Les échanges

Libre-échange : une doctrine qui n'a pas fait ses preuves

Le libre-échange est une idée neuve en Europe et dans le monde. Née dans le cerveau de quelques brillants esprits au Siècle des Lumières, l'idée séduit par son évidence théorique. 

« L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre à intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels. » écrit Montesquieu (L'Esprit des Lois, 1748).

Plus doctement, les partisans du libre-échange établissent un lien entre la croissance du commerce international et la croissance économique. Les deux allant de pair, ils y voient la preuve que le commerce est générateur de croissance et qu'il importe donc de le faciliter de toutes les manières possibles.

L'historien de l'économie Paul Bairoch voit quant à lui dans ce raisonnement un contresens dialectique (note). Selon lui, en effet, c'est parce que les économies nationales sont solides et en état de progresser qu'elles génèrent des échanges, leur solidité étant garantie par des protections raisonnables. Dès que l'on réduit ces protections, on déstabilise les économies nationales, on affaiblit leurs capacités de production et l'on a toutes les chances d'arriver à une crise économique et une rétraction des échanges. Un comble !

À l'examen des deux premières « mondialisations », à la fin du XVIIIe siècle et au milieu du XIXe siècle, on constate de fait que la doctrine libre-échangiste n'a pas fait ses preuves, n'en déplaise à ses propagandistes savants (note).

Allégorie du commerce, gouache sur ivoire (1745, Alexandre Marolles, dessinateur du Roy)

Le libre-échange, une idée anglaise

Jusque-là adeptes du protectionnisme dans sa version la plus étroite, le mercantilisme, les gouvernants et les élites d'Occident évoluent au Siècle des Lumières, au moins dans les têtes.

Les Français, toujours en avance d'une idée, enterrent le mercantilisme. Au milieu du XVIIIe siècle, une pléiade de grands esprits réunis autour de François Quesnay (1694-1774), médecin de Louis XV, jettent les bases du libéralisme économique.

Pour eux, la politique « la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la Nation et à l'État, consiste dans la pleine liberté de la concurrence », ce que l'on résume dans une formule : « Laissez faire, laissez passer ! » Considérant que les richesses viennent de la nature et de l'agriculture, ils se qualifient de Physiocrates (un néologisme qui vient du grec phusis, nature, et kratos, force).

Adam Smith (1723-1790)Turgot, le futur ministre de Louis XVI, publie un petit livre aujourd'hui oublié : Réflexions sur la formation et la distribution des richesses (1766). On y trouve l’essentiel des idées qui ont cours dans l’Europe des Lumières en matière d’économie et seront reprises dix ans plus tard par Adam Smith dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations (1776), un épais ouvrage dans lequel on a coutume de voir l’acte de baptême de l’économie politique, du libéralisme et du libre-échange.

Pour Adam Smith (1723-1790), chaque individu, en cherchant à optimiser son profit personnel, concourt à l'enrichissement de la nation. Y compris quand il trouve avantage à commercer avec l'étranger. Inutile donc d'ériger des barrières douanières, sauf, concède-t-il, « quand une espèce particulière d'industrie est nécessaire à la défense du pays ». Le libre-échange doit conduire à ce que chaque pays se spécialise dans ce qu'il fait de mieux, pour le profit de tous.

Sa thèse, touffue mais brillantissime, laisse toutefois planer un doute : si un pays est plus performant que tel autre en tout, en quoi ces deux pays ont-ils intérêt à commercialiser l'un avec l'autre et se spécialiser ? Le moins performant n'a-t-il pas intérêt à ériger des protections douanières pour conserver et améliorer le peu qu'il a ?

David Ricardo (Londres, 1772 ? Gatcombe Park, 1823), Thomas Phillips, vers 1821Un banquier londonien retiré des affaires, David Ricardo (1772-1823), va apporter une réponse contre-intuitive et éblouissante dans son essai : Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817).

Sa « théorie des avantages comparatifs » demeure le fondement de la théorie libre-échangiste. Elle a été malheureusement mal comprise par les promoteurs actuels de la monnaie unique qui n'y ont pas décelé la condamnation implicite d'une zone monétaire incluant des régions de niveaux économiques très contrastés...

L'auteur montre par un petit raisonnement mathématique que les pays ont intérêt à se spécialiser dans les produits pour lesquels ils sont relativement plus productifs que les autres, même si, dans l'absolu, ils sont moins productifs que tous les autres (note).

Il n'y a rien à redire à l'analyse de David Ricardo si ce n'est qu'elle entretient le statu quo.

Dans son exemple du Portugal et de l'Angleterre, la spécialisation de chacun optimise les échanges mais aussi les fige pour l'éternité : le pays le moins efficace en termes de productivité perd tout espoir de voir le niveau de vie de ses concitoyens atteindre celui du pays le plus efficace (c'est de fait ce que l'on observe concernant le Portugal, toujours loin derrière l'Angleterre malgré ou à cause de plusieurs siècles d'échanges entre les deux pays).

La première critique de Ricardo vient de l'économiste allemand Friedrich List (1789-1846). Soucieux de voir son pays s'industrialiser, il déplore le statu quo implicite dans la théorie ricardienne des avantages comparatifs. Contraint de fuir l'Allemagne, il séjourne aux États-Unis à l'époque du président Andrew Jackson et y découvre l comment la république protège ses jeunes industries contre la concurrence redoutable des Britanniques. Ce protectionnisme a été mis en oeuvre par l'ancien Secrétaire au Trésor Alexander Hamilton.

De retour en Allemagne, List dénonce le libre-échange intégral préconisé par les économistes classiques. Sous le titre Système national d'économie politique (1841), il expose la nécessité pour tout gouvernant responsable de « protéger les industries dans l'enfance ».

Les expériences tumultueuses du XIXe et surtout du XXe siècles montrent que le libre-échange et le protectionnisme sont avant tout question d'opportunité et de pragmatisme. Les choix dogmatiques peuvent conduire à des catastrophes (...).

Publié ou mis à jour le : 2023-04-12 08:21:28
Roland Berger (06-04-2025 16:34:09)

Comme le Juif mort en croix et ressuscité trois jours plus tard. On croit ce qui nous arrange.

Yves, Montenay (06-04-2025 12:16:21)

La question mériterait un débat beaucoup plus long. Par exemple l’intérêt du consommateur est peu mentionné contrairement à celui des industriels
Je vais prendre moi aussi un raccourci : les Chinois, produisant a meilleur marché que nous, nos consommateurs ont intérêt à acheter chinois (comme l’a illustré, la stabilité des prix au début du siècle) mais à la longue, cela détruit notre industrie.
Les Chinois en pâtissent par des subventions qu’ils payent à leurs industriels et par des salaires assez bas.
Cela juste pour dire que faire le tour de la question, nécessite plusieurs pages…

Herodote.net répond :
Les consommateurs sont aussi des producteurs (y compris les retraités, indirectement, car leurs pensions reposent sur la capacité des actifs à produire des biens qu'il sera possible d'échanger contre les biens qui nous viennent de Chine).
Si notre solde commercial est structurellement déficitaire (moins d'exportations que d'importations), nous avons le choix soit de réajuster à la baisse le cours de notre monnaie, soit de disparaître...

Raymond D (18-04-2024 16:46:35)

Il est regrettable que nos décideurs n'aient pas lu les écrits du prix Nobel d'économie français Maurice Allais.
En résumant à l'extrême sa pensée, il était partisan de l'économie libérale, la seule qui soit performante, à condition que ses profits bénéficient aux populations.

Il était aussi partisan du libre échange, mais avec précaution et progressivement, en le limitant d'abord entre zones économiquement comparables, puis en l'élargissant progressivement aux autres zones lorsque celles ci se rapprochent du même niveau de développement.

Par exemple en Europe de l'Ouest et Europe de l'Est, puis élargissement de l'Ouest aux USA et au Canada, et plus tard à l'Europe de l'Est. Sinon dit il, ce sera le règne de la concurrence sauvage et du dumping économique et social ... ce qui arriva !

Maurice Allais fut ostracisé en France, et méconnu ailleurs, et aujourd'hui est le règne de la concurrence imposée et totalement faussée, de la désindustrialisation et de la destruction des services publics ...

RémyVolpi (12-04-2023 20:01:20)

Désolé, mais je n'adhère en rien à l'idée selon laquelle le "libéralisme serait une arme de destruction massive". Et je soutiens que, tout au contraire, le protectionnisme, lui, en est bien une.
Mais au préalable, je réfute péremptoirement l'amalgame commerce/prédation. Par essence le commerce c'est la paix, et l'État et ses "raisons", c'est la guerre. Car quel intérêt bien compris aurait le commerçant à voir disparaître son fournisseur, aussi âpre soit la négociation?
Cela étant, le capitalisme marchand a surgi dans un univers parallèle à celui de la féodalité, sous l'impulsion initiale des marchands-banquiers italiens médiévaux. Les choses se sont gâtées quand les États, qui se sont progressivement émancipés de la tutelle de l'instance supérieure qu'était l'Église catholique apostolique et romaine et de son bras armé l'empereur, ont cru bon de s'emparer de la poule aux œufs d'or et d'en faire leur chose. Mais en truquant le jeu par la pratique la concurrence non libre et faussée et par l'absence d'esprit d'entreprise caractérisé par la créativité et l'innovation (cf. Joseph Schumpeter). Faussée par les manufactures d'État et le protectionnisme.
Le Royaume-Uni, qui protégeait ses céréaliers par des taxes à l'importation de blés américains et russes, moins chers, afin que les aristocrates terriens aient un bon revenu, est un exemple tragique du protectionnisme en tant qu'arme de destruction massive. Les Corn Laws, nous explique Karl Polyanyi, instituées à partir de 1773 ont eu pour effet collatéral de surenchérir le coût de l'alimentation, ce qui a constitué un obstacle à l'embauche d'ouvriers dans l'industrie. D'où la loi de Speenhamland, instituant la prise en charge des indigents par les paroisses et leur assignation à domicile. Selon Jeremy Bentham, ces lois déresponsabilisaient l'individu et étaient contreproductives en ce qu'elles favorisaient le paupérisme. Ces Corn Laws ont eu pour effet la tragédie de la grande famine irlandaise: suite à une maladie affectant les pommes de terre, le quart de la population est mort de faim, au sens propre, parce que les céréales américaines abondantes et bon marché étaient taxées. Suite à ce drame le lobby des terriens a été vaincu par le lobby des industriels et ces taxes ont été supprimées. Ce qui a permis à l'industrie de donner sa pleine mesure (et d'employer les pauvres déshumanisés).
Mais il vrai que le libre échange ce n'est pas tout roses et violettes. La concurrence suppose des efforts considérables. Des efforts entrepreneuriaux, centrés sur l'innovation, et non sur les seuls calculs des financiers. Au même titre que pour être apte à concourir au Tour de France, il faut s'entraîner à raison de 180 km de vélo par jour et non pas en buvant des bières au café des sports. Les industriels français ont eu trop tendance à être adeptes du gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, promoteur du droit à la paresse. J'en veux pour preuve l'industrie automobile française qui délocalise à tout va pour tirer parti de salaires inférieurs à l'est ou au sud. Or dans le même temps, Toyota s'est implantée en France et avec des salaires et le droit du travail français et y réussit brillamment. De même au Royaume-Uni: tandis que la, plupart des constructeurs automobiles de ce pays ont disparu, vaincu par la concurrence, les constructeurs japonais Nissan ou Honda se sont implantés. Dans ces trois cas, avec d'excellent produits et des méthodes de production rationalisées et humanisées. Mais on ne récolte que ce que l'on a semé: c'est sans doute en ce sens que le libre échange et la concurrence libre et non faussée peuvent être des "armes de destruction massive".

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