Michel Rocard (1930 - 2016)

La « guerre des deux gauches »

« Je conviens qu’il faut "imaginer Sisyphe heureux"- serais-je, sinon, entré en politique ? » Cette phrase prononcée par Michel Rocard pourrait résumer à elle seule le destin de cette figure incontournable de l’Histoire de la gauche et de la France durant la deuxième moitié du XXe siècle.

Tout au long de sa vie, Rocard a trouvé son accomplissement dans l’inlassable travail de conviction qu’il a mené auprès de sa famille politique pour la convertir au réformisme. Il lui aura manqué le « bonheur » d’être élu président de la République qui aurait couronné une vie d’engagement née dans les décombres de la IVe République avant de se confondre avec les grandes heures de la Ve.

Jean-Pierre Bédéï

Jeune intellectuel

Fils d'un physicien de grande réputation, Michel Rocard n’a eu qu’un seul engagement : le socialisme. En 1949, à l’âge de 19 ans, il adhère aux étudiants socialistes de Science-po, attiré par l’Europe qui est en train de se reconstruire, convaincu que face aux États-Unis, aux pays communistes, et aux pays sous-développés, « l’Europe a sa propre politique à suivre ». Cette position, il l’exprimera en 1954, devant l’Assemblée européenne des jeunesses politiques.

C’est là son premier combat, il s’inscrit ainsi dans une histoire européenne qui débute. Dans cette Quatrième République instable, le jeune Rocard est gagné par le virus de la politique. L’ancien scout toujours prêt à se dévouer pour la collectivité devient un militant qui veut rénover son parti dirigé alors par Guy Mollet, un socialiste « à l’ancienne ». Le buste de Robespierre trône dans son bureau encadré des portraits de Jaurès et de Blum…

Miguel Servet, Miguel de Villanueva (1511 - 1553) gravure. En agrandissement : Statue de Servet à Annemasse.À la tête des étudiants socialistes, il organise déjà des réunions, arrivant et repartant en coup de vent « toujours portant cette serviette, se rappellera Pierre Mauroy, dont on avait l’impression qu’elle lui avait été offerte en cours élémentaire et qu’il l’avait toujours gardée. »

Pendant ses études à l’ENA (École Nationale d'Administration), Rocard est aussi fonctionnaire dans un ministère. Il prend alors le pseudonyme de Servet - en référence à Michel Servet, victime, de l’intolérance au XVIe siècle, pour écrire des notes ou pondre des rapports en toute discrétion afin de respecter l’obligation de réserve imposée par son statut.

Rocard n’est pas marxiste. Il rejette le socialisme de plomb des pays communistes. Pour lui, le socialisme est émancipateur. C’est pourquoi, il n’a beau être qu’un simple militant, il s’implique dans une phase marquante et douloureuse de son époque : la décolonisation qui empoisonne la vie de la IVe République.

Rocard conteste la politique algérienne de Guy Mollet, président du Conseil, et organise avec les étudiants socialistes et les minoritaires de son parti leur première réunion publique « contre la guerre d’Algérie », en 1956. Deux ans plus tard, il est envoyé à Alger pour faire un stage en tant qu’énarque.

Comme les jeunes Français de sa génération expédiés là-bas en tant qu’administrateurs ou militaires, il découvre les atrocités de cette guerre qui laissera des cicatrices dans les mémoires des deux côtés de la Méditerranée qui n’ont pas disparues encore aujourd’hui. La rupture avec la SFIO devient inévitable. En 1958, il la quitte avec Alain Savary pour fonder le PSA qui deviendra ensuite le PSU (Parti Socialiste Unifié).

Logo officiel du Parti socialiste unifié (PSU). En agrandissement : Meeting du PSU à la Halle aux Grains de Toulouse en janvier 1962.Dans les années 1960, Rocard va se construire dans une double opposition à Charles de Gaulle et à François Mitterrand. Il est l’animateur d’un modeste parti politique qui tente de prendre l’ascendant sur une SFIO qu’il considère comme vermoulue, compromise dans la guerre d’Algérie et à qui il reproche de s’être ralliée au Général.

Son objectif est de rénover la gauche. Mais dans une France reconnaissante dans un premier temps à de Gaulle d’avoir mis fin à la guerre d’Algérie, le petit PSU ne pèse pas bien lourd. À bord de cette embarcation brouillonne, tentée par une forme de gauchisme, Rocard apparaît comme atypique, se voulant rigoureux sur le plan économique et éthique, maîtrisant parfaitement les dossiers techniques mais prônant curieusement l’autogestion symbolisée à l’époque par Tito en Yougoslavie...

La cigarette au bout des lèvres, chaleureux même s’il ne garde pas la mémoire de ses interlocuteurs, Rocard parle un jargon technocratique qui lui sera reproché toute sa vie et dont il marmonne les fins de phrase dans un débit précipité. Il pige vite, il parle vite, toujours pressé entre deux trains pour participer à des réunions de militants du PSU alors que de Gaulle est au faîte de sa puissance, statue de Commandeur qui veille sur le pays. Il s’habitue à vivre à la bonne franquette et refaire le monde dans des arrière-salles enfumées.

La « guerre des deux gauches »

C’est à cette époque qu’émergent les bases de ce qu’on appellera la « guerre des deux gauches ». Car dans la mouvance socialiste, une autre personnalité cherche à faire main basse sur l’opposition à de Gaulle : François Mitterrand. Contre toute attente, il met le chef de l’État en ballottage lors de l’élection présidentielle en 1965.

Rocard et ses partisans le détestent : ils lui reprochent son opportunisme et son maintien au gouvernement durant la guerre d’Algérie. Pour eux, le grand homme de la gauche, la référence morale et intellectuelle, c’est Pierre Mendès France qui, lui aussi, n’a guère d’atomes crochus avec Mitterrand. Mais ce dernier, sur la lancée de sa performance électorale, s’appuie sur un outil qui vise à rassembler l’opposition : la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS). Elle est composée de la Convention des institutions républicaines que préside Mitterrand, de la SFIO, et du parti radical-socialiste.

Michel Rocard et François Mitterrand en tête de manifestation le 8 octobre 1980 (Ouest-France) DR

Le 10 mai 1966, Mitterrand tend la main au PSU, en lui proposant d’ouvrir le dialogue avec lui. Refus hautain des « autogestionnaires » qui ne veulent pas manger de ce pain-là. Pas question pour Rocard et ses amis de se dissoudre dans cette coalition dirigée par Mitterrand, flanqué de deux hommes du passé, l’indéboulonnable Mollet et René Billières, figure radicale-socialiste de la IVe République.

Rocard n’entend pas poser sur une photo de famille couleur sépia. Mais en continuant à faire cavalier seul avec son petit parti, il s’isole sur la scène politique alors que l’aura de De Gaulle pâlit.

Mitterrand le stratège face à Rocard l’insoumis

L’affrontement entre les deux hommes prend corps. En mai 68, alors que François Mitterrand sent le pouvoir à portée de main, Rocard pousse Mendès France à offrir un débouché politique à cette contestation qui embrase et paralyse la France pendant plusieurs semaines. En vain. Mendès France décline l’offre.

La conviction de Rocard est faite : Mitterrand engage la gauche sur la voie de la démagogie et de l’irréalisme, notamment sur le plan économique. Il y a un autre chemin plus moderne : celui qu’il représente à l’élection présidentielle de 1969 à laquelle Mitterrand passe son tour après l’effondrement de la FGDS aux élections de 1968. Rocard y réalise un piètre score, 3,6% des voix. Mais, dans la foulée, il est élu député des Yvelines. Il va pouvoir jouer sur la scène politique nationale.

Tenace, le stratège Mitterrand parvient à remonter en selle pour conquérir la SFIO au congrès d'Épinay de 1971 alors que Rocard ne reste qu’un chef de bande, celle de la boutique vibrionnante du PSU. S’il veut faire triompher ses idées, il doit trouver un parti plus susceptible de conquérir le pouvoir. Et à gauche, il n’y a que le nouveau Parti Socialiste dirigé par Mitterrand.

En 1974, après l’échec d’un cheveu de ce dernier à la présidentielle face à Giscard d'Estaing, Rocard adhère donc à la formation politique de son meilleur ennemi, suivi de maigres troupes. Il entre au PS comme s’il allait à Canossa…muni de son éternelle sacoche remplie de dossiers. La famille socialiste est réunie au grand complet. Mais tout oppose ses deux principaux leaders.

Au-delà des hostilités personnelles, des différences de fond caractérisent ces deux gauches qu’ils incarnent respectivement. Rocard les exprime au congrès du PS de Nantes, en 1977. Avec audace, il prononce son fameux discours sur les « deux cultures ». « Il y a deux cultures politiques dans la gauche française. La plus typée, qui fut longtemps dominante, est jacobine, centralisatrice, étatique, nationaliste et protectionniste (…) L’autre culture qui réapparaît aujourd’hui est décentralisatrice, régionaliste ; elle refuse les dominations arbitraires, celle des patrons comme celle de l’Etat. Elle est libératrice, qu’il s’agisse des majorités dépendantes comme les femmes, ou des minorités mal accueillies dans le corps social, jeunes, immigrés, handicapés. Cette culture-là se méfie du règlement et de l’administration, elle préfère l’autonomie des collectivités de base et de l’expérimentation. »

La première irrigue une grande partie des socialistes et le PC avec qui le PS négocie le programme commun, la deuxième inspire le courant autogestionnaire dont se réclame Rocard. L’une entretient de bonnes relations avec la CGT, l’autre privilégie la CFDT.

Le débat entre les deux gauches est clairement posé. Les polémiques sur l’actualisation du programme commun de gouvernement ne feront qu’accentuer les divergences entre les deux hommes, Rocard reprochant à Mitterrand de trop céder au tonitruant et gouailleur secrétaire général du PC, Georges Marchais, et le Premier secrétaire du PS voulant maintenir coûte que coûte sa stratégie d’union de la gauche pour battre Valéry Giscard d’Estaing à la présidentielle de 1981.

Dès lors, plus de doute, Rocard s’affirme comme un rival pour Mitterrand dans la perspective de la compétition élyséenne. Le sommet de cet affrontement culminera au congrès du PS de Metz en 1979. Rocard est populaire dans les sondages, son « parler vrai » plaît, il envahit les médias. Il mise sur l’opinion quand Mitterrand se cramponne au parti.

Rocard lâche ses coups en direction de Mitterrand : « Sans doute un certain style politique, un certain archaïsme sont-ils condamnés. » Le mitterrandiste Gaston Defferre, inamovible maire de Marseille, réplique en comparant les choix économiques de Michel Rocard à ceux de Pierre Laval. « Quelle inculture ! », s’indigne Mitterrand en parlant de Rocard. « Quelle incompétence !  », cingle l’autre. Finalement, Mitterrand gagne le congrès de Metz, bataille féroce entre mitterrandistes et rocardiens, et reste à la tête du PS.

Toujours populaire dans les sondages, Rocard pense alors qu’il est en mesure d’être candidat à la présidentielle ; il présente sa candidature le 19 octobre 1980. C’est le célèbre « appel de Conflans » totalement raté dans la forme et dans le fond. Les mitterrandistes se frottent les mains. Leur champion soumet sa candidature aux instances du parti qui l’approuvent. Rocard retire la sienne, la mort dans l’âme, actant sa défaite face à un stratège clairvoyant et un tacticien habile. Deux qualités dont il aura été dépourvu au long de sa vie politique…

Dirigée par la droite depuis 23 ans sous ses variantes gaulliste et giscardienne, la France aspire au changement. Mitterrand est l’homme qui incarne cette envie et qui a su, tant bien que mal, rassembler l’opposition. Il est élu. Enfin ! Au bout de sa troisième tentative présidentielle. Cette victoire suscite un immense espoir à gauche qui s’émerveille : l’alternance est possible. Tant pis pour la droite qui avait agité l’épouvantail de l’arrivée des chars soviétiques sur la place de la Concorde en cas de victoire des « socialo-communistes » !

Rocard entre au gouvernement de Pierre Mauroy à un poste humiliant pour lui : le Plan et l’Aménagement du territoire. Mitterrand a tenu à lui montrer jusqu’au bout qui était le maître. Mais Rocard triomphe lorsque le chef de l’État opère le tournant de la rigueur. L’heure n’est plus à la rupture avec le capitalisme mais au réformisme. La social-démocratie dont Rocard est un des chantres avec Jacques Delors perce enfin chez les socialistes.

Paradoxe rageant pour lui, c’est son ennemi intime qui la met en œuvre. Dès le 29 mars 1978, dans un séminaire du PS, Rocard avait lancé un avertissement à la direction de son parti : « Personne ne croit plus à l’abondance des promesses. Aucun de nos chiffres économiques ne tient sérieusement. Il faut donc reprendre tout notre discours dans ce domaine et l’adapter. » Sans prononcer le mot, Rocard parle alors de « rigueur » cinq ans avant tout le monde. Peine perdue ! En politique, on n’aime pas les Cassandre.

15 mai 1991 : Michel Rocard quitte Matignon en posant avec tous ses collaborateurs (dont Jean-Paul Huchon à gauche, et Manuel Valls à droite). Mitterand l'a poussé à la démission. © Daniel Simon

Cette victoire tardive de ses idées lui vaudra d’être appelé à Matignon par Mitterrand à la suite de sa réélection à la présidence en 1988, sans pour autant que les haines entre les deux hommes soient éteintes. Il y restera pendant trois ans, pouvant se prévaloir d’un bilan honorable (évitement d'une guerre civile en Nouvelle-Calédonie, Revenu minimum d'insertion, Cotisation sociale généralisée, lutte contre l'immigration...). Mais Mitterrand, qui ne le supporte pas, le limoge sans ménagement.

Rocard prend alors la tête du PS, voulant en faire une rampe de lancement pour la présidentielle de 1995. Mais il commet l’erreur de prendre la tête de la liste socialiste aux élections européennes de 1994 ; Mitterrand lui savonne la planche en soutenant en sous-main la liste des radicaux de gauche conduite par Bernard Tapie. Rocard réalise un faible score qui le disqualifie pour se présenter à la présidentielle.

L’Élysée, un Graal définitivement inaccessible ! Dès lors, il continuera à remplir différentes missions au service de la République sous différents gouvernements, toujours passionné, malgré son grand âge, par la vie publique, satisfait de constater que cette social-démocratie à laquelle il a donné un visage débonnaire et ardent est enfin reconnue et assumée officiellement au pouvoir par le tandem Hollande-Valls. Mais jusqu’à la fin de ses jours, il restera acerbe envers son éternel ennemi François Mitterrand, ressassant un destin empêché dans sa plus haute ambition mais qui s’est inscrit dans l’histoire mouvementée de la gauche et de la France pendant plus d’un demi-siècle.

Publié ou mis à jour le : 2021-04-08 10:13:40
Claude Beuzelin (24-08-2020 11:15:51)

« Les faits sont têtus » Cet aphorisme, attribué à M. Michel Rocard a été assez bizarrement éludé par l’auteur de cette courte biographie du leader de la ‘’deuxième gauche’’ ou ‘’gauche américaine’’, comme le suggérait un autre chef de file d’un autre courant de pensée au sein du parti socialiste, largement opposé aux idées de Michel Rocard. Je veux parler du CERES et de M. Jean-Pierre Chevènement. Ces deux faits sont 1) l’appui décisif des voix du CERES à M. Mitterrand lors du congrès d’Epinay sur Seine, créateur du nouveau Parti Socialiste en 1971, opposé au courant mollestiste (pour faire bref). 2) Nouvel appui décisif du même courant de pensée au congrès de Metz qui a vu écartée la candidature de M.Rocard, désormais intégré, non sans quelques arrière-pensées, au nouveau Parti Socialiste, opposé au courant mitterrandiste. Ce qu’en a fait par ailleurs M. Mitterrand une fois élu président de la République est un autre sujet qui n’est pas l’objet du présent commentaire.
En tant que militant socialiste en entreprise à cette époque, je puis témoigner que M. Rocard pratiquait une chose très courante en politique : le double langage. Le premier à l’adresse des militants de base, largement constitués d’un mélange de gauche extrême et de sociaux-chrétiens, autrement dit la frange extrême elle aussi des couches chrétiennes à la recherche d’une alternative antimarxiste, idées issues de la doctrine sociale de l’Eglise dont le principal protagoniste et chef de file a été le Pape Pie XI, notamment dans son Encyclique Quadragesimo anno de 1931. Le second adressé aux couches moyennes, cadres et populations managériales du système capitaliste dominant, faisant appel au ‘’réalisme’’ économique dudit système.
Il ne s’agit pas ici réfuter les qualités propres de M. Rocard, notamment lors de son passage à Matignon, comme le souligne l’auteur, son dénouement heureux de la crise en Nouvelle Calédonie et sa création d’une contribution social généralisée (CSG) – entre parenthèses, que M. Macron a cru judicieux d’augmenter sans discernement pauvres et riches et qui lui a valu, avec d’autres taxations abusives, l’explosion sociale des Gilets Jaunes.
Vu la brièveté des commentaires suscités par votre article, je sens une sorte de résignation désabusée, précisément chez les couches sociales qui ont apporté un temps leur soutien à M. Rocard.
Claude Beuzelin - écrivain

Benoit de BIEN (07-02-2017 15:43:31)

Il est certain que Monsieur Rocard fut un très intéressant politicien français qui eut pu apporter à son pays beaucoup de positif ! Malheureusement les Français n'ont pas compris.

alberte (07-08-2016 13:56:22)

Bonjour
J'ai toujours regretté que Mr Rocard ne se soit pas présenté en tant que Président de la République. Mittérand a été une catastrophe pour notre pays.

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net