Théorie du complot

Le complotisme, mal du siècle ?

Gouvernement et médias, qui s'estiment légitimes pour transmettre l'information, voient leur crédibilité battue en brèche par des thèses fantaisistes sur tout et n'importe quoi. Comment faire pour retrouver cette capacité à informer l'opinion, voire à la manipuler, sans laquelle le pouvoir politique entre en déliquescence?

David Victoroff

Campagne gouvernementale contre les théories du complot : www.gouvernement.fr/on-te-manipule

La « théorie du complot », un phénomène d'actualité

Le complotisme ou « théorie du complot » semble en recrudescence depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone.

Une recrudescence qui coïncide avec la guerre déclenchée par les islamistes radicaux contre le reste du monde, mais aussi avec l'explosion d'Internet et des réseaux sociaux, le tout sur fond de crise économique (crise boursière en 2000, crise des subprimes en 2008). Les réseaux jouent un rôle d'accélérateur en mettant quasi instantanément à la disposition des foules des informations qui, auparavant, auraient été diffusées lentement et sous le manteau.

La crise économique, en multipliant les déçus du système, contribue à la perte de crédibilité des experts et amène à chercher ailleurs que dans la vérité officielle l'explication des événements.

Les tours du World Trade Center frappées par les avions des terroristes (9 septembre 2001)Ainsi, jamais aucun avion ne se serait écrasé sur le World Trade Center et sur le Pentagone. Ils auraient été dynamités par la CIA et le Shin Beth dans le but de s'emparer du pétrole du Moyen Orient et de pousser l'Occident à entrer en guerre contre les musulmans.

Les attentats de Paris et de Bruxelles ne seraient que la suite logique de ce vaste complot américano sioniste, appuyé par ses vassaux occidentaux contre l'Islam en général, et les Arabes en particulier.

L'on croit également pouvoir affirmer que le parcours de la manifestation du 11 janvier 2015 reproduit la carte de l'État d'Israël, comme si les véritables instigateurs des attentats avaient voulu signer leur forfait ?

La démarche complotiste est toujours la même : tous les faits ont une cause humaine, même les plus naturels : un tsunami sera ainsi attribué à une expérimentation d'armes nouvelles plutôt qu'au mouvement imprévisible des plaques tectoniques. Les gouvernements et ceux qui les manipulent cachent toujours les vraies causes, la plupart du temps inavouables. Leur intention est toujours mauvaise.

Le  Protocole des Sages de Sion - Couverture d'une édition russe de 1912, réalisée par Sergueï Nilus.Ainsi l'épidémie du virus Zika qui se répand en Amérique Latine serait en réalité le résultat d'une guerre bactériologique menée par les États-Unis pour stopper l'immigration chez eux et consolider leur domination sur le continent.

Enfin, tous ces complots sont l'œuvre d'un petit groupe secret qui aspire à gouverner le monde et à réduire les individus en esclavage : Trilatérale, francs-maçons, Juifs, complexe militaro-industriel américain, grand capital, extra-terrestres reptiliens…

Ceux qui propagent ces fadaises énoncent des faits jamais vérifiés dont la seule accumulation vaut preuve. Ils soulignent des coïncidences « étranges » qui n'en sont pas car, pour un complotiste, rien n'est jamais dû au hasard.

Ils chargent leurs contradicteurs de prouver qu'ils ont tort et dénoncent comme imposteurs et liés au complot ceux qui nient leurs thèses : puisqu'ils nient avec une telle véhémence, c'est bien la preuve que c'est vrai, expliquait Hitler dans Mein Kampf à propos du prétendu complot juif révélé dans Le Protocole des Sages de Sion, un faux fabriqué par des policiers tsaristes.

Car si le complotisme est particulièrement vigoureux à l'ère de l'Internet, c'est un phénomène aussi vieux que l'histoire humaine. Lorsqu'en l'an 64 de notre ère, Rome est détruite par un incendie, le peuple commence par accuser l'empereur Néron d'avoir voulu détruire la ville. Celui-ci retourne la vindicte populaire contre les chrétiens.

Ni lui, ni ceux qu'il a livrés au supplice n'étaient coupables, mais il fallait, à la fois donner du sens à l'événement que la seule insalubrité de la ville eut pu expliquer, et canaliser la soif de vengeance de la foule.

De ce moment-là, autour de la Méditerranée, à chaque crise, les Juifs vont être désignés comme le « peuple comploteur » par excellence. Ainsi sont-ils massacrés avec l'aval du roi de France en 1321, sous l'accusation d'avoir empoisonné les puits et les fontaines avec le concours des lépreux, en vue de dominer le monde !

C'est le phénomène du bouc émissaire, théorisé par René Girard dans son ouvrage La violence et le Sacré : chargé de tous les péchés de la société, il est sacrifié pour permettre, par un effet de catharsis, de canaliser la violence inhérente aux sociétés humaines. C'est en substituant le tous contre un au tous contre tous que l'humanité peut, selon lui, échapper à la pente naturelle de son autodestruction.

Le malheur, c'est que dans l'histoire occidentale, ce « un » fut souvent collectif. De Néron à nos jours, ce furent presque toujours les Juifs, solidaires, discrets, travailleurs et efficaces. Autant de caractéristiques propres à susciter inquiétude et jalousie.

Mais les rumeurs complotistes ne se focalisent pas toutes sur les Juifs, loin de là. La Révolution française, par exemple, a véhiculé d'innombrables accusations de complots, visant les aristocrates, le roi, la reine, les sections etc. L'une d'elles, selon laquelle les troupes du roi s'apprêtaient à massacrer le peuple de Paris, est à l'origine de la prise de la Bastille.  

Popish Plot ou Complot papiste - Exécution de 5 jésuites sur une carte à jouer - The Gentleman's Magazine F. Jefferies, 1849 S.264ff.

Vrais et faux complots

Cette constante de l'Histoire ne s'explique pas seulement par la sociologie des foules et leur prétendue tendance naturelle à s'entretuer. Il n'y aurait pas autant de complotisme s'il n'y avait tant de complots inventés par les États. Les gouvernements ont beau jeu de s'étonner de ne plus être crus après avoir tant menti.

De la conjuration de Catilina à Rome en 63 av. J.-C. au vrai-faux coup d'État d'Alger du 13 mai 1958, en passant par le « Popish Plot » de 1678 à Londres par lequel les monarchistes font croire à un complot catholique contre le roi, l'Histoire est tissée de vrais et faux complots qui visent à la conquête du pouvoir ou l'élimination des opposants.

Colin Powell devant le Conseil de sécurité de l'ONU le 5 février 2003 (DR)Comment être surpris que les Américains soient la cible de tous les soupçons quand le secrétaire d'État de George Bush, Colin Powel, brandit en pleine séance du Conseil de Sécurité de l'Onu une fiole censée contenir de l'anthrax, preuve forgée de toute pièce pour convaincre l'opinion mondiale de la possession d'armes bactériologiques par l'Irak ?

Cet énorme mensonge d'État, si dramatique dans ses conséquences, n'est pas le premier, loin s'en faut, et l'Histoire montre que les gouvernements américains sont depuis deux siècles les champions en la matière, du moins parmi les démocraties.

Les dictatures sont les premières à répandre la rumeur de prétendus complots pour consolider leur pouvoir, expliquer leurs échecs ou justifier leurs agissements criminels. Hitler invente un complot communiste et fait incendier le Reichstag par les SA (section d'assaut) en 1933 pour justifier la répression contre la gauche allemande. Quelques mois plus tard, il justifie le massacre de ces mêmes SA par un complot imminent contre la République, République qu'il s'empressera de supprimer quelques mois plus tard.

Staline n'est pas en reste quand, pour éliminer ses potentiels rivaux, il accuse lors des procès de Moscou tous les communistes historiques des méfaits les plus invraisemblables, y compris de répandre des clous et du verre pilé dans le beurre pour déchirer la gorge et l'estomac du peuple !

L'existence de vrais complots et l'utilisation par l'État de faux complots pour manipuler les foules ouvre la voie aux conspirationnistes. La presse se gausse des naïfs qui croient aux complots cachés au lieu de se fier à ses informations dûment certifiées. Mais elle-même multiplie les Unes sur les dossiers « secrets » ou « confidentiels », « la vérité » sur tel ou tel événement ou encore les enquêtes sur les pouvoirs des francs-maçons.

Chacun sait que le mot « secret » en couverture fait vendre, même s'il nourrit les fantasmes des conspirationnistes. Le philosophe Pierre-André Taguieff met les points sur les « i » : « Penser d'une façon conspirationniste, c'est non pas croire que les complots existent, car ils n'ont jamais cessé d'exister, mais voir des complots partout et croire qu'ils expliquent tout ou presque dans la marche du monde. » (note).

La France catholique menée par les Juifs et les Francs-maçons -  Caricature d’Achille Lemot pour Le Pèlerin, n° 1339, 31 août 1902.

Les ressorts du complotisme

Comment expliquer que tant de gens se laissent si facilement tromper ? Certains mettent la crédulité de ceux qui se laissent séduire par les thèses conspirationnistes sur le compte d'une éducation insuffisante, d'un esprit critique peu aiguisé, qui céderaient à des peurs ancestrales.

Ainsi la « Grande peur » qui survient à l'été 1789, tout de suite après la prise de la Bastille : les paysans sont persuadés que les seigneurs vont armer des brigands pour ravager leurs récoltes et affamer Paris. Est-ce la résurgence, chez des masses illettrées, de la crainte ancestrale des brigands et de la faim ?

Pourtant l'expérience montre que même avec un niveau d'instruction élevé, on peut tomber dans le piège du conspirationnisme.

Augustin Barruel, l’un des théoriciens du complot Illuminati, fin XVIIIe s.L'Abbé Augustin Barruel, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme publiées en 1797, attribue aux Illuminati, société secrète créée en Bavière en 1776 pour diffuser les idées philosophiques et dissoute en 1785, la responsabilité de la Révolution : « Dans cette Révolution française, tout jusqu'aux forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué : tout a été l'effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont su choisir et hâter les moments propices aux complots. »

On trouve dans cette thèse tous les ingrédients du complotisme.

Elle prospérera à travers les siècles puisqu'aujourd'hui encore, nombreux sont les conspirationnistes à croire que les Illuminati gouvernent le monde avec les Juifs et les francs-maçons, les uns et les autres étant souvent réunis en une seule et même personne !

Même l'immense Winston Churchill n'a pas échappé à ces fadaises comme le rappelle Pierre-André Taguieff (note).
Le 8 février 1920, Churchill, ministre de la Guerre, reprend à son compte la vision conspirationniste de la révolution bolchevique dans un magazine de grande diffusion, le Illustrated Sunday Herald : « Ce mouvement parmi les Juifs n'est pas nouveau. Depuis l'époque de Spartacus-Weishaupt, en passant par celle de Karl Marx, pour en arriver maintenant à celle de Trotski (Russie), Bela Kun (Hongrie), Rosa Luxemburg (Allemagne) et Emma Goldman (États-Unis), cette conspiration mondiale pour anéantir la civilisation et pour reconstruire la société sur la base de l'arrêt du développement, d'une méchanceté envieuse et d'une impossible égalité n'a fait que s'étendre régulièrement.  »

Symbole de l’oeil surmontant la pyramide inachevée sur le billet d’un dollar américain. Il est considéré par les théoriciens du complot comme la preuve du pouvoir des Illuminati.Plus près de nous, le compositeur d'extrême-gauche Mikis Théodorakis déclarait le 3 février 2011 à la télévision grecque : « Oui, je suis antisémite et antisioniste. J'aime le peuple juif et j'ai vécu avec lui, mais les Américains juifs se cachent derrière tout, les attentats en Irak, les attaques économiques en Europe, en Amérique, en Asie, les Juifs américains sont derrière Bush, Clinton et derrière les banques. […] Les Juifs américains sont derrière la crise économique mondiale qui a aussi touché la Grèce. » (note).

Le succès des thèses conspirationnistes tient sans doute à ce qu'elles comblent un vide en donnant du sens à un monde en quête de repères et calment des angoisses et des frustrations. 

Le gain est immense : « les malheurs du peuple sont explicables, ils redeviennent intelligibles, ils échappent au règne du non-sens, et, puisqu'on connaît leurs causes, il devient possible d'agir pour éliminer ces dernières. La fatalité n'a donc pas le dernier mot. Non sans paradoxe, les récits conspirationnistes redonnent confiance à ceux qui y croient. Ils leur donnent des raisons d'agir. » (note).

Ainsi, de la peste noire qui a ravagé l'Europe de 1347 à 1352 et vit la foule accuser les Juifs d'avoir empoisonné les puits aux bouleversements politiques et économiques de ce début de XXIe siècle, les complots imaginaires auront donné un sens à des événements qui dépassaient la capacité des élites à y faire face tout en disculpant les victimes de la dureté des temps de tout sentiment de culpabilité puisque tout s'expliquait par la malveillance de groupuscules haineux ou de sociétés secrètes, peut-être même téléguidés par des extra-terrestres.

Si la « théorie du complot » s'épanouit plus que jamais depuis deux siècles en Occident (Illuminati, francs-maçons, Juifs, grand capital…), peut-être est-ce dû aussi à l'effondrement des croyances religieuses qui offraient autrefois une grille d'explication assez pratique à tous les drames humains. Ainsi Attila fut-il surnommé le « fléau de Dieu » par les clercs qui y virent un châtiment envoyé par Dieu pour punir les hommes de leur inconduite.

Le penseur libéral Karl Popper évoque cette dimension (a-)religieuse du conspirationnisme : « On ne croit plus aux machinations des divinités homériques, auxquelles on imputait les péripéties de la guerre de Troie. Mais ce sont les Sages de Sion, les monopoles, les capitalistes ou les impérialistes qui ont pris la place des dieux de l'OIympe homérique. » (note).

Affiche de propagande allemande sur une conspiration judéo-maçonnique, 1935.

Lutter contre le conspirationnisme

Dans les dictatures, la théorie des complots fait partie des instruments du pouvoir qui justifie son emprise en développant la paranoïa des foules : puisque le monde, les Juifs, les Américains, les « croisés  » chrétiens sont contre nous, serrons les rangs. Staline en a usé et abusé, des procès de Moscou au « complot des blouses blanches ».

Mais dans un monde où il est de plus en plus difficile de censurer les nouvelles venues du dehors, ces fables sont rarement convaincantes : Obama n'aurait pas été si bien accueilli à La Havane si les Cubains avaient cru la propagande de leur régime.

Les thèses conspirationnistes sont plus difficiles à gérer dans les démocraties, même si les opinions, dans leur majorité, ne sont pas vraiment dupes des théories complotistes. La pluralité des sources d'information permet sans doute d'éviter qu'une théorie dominante ne s'impose, mais elle favorise la multiplication des rumeurs infondées.

Il n'est alors pas nécessaire que ceux qui invoquent le complot y croient vraiment. Il suffit que l'explication avancée permette d'assouvir un besoin de violence inassouvi, exacerbé par les rancœurs, les injustices et la peur. Ce qui fait la force des rumeurs est le savant mélange du vrai et du faux.

Les Juifs seraient à l'origine de la traite des noirs, prétendent les antisémites et anti-blancs de la mouvance Dieudonné. On ne peut exclure qu'il y ait eu des Juifs parmi les actionnaires des compagnies de commerce concernées.

On sait aussi que des Juifs chassés du Portugal et d'Espagne se sont réfugiés en Amérique et ont pu posséder des esclaves. Mais on ne peut oublier que les différents « codes noirs » désignaient à la vindicte de l'administration les Juifs autant que les esclaves africains !

Les Juifs, encore eux, seraient morts du typhus dans les camps nazis et les ghettos, disent les « négationnistes ». Vrai, ces lieux étaient sujets à des épidémies de typhus, mais elles étaient la conséquence d'exécrables conditions de vie, et de là à nier les chambres à gaz et la « Shoah par balles », il y a un abîme que nul esprit sain ne saurait franchir.

Déposition de l'acteur Ronald Reagan en 1947 devant la Commission des Activités anti-américaines (HUAC, House un-americain activities comittee) La confusion est toute aussi grande chez le sénateur américain Joseph MacCarthy qui voit en 1950 des espions soviétiques partout, y compris à Hollywood.

On sait aujourd'hui que si les époux Rosenberg, exécutés pour avoir livré des secrets atomiques à Staline, étaient réellement coupables, ce n'était pas le cas des acteurs et cinéastes d'Hollywood.

L'Histoire montre combien il est difficile de lutter contre des théories motivées par le besoin d'explications simples à des phénomènes complexes ou par la recherche d'un bouc émissaire qui nous disculpe de nos responsabilités.

C'est d'autant plus difficile que des institutions honorables peuvent trouver intérêt à entretenir le trouble dans les esprits. Ainsi de Néron, incité à détourner vers les chrétiens la colère des Romains éprouvés par l'incendie de leur ville. De même, les compagnies pétrolières et charbonnières, incitées à minorer les conséquences de leurs pratiques sur le climat et encourager le « climatoscepticisme ».

La seule arme dont nous disposions demeure la réflexion critique adossée à une solide base de connaissances. Quiconque a pris la peine d'étudier un sujet dans le détail est en mesure de l'analyser avec ce qu'il faut de nuance et de modération.

Hélas, nos pédagogues, aujourd'hui, auraient tendance à sacrifier le deuxième terme de l'enjeu. En négligeant à l'école l'acquisition de connaissances, craignons qu'ils ne fabriquent des citoyens particulièrement vulnérables aux discours conspirationnistes mi-faux, mi-vrais et donc particulièrement faux et dangereux.

Bibliographie

Court traité de complotologie, Pierre-André Taguieff, Mille et une nuits, 2013.
Historia, mensuel N°833, Mai 2016.
Society, bimensuel N°27, Mars 2016

Publié ou mis à jour le : 2018-12-21 22:59:39

 
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