Les écrivains en politique au XIXe siècle - 1848 : d'une élection à l'autre - Herodote.net

Les écrivains en politique au XIXe siècle

1848 : d'une élection à l'autre

La révolution de Février 1848 a donné libre cours à l’expression politique. Les hommes de lettres se joignent à cette effervescence. Mais bientôt surviennent les désillusions...

Aux élections législatives du 23 avril 1848, les écrivains tentent de transformer leur notoriété en suffrages avec des stratégies souvent inattendues et des résultats contrastés. On voit émerger deux conceptions opposées de la République, l’une attachée à l’ordre, l’autre résolue à prendre à bras-le-corps la question sociale.

Baudelaire, qui a une dent contre les militaires en général et son beau-père en particulier, s'engage avec passion jusque sur les barricades. Lamartine est triomphalement élu député, un succès sans lendemain. Hugo et Dumas, bien que ralliés à la République, sont révulsés par les excès de langage de ceux qu'ils qualifient de socialistes et leur préfèrent les modérés...

Un homme saura tirer le meilleur parti de ces clivages : Louis-Napoléon Bonaparte.

Jean-Pierre Bédéï

Rachel chantant la Marseillaise, couverture des Cahiers Alexandre Dumas n° 25. Les titres des journaux, La Libération et La France nouvelle, sont ceux auxquels à contribué l'écrivain.

Baudelaire et Dumas patrons de presse

Outre les clubs, la presse constitue l’autre mode d’expression foisonnant en cette période. On dénombrera la création de 450 feuilles ou journaux plus ou moins éphémères dans les premiers mois de l’année 1848.

Portrait de Champfleury, Gustave Courbet, 1855.Ils sont lancés par les milieux prolétaires organisés ou intellectuels, par des socialistes, des féministes mais aussi par des conservateurs. Des personnalités comme Raspail, Proudhon, Lamennais, Lacordaire fondent leur organe de presse. Elles sont imitées par Baudelaire et Dumas.

Toujours empli d’un enthousiasme effréné, Charles Baudelaire a remisé le fusil pour reprendre la plume. Avec ses amis Jules Champfleury et Charles Toubin, il s’empresse de publier Le Salut public, fugace journal… de deux numéros, les 27 février et 2 mars.

« Baudelaire aimait la révolution comme tout ce qui est violent et anormal (…) (Pour lui) en temps de révolution, il faut parler fort pour se faire entendre », témoignera Toubin. Quatre cents exemplaires sont remis à des vendeurs qui se dispersent dans les rues mais ne rapporteront jamais les recettes empochées… Revêtu d’une blouse blanche, Baudelaire vend lui-même son journal à la criée.

Homme en blouse debout sur une barricade, projet de frontispice pour Le Salut public, 1848, Gustave Courbet, Paris, musée Carnavalet.

Baudelaire encense le peuple français 

Dans le premier numéro, il adresse un appel au peuple intitulé « Vive la République » confinant à la dévotion républicaine : « On disait au peuple : défie toi. Aujourd’hui, il faut dire au peuple : aie confiance dans le gouvernement. Peuple ! Tu es là, toujours présent, et ton gouvernement ne peut pas commettre de faute. Surveille-le, mais enveloppe-le de ton amour. Ton gouvernement est ton fils (…) Que le peuple sache bien ceci, que le meilleur remède aux conspirations de tout genre est LA FOI ABSOLUE dans la République, et que toute intention hostile est inévitablement étouffée dans une atmosphère d’amour universel. »
Dans un autre article, la vénération vire à l’idolâtrie : « Le 24 février est le plus grand jour de l’humanité. C’est du 24 février que les générations futures dateront l’avènement définitif, irrévocable du droit de la souveraineté populaire. Après trois mille ans d’esclavage, le droit vient enfin de faire son entrée dans le monde, et la rage des tyrans ne prévaudra pas contre lui. Peuple français sois fier de toi-même ; tu es le rédempteur de l’humanité… »

Lancé dans l’improvisation, victime de vendeurs indélicats et privé de moyens financiers suffisants, Le Salut public ne connaîtra pas de troisième numéro. Le volontarisme spontané et brouillon de Baudelaire a atteint ses limites.

Le Salut public, n°2, Gallica, BnF, Paris.Mais quelques jours plus tard, il collabore à un autre journal La Tribune nationale qui refuse de se contenter d’une « révolution politique » mais prône « la rénovation sociale »

En clair cette publication qui soutient la République reproche à Lamartine d’être trop timoré dans sa politique mais lui demande aussi de faire respecter l’ordre. Elle avoue se situer clairement dans l’opposition ! Du coup Baudelaire qui vantait les mérites du gouvernement dans sa propre feuille éphémère se déporte nettement sur sa gauche…

Dumas, un seul écrivain mais deux corps !

Plus sérieuse et plus durable s’avère l’expérience d’Alexandre Dumas. Mais avant qu’elle ne débute à la fin du mois de mars, l’écrivain préfère se répandre dans les colonnes de La Presse où dans son style débonnaire et bravache il annonce qu’il a décidé d’être un acteur de cette République naissante, et donc de se présenter à la députation : « À vous et au Constitutionnel mes romans, mes livres, ma vie littéraire enfin. Mais à la France ma parole, mes opinions, ma vie politique. À partir d’aujourd’hui, il y a deux hommes dans l’écrivain : le publiciste doit compléter le poète (…) Oui ce que nous voyons est beau ; ce que nous voyons est grand. Car nous voyons une République et jusqu’à aujourd’hui nous n’avions vu que des révolutions. » (La Presse, 1er mars).

Mais désormais c’est dans son propre journal qu’il se fera l’écho de la vie politique. Plus réaliste que Baudelaire, il choisit une périodicité moins contraignante en fondant un mensuel Le Mois qui se veut le « résumé mensuel et politique de tous les événements jour par jour, heure par heure –entièrement rédigé par Alexandre Dumas ».

La Gigogne politique de 1848, caricature faite a Bourges en 1848 tirée de la collection romantique d'Adolphe Jullien (1803-1873).En bon républicain, il stipule à la une : « Alexandre Dumas ayant voulu faire un journal à la portée de tous a mis le prix de ce journal à 4 francs par an ». Fort de sa notoriété et de sa vitalité, il maintiendra en vie sa publication jusqu’en décembre 1850. Mais il collaborera aussi au cours de cette année 1848 à deux autres journaux La Liberté, puis La France nouvelle privilégiant une activité de journaliste à celle d’écrivain. La politique modifie la trajectoire de son itinéraire professionnel.

D’un activisme inlassable, Sand multiplie aussi les écrits politiques. Elle publie dans Le Journal du Loiret une chronique « Un mot à la classe moyenne », et dans Les Petites affiches de la Châtre, un article intitulé « Aux Riches » dans lequel elle prédit que « la France est appelée à être communiste avant un siècle » !


Épisode suivant Voir la suite
• 1871 : la Commune

L'auteur : Jean-Pierre Bédéï

Jean-Pierre Bédéï est éditorialiste et journaliste politique au bureau parisien de La Dépêche du Midi.

Co-auteur de Mitterrand-Rocard histoire d'une longue rivalité (Grasset) et Raspail, savant et républicain rebelle (Alvik), il a aussi publié L'Info pouvoir (Actes-Sud) où il est question du mensonge d'État relatif à Tchernobyl, La plume et les barricades (L'Express), Sur proposition du Premier ministre (L'Archipel)...

Publié ou mis à jour le : 2018-02-26 13:52:15

 
Seulement
20€/an!

Des cadeaux
pleins d'Histoire

La boutique d'Herodote.net, ce sont des idées de cadeaux pour tous ceux qui aiment l'Histoire

Voir la boutique

Histoire & Civilisations
est partenaire d'Herodote.net


L'Antiquité classique
en 36 cartes animées


Nos utopies
Le blog de Joseph Savès