Tamerlan (1336 - 1405)

Le « Boiteux de fer »

Tamerlan se présente comme un lointain descendant de l'empereur mongol Gengis Khan.

Musulman convaincu, au demeurant cultivé et épris de littérature persane, il n'a eu de cesse de combattre, brûler et tuer tout au long de sa vie, au point de reconstituer un empire presque aussi vaste que celui de son aïeul.

Mais ce criminel multirécidiviste s'est aussi soucié d'embellir sa capitale Samarcande, aujourd'hui en Ouzbékistan, et ses descendants, les timourides, ont eu à coeur de poursuivre son mécénat. Aussi son souvenir est-il entretenu pieusement autour de son tombeau.

Isabelle Grégor

Vasily Vereshchagin, Le Triomphateur, 1872, Moscou, galerie Tretiakov

Sous l’influence du grand Khan

Le 8 avril 1336 naît dans le village de Khodja-Ilgar, au sud de Samarcande, un petit garçon qui devait marquer durablement de son empreinte les mémoires aussi bien orientales qu’occidentales.

D'origine mongole, sa famille avait largement subi l'influence turque et n'était devenue musulmane que depuis peu, comme l'indique le prénom fort peu religieux donné à l'enfant : Timour (« le fer », en turc oriental).

Son père, Taragaï (« l'Alouette »), était le chef d'un clan arrivé dans la région avec les troupes de Tchaghatay, second fils de Gengis Khan. On vivait encore dans le souvenir des exactions de ce terrible conquérant qui avait mis l'Asie centrale à feu et à sang au début du XIIe siècle. De cette invasion mongole était né un empire immense, le plus vaste jamais créé, qui s'étendait de la Hongrie à la Chine.

Assez tôt orphelin de mère, il n'est donc pas étonnant que le petit Timour rêvât d'exploits guerriers entre deux parties de chasse avec ses camarades du clan des Barlas, sorte d'aristocratie guerrière mais rustique vivant désormais de l'élevage de troupeaux.

S'il semble qu'il n'apprit jamais à lire et écrire, il reçut cependant une certaine instruction dans les domaines de la religion et de l'Histoire. Elle lui permit par la suite de discuter d’égal à égal avec ses divers interlocuteurs. Mais c'est bien sa maîtrise des armes et de l'équitation acquise de façon empirique qui l'aida à forger sa réputation.

Le couronnement de Gengis Khan, illustration de Marco Polo, Le Devisement du monde, vers 1412, Paris, Bnf.

Un boiteux pressé

En 1352, lorsqu’il va offrir ses talents au maître de la Transoxiane (l'Ouzbékistan actuel), l'émir Kazghan, il n'a que 16 ans. L'avenir s'annonce radieux pour le jeune homme qui se révèle habile à se créer des alliances et à s'attirer les faveurs des puissants. Son protecteur lui offre vite le commandement d'un bataillon et même la main de sa fille, la belle Aldjaï, qui devient la première de ses 18 épouses.

Mais l'époque est peu sûre : Timour n’a guère le temps de profiter de la vie de famille auprès de son fils baptisé en toute modestie Djahangir (« Le Conquérant du monde »), que l'émir est assassiné.

Anonyme, Portrait de Tamerlan, mausolée Gour Émir.Devenu chef de son clan, il se fait logiquement engager par le nouvel homme fort, le khan Tughluk Temour, qui le nomme « Touman » (« chef de dix mille »).

Mais rien n'y fait : le jeune homme pressé ne peut attendre une réunification de plus en plus improbable du pays et préfère rejoindre son beau-frère Hussein pour se lancer dans la conquête du territoire.

C'est au cours d'une de ces expéditions militaires, mélanges d'exploits et de pillages, que Timour est blessé à une jambe et devient Timourleng, « Timour le boiteux », prononcé Tamerlan en Occident.

L'empire de Tamerlan

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À la fin du Moyen Âge, près de deux siècles après l'expansion mongole, Tamerlan s'est taillé un empire plus restreint et plus éphémère que celui de Gengis Khan. Il recouvre à peu de chose près l'ancien empire perse des souverains achéménides.

Par  leur brutalité et leur soudaineté, les conquêtes de Tamerlan ont néanmoins bouleversé le monde musulman et l'Orient. Leurs conséquences se sont faites durablement sentir tant à Delhi qu'à Constantinople...

Seul au pouvoir

Parce qu'il est temps de mettre un peu d'ordre dans le pays, Tamerlan commence par supprimer son beau-frère. En épousant la veuve du malheureux, en distribuant généreusement ses biens et en massacrant la population de la ville de Balkh qui avait soutenu Hussein, il se montre fin stratège. Très rapidement en effet, les plus grands seigneurs de la Transoxiane viennent lui présenter leurs hommages.

Étape suivante ? Samarcande, bien sûr ! Bien située et au climat agréable, la cité a gardé la réputation de capitale qu'elle avait prise dès le Ve siècle av. J.-C. sous l'empire sogdien, avant même qu'Alexandre le Grand ne tombe sous son charme en 329 av. J.-C.

Devenu « Grand Émir », Tamerlan s'y installe pour créer un pouvoir centralisé en soumettant, par l'épée s'il le faut, les cités voisines. Il entreprend vite de faire de la ville meurtrie par Gengis Khan le symbole éclatant de son nouveau pouvoir. Aux faubourgs qui commencent à prendre de l'ampleur, ce nomade admiratif des plus belles métropoles donne les noms de Damas, Bagdad, Le Caire...

Après avoir organisé l'administration, consolidé le réseau de communication et développé le commerce sur la route de la soie, le voici qui se tourne vers de nouveaux horizons et se lance en 1380 à la conquête du monde.

Vasily Vereshchagin, Présentation des trophées, 1872, Moscou, galerie Tretiakov.

La route de la désolation

À 45 ans, le chef de guerre se lance dans des campagnes d'une férocité inouïe qui vont lui donner la réputation d’être l’un des pires chefs de guerre de l'Histoire.

À Herat, en Afghanistan, il fait édifier des tours avec les têtes des ennemis vaincus ; à Van, en Turquie, il précipite les défenseurs du haut de la citadelle ; en Géorgie, il prétexte la guerre sainte pour mettre à sac Tbilissi...

Prise de la citadelle par l'armée timouride, Zafar nâmeh-ye Teymouri, 1ère moitié du XVIe siècle, Téhéran, Palais du Golestân.Puis c'est au tour de l'Iran de découvrir la rage de conquête de Tamerlan. En 1387, il installe son campement devant Ispahan. La ville, qui a entendu parler des 2 000 prisonniers enterrés vifs à Sabzevar (nord-ouest du pays), s'empresse de se soumettre.

Mais le massacre des précepteurs mongols va entraîner des représailles impitoyables. Les 70 000 habitants de la ville sont exécutés selon une organisation rigoureuse : chaque officier exige de ses soldats qu'ils leur apportent un nombre précis de têtes.

D'autres pyramides macabres vont ensuite s'élever sur la route de Tamerlan lorsqu'il décide de soumettre la Horde d'Or dans les steppes russes, avant de s'avancer jusqu'aux faubourgs de Moscou d'où le grand-prince Vassili Ier parvient à le chasser de justesse (1395).

À partir de 1398, il va ravager l'Inde où il laisse Delhi en flammes avant de repartir vers le Sud. Au préalable, il fait écorcher vifs tous les Hindous qui ont eu la malchance de survivre.

En 1401, le voilà devant Damas, la sublime capitale des anciens califes omeyyades. Dans la ville abandonnée par ses défenseurs, le vieil historien tunisien Ibn Khaldoun (70 ans) croit sa dernière heure venue.

Avec une douzaine d'autres oulémas (savants arabes), il négocie auprès du conquérant un traitement de faveur pour la ville.

Sensible à la requête de cet homme fin et intelligent, Tamerlan s'en tient à « seulement » trois jours de pillage, quelques milliers de viols et l'incendie de la mosquée des Omeyyades. Autant dire presque rien.

Mais il va montrer moins de clémence, l'année suivante, à Bagdad, la capitale des anciens califes abbassides, où 20 000 habitants seront massacrés et tous les monuments détruits. Son forfait achevé, il rentrera enfin à Samarcande.

Tamerlan et Ibn Khaldoun devant Damas (1400, gravure de Rembrandt Harmensz)

Le choc de la « Foudre » et du « Fer »

Scène de bataille (détail), Zafar nâmeh-ye Teymouri, 1ère moitié du XVIe siècle, New York, The Metropolitan Museum of Art.Un autre souverain observe ces victoires d'un œil inquiet. Il s'agit du sultan ottoman Bayezid Ier, connu en français sous le nom de Bajazet, qui avait entrepris de son côté de s'emparer de Constantinople.

Las ! Il lui faut en urgence envoyer ses troupes du côté d'Angora (aujourd’hui Ankara, au centre de l’Asie mineure) où l'on vient d'annoncer l'armée de Tamerlan.

Le 28 juillet 1402, se déroule sous les remparts de la cité une des plus grandes batailles de l'époque, mettant en présence près de 200 000 hommes, cavaliers timourides (nom donné à la dynastie de Tamerlan) contre fantassins ottomans.

La journée se solde par un désastre pour Bajazet qui est capturé après avoir vu son armée massacrée.

Celui que l'on surnommait « la Foudre » ne survécut guère à cette débâcle puisqu'il mourut quelques semaines plus tard, de chagrin dit-on.

Pour son vainqueur, c'est le temps du triomphe qui lui vaut même la reconnaissance des Occidentaux, inquiets des prétentions ottomanes sur les villes chrétiennes.

Il reçoit les félicitations du roi de France Charles VI, des dirigeants d'Angleterre, de Gênes et de Venise, tandis que l'Espagne d'Henri III lui envoie une ambassade qui rapporte dans ses bagages un témoignage précieux sur la cour de Samarcande.

Stanisław Chlebowski, Le Sultan Bayezid prisonnier de Tamerlan, 1878, Lviv National Art Gallery.

Apothéose

Tamerlan ne compte pas s'arrêter en si bon chemin et se lance dans une grande expédition pour envahir la Chine des Ming.

À l'hiver 1404, son armée se met en route et parvient en quelques jours à la ville d'Otrar, située aujourd'hui au Kazakhstan. C'est là, sur les rives du Syr-Daria, le 18 février 1405, que le vieux chef de 68 ans meurt de fièvre, mettant ainsi fin à 35 années de conquêtes aussi extraordinaires que sanglantes.

Partagé entre ses fils, son empire ne lui survivra pas. À la tête de petits royaumes, ses descendants, les Timourides, vont toutefois perpétuer sa dynastie avec un certain éclat autour de Samarcande (Ouzbékistan actuel) et d'Hérat (Afghanistan actuel) jusqu'à l'aube du XVIe siècle.

Un lointain descendant de Tamerlan, Babur chah, va partir alors à la conquête de l'Inde. Dans une nouvelle bataille de Panipat, le 21 avril 1526, il renverse définitivement le sultanat de Delhi et instaure l'empire des Moghols. Celui-ci va durer jusqu'à la conquête anglaise.

Samarcande, Madrasa Chir Dor, Ouzbekistan (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net)
La légende de Bibi-Khanum

En 1398, Tamerlan est de retour d'Inde avec dans ses valises un riche butin. C'est l'occasion rêvée de réaliser son vœu le plus cher : faire bâtir la plus grande et la plus belle mosquée du monde musulman en l'honneur de son épouse, Bibi-Khanum.

Samarcande, coupole de la mosquée Bibi-Khanum.Au travail ! Aidés par les éléphants qui tirent les chariots remplis de marbre indien, les artisans érigent rapidement un bâtiment de fort belle taille, mais encore trop gringalet pour le commanditaire. Plus haut, plus haut ! Mais les travaux ne vont pas assez vite, et le guerrier doit repartir en campagne en confiant le chantier à son épouse.

C'est alors que la légende s'en mêle : on raconte que l'architecte, tombé éperdument amoureux de la belle, la menaça de ralentir les travaux s'il n'obtenait pas un baiser. Elle céda mais ce fut une marque indélébile que le galant lui laissa sur la joue, marque qui fut bien sûr vite repérée par Tamerlan de retour des champs de bataille.

L'architecte réussit à fuir mais la jeune femme fut poussée dans le vide du haut d'un minaret, n'échappant à la mort que grâce à ses voiles qui auraient fait office de parachute. Quant à la mosquée, ses dimensions gigantesques (on parle de 41 mètres de haut pour l’un des portails) et la rapidité de sa construction la rendaient beaucoup trop fragile pour cette région de tremblements de terre.

Samarcande, vue de la mosquée Bibi-Khanum.

Lassés de devoir éviter les chutes de briques, les fidèles la délaissèrent rapidement, laissant le temps s'occuper de la déchéance inévitable de cette merveille aux 488 colonnes, décrite ainsi par un poète : « Sa coupole serait unique si le ciel n'était pas sa réplique, il en serait de même pour son arc si la voie lactée n'était pas son fidèle reflet. » (Cherefeddin-Ali-Iezdi)

L'auteur : Isabelle Grégor

Isabelle Grégor

Isabelle Grégor a obtenu un doctorat de Lettres modernes avec une thèse consacrée au récit de voyage de Bougainville. Cette thèse a donné lieu à des publications, par exemple dans la Revue d'Histoire maritime, et à des conférences dans des colloques scientifiques.

Notre collaboratrice a également passé avec succès le concours de CAPES en 2008 et enseigne les lettres dans un lycée de Poitou-Charentes.

Publié ou mis à jour le : 2019-02-06 12:08:18

 
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