant bouleversé. Il a toutefois changé suffisamment au cours des derniers millénaires pour occasionner quelques sacrées secousses dans nos sociétés.

Un groupe de trois femmes du style bovidien. L'agrandissement est la représentation rare d'un chien, accompagnant un homme muni d'un arc, DR.Au sud de la Libye et de l’Algérie, au cœur de l’actuel désert du Sahara, existe un plateau entrecoupé de gorges profondes, le Tassili n’Ajjer ou Tassili des Ajjer. Dans les abris sous roche de ses falaises de grès, l’archéologue Henri Lhote a identifié dans les années 1930 d’étonnantes fresques animalières qui remontent à 6500 ans environ.  Les représentations de vaches « normandes », gazelles et autres animaux de la prairie et de la savane montrent qu’en ce temps-là, le Sahara était tout à fait hospitalier aux hommes et à leurs animaux domestiques.

Cette curiosité est confirmée par les traces d’anciens lacs, dont le lac Tchad est le dernier témoin « vivant ». On peut penser que l’assèchement progressif du Sahara après cette période conduisit les populations à se replier vers la périphérie… et dans la seule vallée demeurée fertile, la vallée du Nil.

C’est là que, sous l’effet de la concentration humaine,loin de tout autre foyer de peuplement, se constitua il y a cinq mille ans, le premier État de l’Histoire, l’Égypte pharaonique.

Les Huns et autres barbares

Au début de notre ère, tout paraît aller pour le mieux dans le meilleur des mondes civilisés. Rome assure à sa façon la paix autour du bassin méditerranéen cependant qu’à l’autre extrémité de l’Eurasie, la dynastie des Han consolide l’empire chinois.

Paysage de la steppe turco-mongole aujourd'hui (DR)Entre les deux, dans la steppe sibérienne, vaquent des troupeaux. Ils assurent la subsistance de leurs maîtres, de rudes nomades dénommés Huns pour les uns, Hiong-nou pour les autres... Jusqu’au moment où, au IVe siècle de notre ère, le climat se serait dégradé. Les températures venant à baisser et les prairies à se dessécher, il fallut voir ailleurs.

Les Hiong-nou partent vers l’Est et la muraille de Chine, qu’ils ont quelque mal à franchir. Les Huns partent vers l’Ouest. Du côté de la mer Caspienne, ils se heurtent à différentes tribus, des Goths et des Alains, qu’ils vont pousser devant eux avant d’occuper leurs pacages pendant un temps.

À leur tour chassés vers l’Ouest, les Goths n’ont d’autre solution que de demander l’hospitalité à l’empereur romain.  Celui-ci les installe en Thrace, sur la rive gauche du Danube. Mais les réfugiés ne tardent pas à se montrer ingrats et, en 378, sous les murailles d’Andrinople, défont l’armée romaine et tuent l’empereur. C’est le début des invasions barbares.  Les Huns eux-mêmes vont faire une brève incursion un siècle plus tard dans ce qui restera de l’empire romain. Dans le même temps, des tribus apparentées se jettent sur l'empire gupta, en Inde, et précipitent sa chute et son morcellement.

N’exagérons pas pour autant l’incidence du refroidissement de la steppe sur le destin de Rome. L’empire romain était déjà en crise au tournant du IIIe siècle du fait des tensions internes, d’ordre social, démographique, militaire… La « pichenette » occasionnée par la migration des Huns a donné le coup de grâce à un organisme affaibli.

D’ailleurs, mille ans plus tard, Gengis Khan et ses Mongols n’auront pas besoin d’un prétexte climatique ou environnemental pour partir à leur tour à la conquête du monde. La soif d’aventure suffit.

Sans doute peut-on en dire autant d’un « accident » climatique survenu au début du VIe siècle, sous le règne du grand empereur Justinien.  Celui-là serait dû à une éruption volcanique en 536, quelque part en Islande. Comme à chaque éruption majeure, ces nuages de particules, en tournant pendant dix-huit mois autour de la Terre, auraient refroidi l’atmosphère de 1,5 à 2,5°C, provoquant famines et épidémies. La plus grave fut la peste de Justinien qui, en 541-543, tua plus du tiers de la population de l’empire romain d’Orient.

L’empire, qui était déjà affaibli par les guerres épuisantes menées par Justinien, ne se remit que très lentement de ce nouveau coup du sort. Malheureusement, il se laissa entraîner dans de nouvelles guerres épuisantes contre les Perses, avant que les Arabes ne lui enlèvent ses possessions orientales.

Chaud-froid médiéval

 Sautons les siècles et concentrons-nous sur l’Europe car les données climatologiques fines nous manquent pour les autres continents.

L’Europe, donc, endure une fin de millénaire difficile. À l’approche de l’An Mil, tout semble aller de mal en pis. Les territoires de l’ancien empire de Charlemagne font face à d’ultimes invasions (Vikings, Hongrois) ; la papauté est sur le point de sombrer dans des scandales sans nom ; la Méditerranée est dominée par les musulmans…

Le mois de juin dans les Très riches heures du duc de Berry (XVe siècle)Rien ne va se passer comme prévu : les moines de Cluny vont reprendre en main l’Église ; les féodaux vont repousser les menaces extérieures et même tenir en échec les Turcs en Palestine… Dans le même temps, les paysans, à l’abri des clochers, des couvents et des châteaux, vont voir leurs récoltes s’améliorer et leurs enfants prospérer. C’est l’amorce du « beau Moyen Âge », trois siècles d’expansion continue qui vont donner naissance à notre civilisation européenne.

Les climatologues qualifient pour leur part ces trois siècles (XIe-XIIe-XIIIe siècles) d’« optimum médiéval ». Pour des raisons qui restent indéterminées, ils se traduisent en effet par une remontée des températures moyennes de l’ordre de quelques dixièmes de degrés Celsius (rien à voir avec le réchauffement anthropique attendu au XXIe siècle, de l’ordre de 2 à 6°C).

Ce léger mieux a suffi, dans les sociétés médiévales en voie d’apaisement, pour éradiquer les famines, assurer des récoltes plus abondantes et autoriser des surplus avec, au bout du compte, le développement de villes marchandes et industrieuses. Il a même eu des incidences au Groenland, aux marges du continent américain, en dégageant les côtes des glaces qui en empêchaient l’accès et en laissant poindre quelques prairies littorales propices à un modeste élevage.

Cette période relativement bénie se termine brutalement  avec la guerre de Cent Ans (1337-1453), la Grande Peste (1347), le retour des disettes et des famines ainsi que quelques autres péripéties comme la guerre hussite en Europe centrale. Mais ne noircissons pas trop le tableau. L’Italie connaît la première Renaissance et l’Afrique du nord voit s’épanouir quelques royaumes prospères.

Cette période correspond à l’entrée de l’Europe dans un « petit âge glaciaire » (PAG) pas moins ! Si elle a le mérite de frapper les esprits, l'appellation inventée en 1939 par le climatologue François Emile Matthes est très exagérée.

La période considérée, qui s’étire jusqu’en 1860, est caractérisée par une baisse des températures moyennes de l’ordre de 1°C par rapport à l’optimum médiéval. Pas plus ! Elle se signale certes par des hivers rigoureux mais aussi des étés plutôt cléments et parfois même très chauds. Ses causes font encore l’objet d’hypothèses : orbite terrestre, activité solaire, éruptions volcaniques ?

Village en hiver et piège à oiseaux, par Pieter Bruegel le Jeune (1565)

Il serait donc présomptueux d’appliquer au climat et au PAG en particulier tous les malheurs de la fin du XIVe siècle et ceux du XVe, d’autant plus que ces périodes-là donnent à voir de belles réalisations en Europe comme dans le reste du monde : Quattrocento italien, diffusion de l’imprimerie, grandes découvertes, apogée Ming en Chine etc.

Le XVIe siècle connaît une première rémission qui coïncide avec la Renaissance européenne. Mais l’une et l’autre s’achèvent vers 1560 avec les guerres de religion et une rechute de la température.  Les hivers connaissent leur maximum de rigueur au XVIIe siècle.  À Constantinople, en 1621, le Bosphore gèle et on le traverse à pied. À la fin du siècle, à Versailles, la chronique nous dit que le vin gèle à la table du roi Louis XIV.

Le refroidissement a un effet paradoxal pour les Européens du nord : les poissons (morues, harengs) qui frayaient normalement au-delà du cercle polaire se voient contraints de redescendre vers le Labrador et Terre-Neuve où ils se retrouvent en bancs très serrés.  Les pêcheurs portugais, galiciens, basques, normands, allemands... sautent sur l’occasion et se ruent vers ces garde-manger inépuisables. Le hareng fumé et la morue vont devenir le plat principal des populations concernées, les sauver de la famine et même leur assurer une honnête aisance.

Un terre-neuva de Granville (Normandie) au XIXe siècle

Dans le même temps, le sort des paysans s’aggrave à peu près partout en Occident. Les choses ne s’arrangent pas en Europe centrale avec la guerre de Trente Ans (1618-1648) et la « Grande chasse aux sorcières » qui fait 30 000 à 60 000 victimes en 70 ans (1560-1630), soit nettement plus que l’Inquisition espagnole en trois siècles.

Le froid revient en force au début du début du XVIIIe siècle. Le « Grand Hyver » de 1709, resté dans les mémoires, se solde par un excédent de  600 000 décès sans compter la perte des oliviers de Provence etc.

Le siècle suivant apparaît autrement plus souriant en Europe comme dans le reste de l’hémisphère nord. La disparition des disettes améliore les conditions de vie des paysans et favorise la croissance démographique. La Chine voit ainsi sa population tripler de cent à trois cents millions d’âmes en un siècle. La France connaît aussi une forte croissance de la population jusqu’à la veille de la Révolution, même si le « petit âge glaciaire » n’a pas dit son dernier mot.

Et maintenant, qu’allons-nous faire ?

À la veille de la Révolution française, en 1783, comme 12 siècles plus tôt, l’Islande fait à nouveau parler d’elle. Le volcan Laki fait irruption et va obscurcir l’atmosphère de l’hémisphère nord pendant plusieurs années.

Incendies dramatiques en Californie en 2018 (DR)D’aucuns suggèrent qu’il aurait pu ainsi provoquer l'été pourri de 1788, lequel a entraîné en France des récoltes catastrophiques, une augmentation très brutale du prix du blé et des disettes, avec au bout du compte des révoltes contre le régime. N’allons pas jusqu’à lui faire porter la responsabilité de la Révolution !

Un autre volcan, le Tambora, indonésien celui-là, va entrer en éruption en 1815 et occasionner en 1816 une « année sans été ».  C’est à cause de pluies persistantes que Mary Shelley, confinée avec ses amis dans une villa au bord du lac de Genève, jeta sur le papier l’histoire mirifique de Frankenstein. Et l’on dit que les couleurs particulières du ciel londonien, cette année-là, ont inspiré à Turner quelques-unes de ses plus belles toiles, à l’origine de l’impressionnisme.

Depuis 1860, le PAG s’est mis en congé. Il ne semble pas prêt de revenir. L’homme a désormais entrepris de réchauffer lui-même l’atmosphère par  « l’effet de serre », en consumant tout ce qu’il peut du carbone fossile stocké dans les profondeurs du sol au cours du Carbonifère (charbon, gaz, pétrole).

Une première prise de conscience survient avec la publication par la biologiste américaine Rachel Carson, en 1962, d'un livre-choc sur les méfaits des pesticides : Le Printemps silencieux. Dix ans plus tard, des chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology) présentent à la demande du Club de Rome le rapport Meadows (Les Limites de la croissance) sur les impasses de la société industrielle. En 1973, le philosophe Ivan Illich publie La Convivialité, une sévère critique de la « société de consommation ».

Entretemps, la jeunesse occidentale a pris très vite conscience des excès de la civilisation industrielle et du consumérisme. Le 22 avril 1970 est inauguré aux États-Unis le premier Jour de la Terre. À cette occasion, c'est vingt millions d'Américains qui descendent dans la rue et manifestent !

Cinquante ans après, dans une Amérique massivement climatosceptique et plus que jamais attachée à son mode de vie énergivore, on n'imagine plus semblable mobilisation.

C'est qu'entretemps, le système capitaliste a basculé vers le néolibéralisme, en rupture radicale avec le libéralisme classique. Selon cette nouvelle idéologie sans fondement réel, la prospérité commune découle de la richesse des actionnaires propriétaires des entreprises. Les États apparaissent exclusivement comme des gêneurs et ne s'occupent plus que de déléguer les services publics à des consortiums financiers. Les salariés deviennent des variables d'ajustement dont il importe d'abaisser le coût. Le commerce intercontinental n'a plus pour objet de procurer des biens introuvables mais seulement d'exploiter des travailleurs moins chers pour des fabrications très communes.

Le dérèglement climatique qui affecte de façon de plus en plus violente la planète est la conséquence directe de ce changement de paradigme.

Bibliographie

Je dois beaucoup de ce qui précède au petit essai remarquable du savant Jacques Labeyrie : L’homme et le climat (Denoël, 1993).

Mais on peut aussi consulter avec intérêt le dossier de Sciences Humaines : « Le climat fait-il l’Histoire ? » (avril 2014) et bien sûr lire et relire le livre pionnier d’Emmanuel Le Roy Ladurie : Histoire du climat depuis l’an mil (Flammarion, 1967). Le grand historien a aussi publié un condensé de cette œuvre fondamentale en 2011 : Les fluctuations du climat de l’An Mil à aujourd’hui  (Fayard).

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-06-10 15:39:12

 
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