Arménie

Le chemin de croix du premier État chrétien

L'Arménie et les pays limitrophes, carte journal La Croix, DR.L'Arménie actuelle est un petit État du Caucase au territoire accidenté et enclavé, dominé de partout ou presque par le mont Ararat (5000 mètres, dans la Turquie voisine), là où, selon la tradition, se serait échouée l'arche de Noé.

Elle couvre un territoire de 30 000 km2 (la superficie de la Belgique ou de la Bretagne) beaucoup plus limité que l'Arménie historique qui s'étendait sur des terres aujourd'hui turques et iraniennes, avec une population déclinante de 3 millions d'habitants, non compris une diaspora au moins deux fois plus nombreuse (Russie, États-Unis, Iran, France...).

Victime au cours des siècles de nombreux drames, l’Arménie revient aujourd'hui sur le devant de la scène à la suite de nouveaux heurts avec sa voisine, l'Azerbaïdjan.

Isabelle Grégor
Monastère de Khor Virap devant le Mont Ararat. (VIIe-XVIIe siècles), DR. L'agrandissmenent est une photo G. Grégor).

Depuis le Déluge

« Le septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les montagnes d’Ararat » (Genèse). Quel honneur pour cette région perdue aux confins orientaux de l'Europe, entre mer Noire et mer Caspienne ! Si l'on n'est pas vraiment sûr que Noé descendit de son arche dans les territoires de l’ancienne Arménie, on sait sans aucun doute que des peuples y avaient élu domicile dès le Paléolithique, et s'y trouvèrent particulièrement bien puisqu'ils y prospérèrent.

Chaussure Areni-1, 5500 av. J.-C., Erevan, musée d'Histoire de l'Arménie.On a d'ailleurs retrouvé dans le sud du pays actuel la plus vieille chaussure de l'humanité, parfaitement conservée malgré ses 5 500 ans. Mais c'est plus à l'est, autour du lac de Van (en Turquie), que se développa à partir du IXe siècle av. J.-C. un premier royaume, dit d'Ourartou, avec une civilisation avancée pourvue d'une écriture, de forteresses, d'un système d'irrigation et d'artisans travaillant avec talent l'or, l'argent et le bronze.

Le territoire est ensuite envahi par des Indo-Européens qui lui donnent son nom actuel (en langue arménienne, Haik). L'Arménie passe sous la domination des Mèdes puis des Perses avant d’être conquise par Alexandre le Grand. Elle tombe sous l'emprise de la dynastie séleucide, issue d'un général d'Alexandre le Grand. En 189 av. J.-C., Artaxias et Zariadris, deux généraux du souverain séleucide Antiochos III, fondent respectivement les royaumes de Petite et Grande Arménie.

Tigrane II le Grand, roi d'Arménie (vers 140 av. J.-C. ; 55 av. J.-C.)La Petite Arménie est conquise par les Romains cependant que l'autre, 9 fois plus étendue que le pays actuel, conserve son indépendance autour de sa capitale Artaxate, aujourd'hui Artachat, près d'Érévan. Elle s’étend de la Méditerranée à la Caspienne.

Vers 90 av. J.-C., le roi Tigrane le Grand, lié à la dynastie parthe des Arsacides, refait l'unité de l'Arménie et forme un éphémère empire en haute Mésopotamie, entre les Parthes et les Romains. Ce succès est éphémère.

En 66 av. J.-C., Tigrane II doit faire allégeance à Rome. L'Arménie devient vassale de Rome tout en conservant sa culture.

Vue des ruines de l'ancienne capitale Ani, Xe siècle, Turquie, photo G. Grégor. L'agrandissement montre l'église Saint-Sauveur, XIe siècle, Ani, Turquie, photo G. Grégor.

Le premier État chrétien

En 301, selon la chronique, saint Grégoire l'Illuminateur guérit miraculeusement le roi Tiridate qui, en retour, entraîne son peuple à se convertir au christianisme. L’Arménie devient de ce fait, bien avant Rome, le premier État à adopter le christianisme comme religion officielle !  À la même époque, à Rome, l'empereur Constantin en est encore à seulement légaliser la nouvelle religion, laquelle compte tout au plus 10% de fidèles dans tout l'empire. 

Croix gravées sur l'église de Novarank, XIIIe siècle, photo G. Grégor. L'agrandissement montre une croix khatchkar, photo G. Grégor.La spécificité de l’Arménie est renforcée le siècle suivant par une invention capitale pour la culture du pays, un alphabet national (405 ap. J.-C.). Les Arméniens rejettent qui plus est les décisions du concile de Chalcédoine et fondent une église autocéphale monophysite (autonome), dite église apostolique arménienne ou église grégorienne !

Le royaume tombe en 636 sous la domination arabe sans perdre son autonomie ni sa foi. Malgré les pillages et l'oppression religieuse, les Arméniens s'emploient même à ériger tant et plus d'édifices religieux si bien que cette époque (VIIe-IXe siècles) fait figure d’Âge d’Or de l’architecture arménienne.

En 885, le rejeton d'une noble famille arménienne relève le titre de roi sous le nom d'Achod Ier et fonde la dynastie des Bagratides. Sous le règne d'Achot II, « le roi de Fer » (Xe siècle), l'Arménie retrouve tout son éclat autour de sa « capitale de l'An Mil », Ani, en Turquie actuelle.

Église Sainte-Croix d'Aghtamar, Xe siècle, lac de Van, Turquie, photos G. Grégor.

Une richesse culturelle considérable

Pour beaucoup, l'Arménie est synonyme de petites églises se détachant sur fond de mont Ararat (actuellement en Turquie). Il est vrai que c'est par milliers que ces monuments nous révèlent la maîtrise de l'architecture qu'ont su atteindre les Arméniens du Moyen Âge.

Alliant simplicité des formes, solidité de la construction en région sismique et finesse des décorations, elles assument une belle spécificité entre Orient et Occident. Cette originalité passe essentiellement par l'art de la sculpture qui se déploie sur les bâtiments religieux mais aussi sur ces croix, appelées khatchkars, qui diffusent l'image de l'Arbre de vie sur tout le territoire.

La même élégance des formes se retrouve sur les enluminures dont les plus anciennes datent du VIe siècle. Caractérisées par leurs couleurs vives et leurs dorures, ces œuvres d'art connaissent leur apogée au XIIe siècle et sont soigneusement conservées pendant des siècles avant d'être condamnées à l'époque du génocide et du stalinisme : posséder un livre décoré de miniatures signifiait alors risquer sa vie. Aujourd'hui il en reste près de 7 000 qui font la fierté des musées, à commencer par le Matenadaran d'Erevan qui conserve le tiers de tous les manuscrits arméniens connus.

Représentation d'un évangéliste, Bible du XIIIe siècle, Erevan, musée de Matenadaran, photo G. Grégor.

Un pays martyr

Après l'An Mil, le royaume est mêlé aux guerres entre Byzantins, Turcs et croisés. Des Arméniens s'enfuient vers l'Ouest, et notamment en Cilicie, au sud de l'Asie mineure où un descendant des Bagratides fonde un royaume de Petite-Arménie, allié aux croisés francs. Le dernier roi, Léon VI de Lusignan, est capturé par les Turcs en 1375 et va finir ses jours à Paris.

Il s’ensuit un véritable chaos (XIVe-XVIe siècles) qui oblige la population à se lancer dans une première diaspora. Au XVIe siècle enfin, les territoires arméniens sont partagés entre empire perse et empire ottoman. La partie caucasienne tombe en 1828 dans l'escarcelle du tsar, qui s'érige en protecteur des Arméniens, incitant les Arméniens des empires perse et ottoman à émigrer en Russie pour y trouver protection.

 Carte de l'Arménie à la veille du génocide, Erevan, musée de Matenadaran, photo G. Grégor.

Du côté ottoman, les exactions se multiplient, aboutissant en 1894-1896 à des massacres qui font près de 300 000 morts. Le pire est à venir avec le génocide perpétré par le gouvernement des « Jeunes-Turcs » pendant la Première Guerre mondiale. Il va coûter la vie à environ 1,2 à 1,5 million d'Arméniens.

 Tandis que les survivants d'Anatolie et de Cilicie s'enfuient vers l'Occident, les Arméniens du Caucase, protégés par les Russes, proclament la république indépendante d'Arménie le 28 mai 1918, avec pour capitale Érévan.

Mais en 1920, les Turcs guidés par Moustafa Kémal et appuyés par les bolchéviques russes rejettent le traité de Sèvres qui avantageait de trop à leurs yeux la nouvelle Arménie indépendante. Prise en tenaille, la petite république finit par accepter la tutelle soviétique. Elle est intégrée à l'URSS sous la forme d’une République socialiste soviétique autonome. Il en est de même pour la Géorgie voisine, de confession chrétienne orthodoxe, et pour l’Azerbaïdjan.

Paysage arménien, carte postale, 1930. L'agrandissement montre une vue actuelle d'Erevan depuis le monument commémorant le génocide, photo G. Grégor.

Parole de réfugié arménien

Dans son roman autobiographique Mayrig, le réalisateur Henri Verneuil se rappelle son enfance de réfugié à Marseille...
Photographie d'Henri Verneuil enfant, vers 1925.« Réfugié d’origine arménienne ». Telle était l’inscription manuscrite, face à la question imprimée « Nationalité », sur ces cartes d’identité pliées en accordéon que nous allions chercher dans les préfectures de police. Dans de vastes salles garnies de bancs en bois, nous attendions des journées entières avant d’être appelés d’un nom écorché par la prononciation française, puis déformé par l’écriture. Que de fois j’ai accompagné mes tantes ou ma mère sur ces bancs de misère, tremblantes de peur devant des fonctionnaires mûris dans des bureaux, agacés par notre ignorance de leur langue, et dépassant souvent les limites de leur autorité.
- Laissez parler Madame !
- Madame est ma tante et parle mal le français, Monsieur.
- Eh bien, qu’elle aille à l’école ! C’est pas fait pour les chiens, l’école, nom de Dieu !
- Elle ira, Monsieur.
- Papiers d’état civil, son acte de naissance ?
- Nous sommes des réfugiés, Monsieur, elle a un passeport avec un visa français.
- Il me faut un acte d’état civil. Écrivez à votre mairie d’origine ». (Mayrig, 1985)

Armineh Johannes, Femme arménienne centenaire armée, 1990.

Pauvre petit pays indépendant

Le drapeau de l'ArménieLe 21 septembre 1991, profitant de l'effondrement du système soviétique, la population de l’Arménie vote sans surprise pour l'indépendance. Mais elle endure l'autoritarisme mâtiné de corruption du président Levon Ter-Petrossian jusqu'en 1998, avant que Robert Kotcharian ne prenne la suite. Le 27 octobre 1999, un commando abat en plein Parlement plusieurs responsables dont le Premier ministre.

S'ensuit une longue crise politique qui aboutit à la réélection de Kotcharian. Il laisse sa place en 2008 à un pro-Russe, Serge Sarkissian, qui occupe aujourd'hui la fonction de Premier ministre et exerce la réalité du pouvoir depuis la révision de la Constitution en 2015.

L'Arménie reste un pays pauvre et fragile, avec une population en diminution du fait de l’émigration et d’une très faible fécondité, en raison également de tensions avec ses voisins. Le refus obstiné de la Turquie de reconnaître le caractère génocidaire des massacres de 1915 empêche toute réconciliation entre les deux États. Mais le plus grave demeure le conflit frontalier avec l’Azerbaïdjan, issu comme l’Arménie de la décomposition de l’URSS en 1991.

Vendeuse de pain arménienne, photo G. Grégor. L'agrandissement présente une scène de baptême d'adulte, 2018, photo G. Grégor.

Indispensable diaspora

Le 7 décembre 1988, le nord de l'Arménie était touché par un tremblement de terre qui faisait près de 30 000 morts. Cet événement tragique mit en avant la force de la diaspora d'origine arménienne qui compte 7 millions de personnes, établies essentiellement en Russie et en Amérique du nord, alors que le pays ne compte que 3,3 millions d'habitants.

Si l'émigration arménienne avait déjà fait émerger des communautés à Constantinople mais aussi Venise et Paris, au XIXe siècle, c'est lors du génocide de 1915 que le mouvement de départ fut bien sûr le plus significatif, poussant ces réfugiés politiques à s'installer autour de la Méditerranée et en Amérique. Dans les années 1990, face à l'absence de perspectives économiques liée à la chute de l'URSS, une deuxième hémorragie vida l'Arménie de nombre de ses habitants. En général bien intégrés dans leur pays d'accueil, ces émigrés n'en oublient pas pour autant « la mère patrie » pour laquelle ils nourrissent une forte nostalgie, sans pour autant souhaiter s'y réinstaller. L'Église apostolique arménienne, autonome depuis le VIe siècle, reste un fort symbole national et un outil d'identité culturelle.

La France est le pays qui a accueilli le plus grand nombre de rescapés du génocide. Parmi les personnalités d'origine arménienne qui ont fait profiter le pays de leurs talents, citons entre autres les noms de Charles Aznavour bien sûr, mais aussi de Michel Legrand, Henri Verneuil et Alice Sapritch pour le cinéma, ou encore d'Édouard Balladur en politique et Youri Djorkaeff en sport.

Vue de l'Azerbaïdjan depuis l'Arménie, photo G. Grégor. L'agrandissement montre une batterie d’artillerie au Nagorno-Karabakh le 3 avril 2016.

Arménie et Azerbaïdjan, ennemis irréconciliables

Voisin de l'Arménie sur 800 km, l'Azerbaïdjan, qui tire nom d'un général d’Alexandre, Atropates, s'est construit sur une identité musulmane dès le VIIe siècle. La majorité de ses habitants, d’origine turque, se sont ralliés à la confession chiite au XVIe siècle, tout comme leurs voisins iraniens. Ils forment aujourd’hui un État de près de 10 millions d'habitants avec de fortes minorités russes et arméniennes.

Quand ils ont dessiné les frontières de leurs républiques, les Soviétiques ont ménagé à l’intérieur de l’Azerbaïdjan un territoire autonome à majorité arménienne, le Haut-Karabagh.

Sarkis Baghdasarian, Nous sommes nos montagnes, monument symbole du Haut-Karabagh, 1967.En 1988, en pleine glasnost, le Haut-Karabagh, peuplé à 75 % d'Arméniens, réclama son rattachement à l'Arménie. Mikhaïl Gorbatchev ayant rejeté cette revendication, des pogroms éclatèrent dans la région, provoquant la fuite de 450 000 Arméniens qui allaient croiser près de 200 000 Azéris fuyant l’Arménie.

Trois années plus tard, la fin de l'URSS offrit une nouvelle opportunité au Haut-Karabagh d'accéder à l'indépendance avec le concours de l’Arménie-sœur. Il s’ensuivit une guerre avec près de 30 000 morts et des milliers de déplacés. Le cessez-le-feu signé le 16 mai 1994 aboutit à l’annexion de fait du Haut-Karabagh par l’Arménie mais il ne fut suivi d'aucun traité de paix de sorte que plane le risque d’une relance du conflit à tout moment.

C'est ce qui s'est produit le 12 juillet 2020, dans le district frontalier de Tovouz où deux dizaines de militaires des deux camps ont perdu la vie. Si les causes exactes des hostilités restent encore vagues, le contexte actuel de rivalité entre la Turquie et la Russie peut expliquer cette nouvelle déstabilisation de la région. L'Arménie a passé en effet une alliance politico-militaire avec Moscou, tandis qu'Ankara ne cesse depuis quelques mois de provoquer la Russie, que ce soit en Libye ou en Syrie. Le Caucase risque une nouvelle fois de se transformer en poudrière.

Le cimetière de Djoulfa, victime collatérale

Parce qu'il avait la malchance d'être situé en Azerbaïdjan, le vieux cimetière arménien de Djoulfa a été entièrement rasé en 2005. Avec lui ce sont des milliers de croix khatchkars datées du XVIe et XVIIe siècle qui ont disparu, détruites à la masse pour laisser place à un terrain militaire. À travers la destruction de ce symbole de la culture arménienne, c’est la présence centenaire de la population arménienne dans la région qu'a cherché à effacer l'Azerbaïdjan en pratiquant une forme de « génocide culturel ».

Béliers sculptés de la nécropole de Djoulfa entourés de croix khatchkars, photographie de Herman Vahramian, 1972, coll. Angèle et Dickran Kouymjian, Paris.

Publié ou mis à jour le : 2020-07-26 04:32:23

 
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