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Les Indo-Européens

Un mythe moderne ?


Les Indo-Européens sont nés il y a deux siècles de la mise en évidence de parentés linguistiques entre les langues européennes et celles du nord de l'Inde. On en a conclu aussitôt à l'existence d'un Peuple originel établi quelque part au sud-est de la Russie et qui aurait migré avant notre ère vers l'Europe d'une part, l'Inde d'autre part.

Cette hypothèse a servi à valider au XIXe siècle la prétention des Européens à gouverner le monde. Elle a été plus tard dévoyée par les nazis pour justifier la supériorité raciale des « Aryens ». Elle revient à la surface à propos du conflit entre Iraniens (Indo-Européens) et Arabes (Sémites).

Mais que vaut cette hypothèse ? Instruits par le passionnant essai du préhistorien Jean-Paul Demoule : Mais où sont passés les Indo-Européens ?, nous vous proposons d'aller à la rencontre de ceux-ci ou plutôt de leurs inventeurs.

Au commencement était le Premier Homme !

Dans l'Europe des Temps modernes, des humanistes inspirés par la Bible se convainquent de l'existence d'un Peuple originel qui aurait peuplé la Terre : « La terre entière se servait de la même langue et des mêmes mots » (Genèse, 11, 1). C'était avant que le malheureux épisode de la Tour de Babel n'amène Dieu à disperser les hommes et brouiller leurs langues. 

Le 2 février 1786, un certain Sir William Jones, administrateur colonial féru de textes anciens, donne une conférence mémorable à Calcutta dont voici les extraits relevés par Jean-Paul Demoule : « la langue sanscrite, quelle que soit son antiquité, est d'une merveilleuse structure ; plus parfaite que le grec, plus riche que le latin, elle entretient avec l'une et l'autre une affinité plus forte dans les racines de ses verbes et ses formes grammaticales que ce qu'aurait pu produire le hasard ; si forte même qu'aucun philologue ne peut les examiner tous les trois sans penser qu'ils ont dû jaillir d'une source commune, qui peut-être n'existe plus... » 

Et de conclure : « Les Hindous ont une immémoriale affinité avec les anciens Perses, Éthiopiens et Égyptiens, Phéniciens, Grecs et Tuscans, Scythes ou Goths, et Celtes, Chinois, Japonais, et Péruviens ; comme il n'y a aucune raison de penser qu'ils furent une colonie de l'une de ces nations, ou que l'une de ces nations fut colonisée par eux, nous pouvons assurément conclure qu'ils proviennent tous d'une quelconque région centrale... »

Les parentés linguistiques découvertes par Sir William Jones sont aujourd'hui unanimement admises. Chacun peut reconnaître par exemple dans le mot Maharadjah (« Grand roi ») les mêmes racines que dans les mots latins major (« grand ») et rex (« roi »). De la même façon, le mot Mahatma (« Grande âme »), surnom donné à Gandhi par le poète Tagore, contient des racines apparentées aux mots latins major (« grand ») et anima (« âme ») (*).

Serait-on donc sur le point de découvrir le Peuple originel qui fait de tous les hommes des frères en Dieu ou en humanité, selon les convictions de chacun ? Loin de là.

Un peuple fantôme et nomade

Le linguiste Franz Bopp (1791-1827) établit formellement les parentés entre les langues indo-européennes dans son mémoire de 1816 : Du système de conjugaison de la langue sanskrite, comparé avec celui des langues grecque, latine, persane et germanique.

À partir de là, les savants voient comme évidente l'existence d'une langue primitive d'où découleraient toutes ces langues ainsi que d'un Peuple originel attaché à cette langue et dont descendraient les différents Indo-Européens : Indiens, Perses, Grecs, Romains, Celtes, Germains et Slaves.

Ce Peuple originel est dans un premier temps situé quelque part au nord de l'Inde. C'est pourquoi le philologue allemand Max Müller (1823-1900) propose de le dénommer aryen, d'après l'appellation Ârya (« noble » en sanskrit) que les Vedas donnent aux antiques tribus établies en Perse, au Pendjab et en Inde. On retrouve ce mot dans le nom actuel de la Perse, Iran.

Mais au milieu du XIXe siècle, foin de romantisme et d'exotisme. Les Européens se convainquent de leur supériorité sur les autres peuples de la planète. L'Inde faisant mauvais genre, ils cherchent à rapprocher d'eux le Peuple originel. Pourquoi ne pas le situer dans le Caucase, où aurait échouée l'arche de Noé ? Ou à défaut en Mésopotamie, autour de l'antique Babylone ?

À la fin du siècle émerge une autre hypothèse : la Scandinavie ! Mais les premiers Indo-Européens n'ont pas fini de nomadiser. Selon la dernière tendance majoritaire, ils seraient en fait originaires d'Anatolie (la Turquie d'Asie) et auraient migré dès le VIIIe millénaire av. J.-C. sans qu'aucun argument archéologique probant ne vienne encore corroborer cette hypothèse.   

Tous égaux mais certains plus que d'autres (G. Orwell)

Au milieu du XIXe siècle, la question indo-européenne échappe aux débats de spécialistes et devient un enjeu idéologique. Dans un monde qu'ils ont pu unifier et placer sous leur tutelle, les Européens cherchent une explication plausible à leur bonne fortune.

L'anthropologue Francis Galton s'efforce ainsi d'appliquer aux sociétés humaines la théorie de la sélection naturelle que son cousin Charles Darwin a publiée sous le titre : De l'Origine des espèces par la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (1859).

Dans le même esprit, le docteur Gustave Le Bon met à profit la phrénologie, autrement dit la comparaison des mensurations crâniennes, pour tenter de démontrer que certaines populations seraient naturellement inférieures à d'autres. Ces recherches sont encouragées par la Société d'anthropologie de Paris, fondée en 1859 par le médecin Paul Broca.

Peu avant, en 1853, un huluberlu, le « comte » Arthur de Gobineau, publie un indigeste Essai sur l'inégalité des races humaines dans lequel il déplore les conséquences du métissage irréversible des populations et s'inquiète en particulier pour le sort de la race blanche. Cet ouvrage va bénéficier d'une singulière notoriété posthume outre-Rhin.

En rupture avec l'universalisme du Nouveau Testament, les milieux intellectuels en viennent ainsi à nourrir un racisme biologique qui va bien au-delà de la linguistique comparée.

Les Indo-Européens, que les Allemands appellent aussi Indo-Germains ou Aryens, sont définis non plus seulement par leur langue mais par leurs supposés caractères physiques : peau blanche, cheveux blonds, dolichocéphalie (crâne allongé)...

Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) va s'illustrer au tournant du siècle en opposant Aryens et Sémites. Il dénonce dans ses écrits et ses conférences les menaces qui pèsent sur la pureté de la « race aryenne », menacée tant par les brachycéphales bruns de l'Europe du Sud que par les Juifs. Véritable comte, ce curieux personnage est aussi, notons-le, un socialiste, membre actif du Parti ouvrier français de Jules Guesde et adepte du contrôle des naissances !

Cousins ou simplement voisins ?

Au siècle suivant - le XXe, les scientifiques sérieux se gardent d'entrer dans la controverse raciale. Le linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913) se sert des travaux sur les langues indo-européennes pour ébaucher une linguistique dite « structurale ». Elle sera à l'origine du structuralisme.

Mais Antoine Meillet, principal disciple de l'éminent Genevois, ne résistera pas à la tentation de surinterpréter ses sources jusqu'à définir la langue indo-européenne originelle comme « une langue de chefs et d'organisateurs imposée par le prestige d'une aristocratie » (*). L'un de ses élèves, le mythologue Georges Dumézil (1898-1986), reprend à son compte l'hypothèse du Peuple originel conquérant...

Qu'en reste-t-il ? De magnifiques jeux de l'esprit qui reposent sur une interprétation extensive des sources et dont les conclusions pourraient sans doute s'appliquer à d'autres peuples que les Indo-Européens... 

Jean-Paul Demoule, membre de l’Institut universitaire de France, conteste aujourd'hui avec énergie l'hypothèse d'un Peuple originel, qui est  purement intellectuelle et ne repose sur aucune découverte archéologique avérée.

Il note que « les populations du nord de l'Inde, qui parlent des langues indo-européennes du groupe indo-iranien, sont bien plus proches génétiquement de leurs compatriotes du sud de l'Inde, lesquels parlent des langues dites ''dravidiennes'' bien différentes, qu'elles ne le sont des locuteurs européens de langues indo-européennes ». Faut-il s'étonner que les nationalistes hindous revendiquent aujourd'hui l'autochtonisme des anciens « Aryas » ?

Pour expliquer les parentés grammaticales et lexicales entre les langues dites « indo-européennes », l'archéologue préfère envisager la mise en contact de divers peuples au cours des millénaires passés et l'imprégnation réciproque de leurs langues par l'effet du voisinage et des échanges, comme il en va usuellement partout dans le monde. Que l'on songe à la formation du swahili en Afrique de l'Est à partir de l'arabe et de langues africaines ou encore à la formation de l'anglais à partir d'un vocabulaire moitié français moitié saxon. Que l'on songe aussi aux Turcs. La plupart d'entre eux ressemblent comme deux gouttes d'eau à leurs voisins grecs ou arméniens natifs du même territoire. Mais ils s'en distinguent par la langue (et la religion), simplement parce que dans les siècles passés, leurs ancêtres ont adopté la langue (et la religion) de leurs maîtres, des envahisseurs nomades venus de la steppe mongole.

Il est douteux que nous puissions un jour obtenir davantage de certitudes. Contentons-nous donc de goûter aux similitudes cachées entre Maharadjahs, rois et autre vocables.


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L'émigration européenne
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Publié ou mis à jour le : 2017-11-23 13:10:23

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

Mazers (10-09-201502:13:05)

La linguistique, à elle-seule, n'est pas en mesure de nous indiquer la nature des peuplements anté-historiques.

Les caractéristiques physiques, apparentes ou non, qui distinguent les diverses races de l'espèce humaine, ainsi que par ailleurs la génétique, sont à cet égard d'un plus grand secours.

Il est vraisemblable en effet que les peuples indo-européens relèvent du mythe, pour autant cette conclusion de la linguistique, ne clôt pas le débat sur l'origine et le substrat... Lire la suite

Boutté (05-09-201507:32:34)

La génétique n'a pas fini de bouleverser les notions les mieux universelles et notamment l'Histoire.Le rationalisme
détruit les mythes donc le rêve .

laborde (04-09-201519:07:47)

Très ,très bel article! surtout par ce qui n'y est pas! Car pour les Basques, même les centaines qui sont en prison tant dans la belle France que dans la sublissime Ibérie,....ils n'existent pas...! Pourtant, à un moment donné ils sont bien arrivés de quelque part! Veuillez nous excuser pour cette remarque...Adio! egun on!


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