Le Mémorial de Sainte-Hélène

« Quel roman que ma vie ! » (N. dixit Las Cases)

Napoléon Ier a achevé son destin exceptionnel dans les brumes solitaires de Longwood, sur l'île de Sainte-Hélène. Mais cet exil en forme de martyre a valu au réprouvé de ressusciter en héros universel !

Ce miracle est le résultat du Mémorial de Sainte-Hélène, livre de souvenirs et de confidences publié en 1823 par le comte de Las Cases, confident de l'Empereur. Agréable à lire et truffé d'anecdotes savoureuses, il a enchanté ses contemporains et continue de ravir tous les curieux qui ne se laissent pas intimider par son titre pompeux et ses deux mille pages. 

L'historien Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, nous raconte ci-après les péripéties romanesques qui ont accompagné la rédaction du Mémorial et la redécouverte du manuscrit originel.

André Larané
Le manuscrit retrouvé

Le Mémorial de Saint-Hélène du comte Las Cases (1824, éditions Herodote.net)Disparu pendant plus de cent cinquante ans, le manuscrit qui a servi de trame au Mémorial de Sainte-Hélène est enfin publié en octobre 2017 par les éditions Perrin, à l'initiative des quatre historiens qui l'ont retrouvé à la British Library (800 pages, 42 euros).

Le conseiller d'État Emmanuel de Las Cases accompagna Napoléon dans son exil en 1815 mais dut le quitter seize mois plus tard. En 1823, il fit paraître son Mémorial, devenu la bible des nostalgiques de l'Empire et une source essentielle de l'historiographie napoléonienne, fondé sur ses conversations avec l'Empereur, réelles ou supposées.

Ce récit semblait à beaucoup trop beau pour être tout à fait vrai et pour en juger, il eut fallu disposer du manuscrit original, rédigé à Sainte-Hélène presque sous la dictée de Napoléon. Or les Anglais l'avaient confisqué en expulsant Las Cases. Sa publication apporte un éclairage précieux et souvent inattendu sur ce que l'Empereur a vraiment dit, et que Las Cases avait enrichi et enjolivé.

Un tyran en exil

Napoléon serait-il devenu Napoléon sans le Mémorial ? Ce n’est pas sûr. Quand il part en exil à Sainte-Hélène, l’empereur déchu est la cible de mille et mille récriminations, tant en France qu’à l’étranger. Ici il est perçu comme le tyran qui a brisé la Révolution et empêché le retour du Roi, là comme le nouveau Gengis Khan qui a semé partout la guerre et la désolation. Les malheureux soldats et officiers de la Grande Armée, réduits à la demi-solde, sont regardés avec mépris et commisération.

Tout va changer en 1823, avec la publication du Mémorial de Sainte-Hélène par le comte Emmanuel de Las Cases.

Né à Revel en 1766, l'écrivain est issu d'une famille noble désargentée et a servi comme officier de marine avant d'émigrer sous la Révolution. Il profite de ses loisirs forcés pour écrire un Atlas historique qui lui vaudra la célébrité. De retour en France sous le Consulat, il sert loyalement le nouveau régime et propose ses services à l'Empereur dès après Waterloo.

L'Empereur pressent très vite l'intérêt de s'attacher cet écrivain brillant et spirituel et va complaisamment se confier à lui : « le samedi 9 septembre 1815, me faisant venir dans sa chambre, il me dicta, pour la première fois, quelque chose sur le siège de Toulon... » écrit Las Cases. Il en résultera le Mémorial.

Rédigées dans un style alerte, ses deux mille pages sont la retranscription littéraire des notes saisies par l’auteur entre le 29 juin 1815 et son expulsion de Sainte-Hélène par le gouverneur Hudson Lowe, le 25 novembre 1816.

Durant ces dix-sept mois, selon ses termes, Las Cases a « consigné, jour par jour, tout ce qu’a dit et fait Napoléon » avant de remettre en forme ses notes. C'est l'Histoire écrite comme un roman ! Un régal.

Les autres compagnons d’exil de l’ex-empereur n’ont pas manqué aussi de noter tout ce qu’ils pouvaient, qu’il s’agisse du Grand-maréchal Henri Bertrand, du comte Charles de Montholon, du général Gaspard Gourgaud ou du Premier valet Louis Joseph Marchand. Mais aucun n’avait le talent de plume et le sens de la formule de Las Cases.

Aucun n’avait non plus sa séduction courtisane et son art de la conversation hérités de l’aristocratie d’Ancien Régime. Napoléon fut le premier à s’en plaindre après son départ précipité : « Parbleu, Messieurs, vous êtes peu aimables !… Ah, ce pauvre Las Cases, où est-il ? Il me faisait des contes, au moins. Vous êtes comme des bonnets de nuit » (note). De fait, le Mémorial foisonne de ces échanges futiles et parfois grivois entre les deux hommes...

L’ouvrage va recueillir un immense succès dès sa publication et changer le regard porté par les Français sur le proscrit mort à Sainte-Hélène deux ans plus tôt. Napoléon le Grand va devenir à jamais le nouvel Alexandre qui a porté jusqu’aux extrémités du monde les idées de la Révolution.

Le Mémorial enfin en version numérique illustrée ! 

Le Mémorial de Saint-Hélène du comte Las Cases (1824, éditions Herodote.net)Le Mémorial de Sainte-Hélène est désormais disponible en version numérique grâce à Herodote.net.

Ce texte d'environ 2200 pages reprend l'édition de 1824 avec ses notes. Il a été découpé en seize tomes, mis en forme et annoté par Jean-Marc Simonet de façon à éclairer nos lecteurs sur des personnages et des références oubliés aujourd'hui.

L'illustration a été particulièrement soignée, avec pour les Amis d'Herodote.net un accès à des images haute définition qui éclairent l'épopée napoléonienne.

Des marques discrètes signalent les parties du Mémorial qui ont été directement reprises du manuscrit écrit à Sainte-Hélène par le comte de Las Cases.

Le héros de tous les coeurs

Sa fin malheureuse, son exil et sa mort vont prendre un tour romantique et ravir les poètes de la nouvelle génération, Alfred de Vigny (Servitude et Grandeur militaires, 1835) à Victor Hugo (La Légende des Siècles, 1859) en passant par Alfred de Musset (La Confession d’un enfant du siècle, 1836).

Grâce au Mémorial, les anciens de la Grande Armée vont pouvoir relever la tête. Se détournant du courant libéral, les bonapartistes vont nourrir l’espoir d’une restauration de l’Empire en la personne du duc de Reichstadt, le fils de Napoléon et Marie-Louise. Après sa mort en 1832, c’est le neveu de l’Empereur Louis-Napoléon Bonaparte qui va relever le parti bonapartiste et l’amener au pouvoir en 1851.

Devenu Napoléon III, il va hélas prendre à la lettre le Mémorial comme le note l’historien Jean Tulard dans son entretien ci-dessus avec Richard Fremder. Ainsi croira-t-il accomplir le vœu de son oncle en aidant l’Italie et l’Allemagne à s’unir. Il oubliera que si Napoléon a simplifié leur carte politique, ce n’était pas par grandeur d’âme mais simplement pour mieux asseoir la domination de la France sur ces deux pays…

La chute du Second Empire a noirci la réputation de Napoléon III et réduit à néant les chances des Napoléonides de revenir au pouvoir. Mais elle n’a pas affecté le moins du monde la popularité de Napoléon Ier en France et tout autour de la planète.

Selon Jean Tulard, on compterait encore une publication par jour en moyenne concernant Napoléon Ier, sans parler des documentaires et des films de fiction. On ne s’en étonnera plus après avoir survolé le Mémorial de Sainte-Hélène. Il donne vie à cette formule de Napoléon lui-même : « Et pourtant, quel roman que ma vie ! »

Où qu’ils se trouvent aujourd’hui, l’Empereur et Las Cases doivent sans nul doute poursuivre leurs entretiens au coin du feu avec un regard amusé sur nos passions.

Publié ou mis à jour le : 2020-01-18 10:09:53

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net