Moyen-Orient

De l'« Arabie heureuse » à l'Arabie déchirée

La péninsule arabe dessine un quadrilatère de trois millions de kilomètres carrés, entre le golfe Persique, l'océan Indien et la mer Rouge, que les anciens cartographes appelaient golfe Arabique.

Paysage du Yémen (DR)Ses habitants ont en commun la langue arabe. Accoutumés à vivre sous la tente, ils étaient connus des Anciens sous le nom d'Arabes Saracènes (du grec skêné, tente) dont nous avons tiré le mot Sarrasins.

Bien qu'essentiellement désertique, la péninsule a nourri de sa sève humaine les grands foyers de civilisation du Croissant fertile pendant plusieurs millénaires. Par son rôle dans l'islam et dans l'économie du pétrole, elle est aujourd'hui revenue au cœur des enjeux planétaires.

André Larané

De l'« Arabie heureuse » au Yémen actuel

La Bible raconte que le roi Salomon fut séduit par la beauté et les richesses d'une reine venue du mythique royaume de Saba. Ce royaume, ou du moins sa capitale, subsiste encore dans les montagnes de l'« Arabie heureuse », l'Arabia Felix des Romains, aujourd'hui appelée Yémen.

Le pays devait sa prospérité et son surnom à l'agriculture irriguée permise par le barrage de Marib, lequel fut définitivement détruit en 620 suite à une attaque perse.

Jusqu'à nos jours, à l'imitation de la reine de Saba, ses habitants en surnombre prenaient régulièrement la route du nord.

Dans la traversée des déserts centraux, une partie d'entre eux se transformaient d'agriculteurs sédentaires en éleveurs nomades (en arabe Badw, dont nous avons fait « Bédouins »). Les autres allaient s'établir dans les plaines fertiles de Syrie ou de Mésopotamie, contribuant à les arabiser.

À la grande époque des conquêtes musulmanes, après la mort du prophète Mahomet (632), les guerriers yéménites, réputés pour leur combativité, atteignirent les extrémités de l'empire tout en se tenant fièrement à l'écart des autres Arabes.

Le Yémen fut nominalement soumis à l'empire ottoman pendant les cinq derniers siècles, à l'exception du port d'Aden et de son arrière-pays, que l'Angleterre acheta au sultan de Lahej le 19 janvier1839 en vue de sécuriser la route des Indes. Elle l'occupa jusqu'en 1967. À cette date, la région d'Aden devint une république pro-soviétique. La région de Sanaa, dans les montagnes du nord, était quant à elle devenue un royaume à la chute de l'empire ottoman, puis une république en 1962. Les deux entités fusionnèrent en 1990 sous le nom de République du Yémen.

Au Yémen actuel est rattaché le gouvernorat de l'Hadramaout. Cette région désertique, sur l'antique route de l'encens entre l'Arabie et l'Inde, a un climat et des paysages qui rappellent davantage le nord-ouest de l'Inde que l'Arabie. Elle est célèbre pour son riche patrimoine préislamique et ses « Manhattan » des sables (hautes maisons en pisé).

Sif, ville de l'Hadramaout, Yémen (DR)

Le Yémen comme l'Afghanistan !

Le Yémen actuel est un pays presque aussi vaste que la France et très pauvre, peuplé d'environ 25 millions d'habitants, avec une fécondité encore très élevée (4,9 enfants par femme en 2013). Il constitue un agrégat instable de tribus jalouses de leur indépendance, assez semblable de ce point de vue à l'Afghanistan.

Il souffre aussi de la rivalité entre Sanaa, la capitale historique, située au cœur des montagnes, à 2250 mètres d'altitude, et Aden, le port cosmopolite ouvert sur l'océan Indien.

Cette rivalité est non seulement sociale mais aussi religieuse, car les montagnards, qui représentent la moitié de la population yéménite, appartiennent au zaydisme, une branche de l'islam chiite, tandis que les habitants du littoral sont sunnites comme la grande majorité des autres Arabes.

Le dirigeant égyptien Nasser et le roi Ibn Séoud ont gaspillé en vain leurs forces en s'immisçant dans les querelles entre Yéménites dans les années 1950.

Le « printemps arabe » de 2011 a conduit au Yémen au renversement du président Saleh, au pouvoir depuis un quart de siècle, et réveillé le ressentiment des zaydites de Sanaa à l'égard des sunnites d'Aden. Il s'en est suivi une insurrection conduite par un certain al-Houthi.

Le 21 septembre 2014, les houthistes se sont emparés de Sanaa malgré les attaques aveugles et meurtrières des drones ou avions sans pilote américains.

Oublieux de ces précédents malheureux, les Séoudiens ne résistent pas à l'envie de soumettre enfin leur turbulent voisin. Le 26 mars 2015, tandis que les houthistes entrent à Aden, l'aviation séoudienne prend le relais des drones américains et commence de bombarder les environs de Sanaa en vue de briser les clans zaydites et leur allié iranien...

L'Arabie séoudite, un royaume sorti du néant

Ces Séoudiens sont les héritiers d'un homme d'exception, Abdel Aziz Ibn Séoud, un Bédouin mû par une foi puissante, qui a fait sortir son royaume du néant il y a moins d'un siècle...

Carte de l'Arabie contemporaine (document : Alain Houot, Herodote.net)Le cœur historique de l'Arabie séoudite (ou Arabie saoudite d'après l'anglais Saudian Arabia) est le Nedjd, avec sa capitale Riyad.

Dans le Hasa, sur le golfe Persique, les antiques pêcheries de perles ont laissé place aujourd'hui à l'exploitation pétrolière... et aux bases de l'armée américaine. Cette région stratégique, l'une des plus riches - et des plus inégalitaires - du monde, comporte parmi ses quatre millions d'habitants beaucoup d'immigrés occidentaux ou asiatiques, ainsi qu'une très forte minorité de un à deux millions de chiites.

Les montagnes du Hedjaz, sur le littoral de la mer Rouge, abritent les lieux saints de l'islam, dans les oasis de Médine, anciennement Yathrib, où sont inhumés le prophète de l'islam et ses proches, et surtout La Mecque. Avant Mahomet, les Arabes venaient de toute la péninsule y adorer diverses idoles dans la Kaaba. C'est aujourd'hui, comme chacun sait, la ville sainte de tous les musulmans de la planète. Elle est desservie par le port de Djedda, sur la mer Rouge.

Au nord et au sud du royaume séoudien s'étendent deux immenses déserts de dunes : le Nefoud et surtout le Roub-al-Khali, aussi vaste que la France. On ne peut affronter ces lieux de perdition sans le chameau. Le « vaisseau du désert » peut porter 200 kilos et couvrir cent kilomètres par jour. Il est capable de marcher jusqu'à vingt jours par 50°C sans eau et avec seulement un peu de fourrage. Grâce à lui, les caravanes assurent depuis plusieurs millénaires le transit de l'océan Indien au Croissant fertile.

Vue du désert de Rou-al-Khali (Arabie séoudite)
Les perles du Golfe

Notons que, sur le golfe Persique, plusieurs émirats ou royaumes ont échappé au glaive d'Ibn Séoud en ayant su conserver de bons rapports avec la Grande-Bretagne, puissance dominante de la région au début du XXe siècle.

D'une population totale d'environ vingt millions d'habitants, ce sont tous des États très riches du fait de leurs ressources en pétrole et gaz naturel :

• L'émirat du Koweït, fondé en 1756 et sous protectorat britannique de 1899 à 1961. Il a été l'objet de la première guerre du Golfe en 1991 (18 000 km2, 3,4 millions d'habitants dont un tiers d'immigrés asiatiques et un tiers de chiites).

• Le petit royaume insulaire de Bahreïn (700 km2 et 1,1 millions d'habitants dont une majorité de chiites).

• L'émirat du Qatar, sur une péninsule de 11 000 km2, indépendant depuis 1971, avec pour capitale Doha (2 millions d'habitants dont les deux tiers d'immigrants asiatiques).

La marina de Dubaï (DR)- Au débouché du Golfe, sur l'ancienne « côte des Pirates », les Émirats arabes unis (EAU) sont une fédération de sept émirats constituée en 1971, avec Abou Dhabi pour capitale ; le plus connu d'entre eux est toutefois Dubaï du fait de ses réalisations urbanistiques (marinas) et de sa vocation touristique (84 000 km2, 9,3 millions d'habitants).

• Le sultanat d'Oman, sur l'océan Indien, fondé au milieu du XVIIIe siècle, est indépendant depuis 1971 et gouverné par un sultan au pouvoir absolu. Sa capitale est Mascate (310 000 km2, 4 millions d'habitants).

- Wahhab, le deuxième prophète de l'islam arabe

Longtemps tous ces territoires ont été disputés par des tribus en guerre les unes avec les autres.

Après que les cavaliers musulmans se sont lancés à la conquête du monde, aux VIIe et VIIIe siècles, la péninsule arabe est retournée au silence. Les tribus se disputaient les oasis et les routes caravanières et les plus chanceuses se partageaient les profits tirés des pèlerinages à La Mecque.

Mais un nouveau prophète réveille l'Arabie au XVIIIe siècle. Né vers 1696 dans le Nedjd, au centre de la péninsule, il a nom Mohammed Ibn Abdel Wahhab.

Ayant étudié à La Mecque, Bassora et Bagdad, il adhère à la doctrine d'Ahmed ibn Hanbal, un théologien mort en 855 qui préconisait le retour à l'islam des origines, exclusivement fondé sur le Coran et les hadith, les traditions enseignées par les compagnons du Prophète et leurs successeurs immédiats (en arabe, salaf, « ancêtres »).

Le salafisme hérité de Hanbal proscrit donc toutes les innovations postérieures. Il condamne bien évidemment l'alcool, le luxe, la gaudriole... mais aussi le recours à l'intercession des saints et marabouts et tout ce qui s'apparente à une glorification de l'homme, y compris l'expression artistique et les monuments patrimoniaux. Il dénie aux chiites la qualité de musulman.

À son tour désireux de régénérer l'islam, Wahhab comprend qu'il ne peut y arriver qu'à la condition de s'associer à un guerrier et d'unifier par le glaive les tribus arabes, comme l'avait fait Mahomet avant lui.

En 1749, il se place sous la protection d'un chef de Bédouins nedjis, Mohammed Ibn Séoud, et lui offre sa fille afin de sceller leur alliance.

Très vite, le guerrier et son fils Abdel Aziz, qui lui succède en 1765, font l'unité du Nedjd autour d'eux et convainquent les tribus d'embrasser le wahhabisme. En 1803, le petit-fils d'Ibn Séoud et Wahhab prend la suite. Il se proclame émir du Nedjd et imam des Wahhabites et restera dans l'Histoire sous le nom de Séoud le Grand.

À la tête de ses cavaliers, il déboule sur les villes du Hedjaz, s'empare de Médine et de La Mecque. Pénétrant dans la Kaaba, il la débarrasse des ex-voto qui l'offensent.

Ces succès lui gagnent le soutien d'un nombre croissant de tribus... Ils suscitent aussi l'intérêt d'un autre conquérant, Napoléon 1er. Un agent de celui-ci, M. de Lascaris, rencontre l'émir en 1811 en vue d'une alliance contre le sultan de Constantinople !

Sitôt dit, sitôt fait. Les Wahhabites se lancent à l'attaque de Kerbela, en Mésopotamie, où ils saccagent le mausolée chiite de Hussein. Ils s'emparent aussi d'Alep, en Syrie., et ravagent les environs de Damas. Mais pour Napoléon, embourbé dans les plaines de Russie, il est trop tard et l'offensive tourne court.

Le sultan ottoman de Constantinople, dès 1813, demande à son vassal d'Égypte Méhémet Ali de ramener à la raison le turbulent émir du Nedjd. Celui-ci résiste vaillamment mais il est tué à Taïf, près de La Mecque, en décembre 1814.

- Abdel Aziz Ibn Séoud, le fondateur de la puissance séoudienne

Le 10 janvier 1815, les Wahhabites sont vaincus par les Égyptiens et le fils et successeur de Séoud le Grand conduit à Constantinople pour y être exécuté. Ainsi prend fin la première tentative d'unification de l'Arabie.

Leur capitale Daraya ayant été rasée par les troupes de Méhémet Ali, les survivants de la famille de Séoud s'établissent dans l'oasis de Riyad. Là naît en 1876 ou un peu plus tard Abdel Aziz, lointain descendant du premier Ibn Séoud et de son associé Wahhab.

Au terme d'une succession de guerres impitoyables et meurtrières, il va restaurer le royaume de son ancêtre et relever son nom, devenant pour la postérité Ibn Séoud, roi d'Arabie séoudite.

Vue de Riyad (Arabie séoudite)

Une prospérité fragile

La plus grande partie de la péninsule arabe est aujourd'hui sous la souveraineté de la dynastie séoudite, autrement dit des fils d'Ibn Séoud qui se succèdent sur le trône depuis la mort de leur père, le 9 novembre 1953. Le 22 janvier 2015, le prince Salman (79 ans) succède ainsi à son demi-frère Abdallah, mort à 91 ans.

Le royaume s'étend sur deux millions de km2 et compte 30 millions d'habitants (2014) mais son influence sur la scène mondiale est sans rapport avec sa taille modeste, parce qu'il inclut les villes saintes de l'islam et surtout possède dans le Hasa les plus importantes réserves mondiales de pétrole.

Celles-ci lui permettent de faire la pluie et le beau temps dans le monde des pétroliers. Dans les années 1950, l'Arabie n'a pas bougé quand les autres grands exportateurs de pétrole, l'Irak, le Venezuela et l'Iran, tentaient de se libérer de la mainmise des compagnies occidentales.

En 1973, lors du premier choc pétrolier, l'Arabie a obtenu le quadruplement du prix du baril de référence, de 3 à 12 dollars... à la grande satisfaction des majors qui ont vu leurs profits augmenter d'autant.

Mais cinq ans plus tard survient un deuxième choc pétrolier sous l'effet de la révolution islamique en Iran. La maîtrise en échappe à l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et à l'Arabie. C'est le début d'une profonde déstabilisation du Moyen-Orient, et plus généralement du monde musulman, dont nous ne sommes pas encore sortis. Quelques mois après l'accession de l'ayatollah Khomeiny au pouvoir en Iran, de jeunes Séoudiens en armes investissent la Grande Mosquée de La Mecque pour dénoncer l'impiété de la famille séoudienne ! Ils sont délogés par les gendarmes français du GIGN et décapités. Mais les Séoud entendent l'avertissement et reviennent au rigorisme d'antan. Ils se présentent désormais en chef de file de l'islamisme radical, en concurrence avec les Iraniens chiites.

Déboussolée par le choc entre ses traditions wahhabites et l'irruption de la modernité, la jeunesse dorée d'Arabie séoudite est en première ligne dans la percée de l'islamisme. Ce sont des Séoudiens qui sont aux commandes des Boeing qui frappent les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001, et également à la tête de la mouvance Al Qaida.

Les années 2000 n'en sont pas moins bénies pour l'Arabie séoudite et ses voisins du Golfe car le décollage économique de l'Asie entraîne une forte hausse du prix du pétrole.

De vingt dollars en novembre 2001, soit nettement moins qu'en 1973 (en dollars constants), le prix du baril de référence va atteindre les cent quarante dollars en mai 2008. Il est encore à plus de cent dollars en juin 2014 avant de rechuter lourdement à cinquante dollars en avril 2015.

Bénéficiant de revenus colossaux, les familles régnantes d'Arabie séoudite et du Golfe sortent de l'anonymat et donnent libre cours à leur mégalomanie en claquant leurs royalties à Monaco et en se lançant dans des projets pharaoniques : îles artificielles et gratte-ciel plus hauts les uns que les autres.

De façon plus inquiétante, elles rivalisent aussi dans le soutien aux mouvements salafistes, tant les quiétistes, qui se proposent de « seulement » réislamiser la jeunesse issue de l'immigration, dans les villes européennes, que les djihadistes qui sèment la terreur et la guerre un peu partout en combattant les démocrates arabes et occidentaux ainsi que les chiites et les chrétiens de tous bords.

Ces mouvements, tant quiétistes que djihadistes, se répartissent plus ou moins entre les Frères musulmans, qui prônent la prise du pouvoir par la force et bénéficient du soutien intéressé du Qatar comme de la Turquie, et les wahhabites qui s'en tiennent à la conversion des masses, bénéficient bien sûr du soutien de la famille séoudite et ne rechignent pas à l'emploi de la terreur comme l'atteste Al Qaida.

À trop pratiquer ces jeux dangereux, Séoudiens, Qataris et autres Arabes s'aperçoivent un peu tard qu'ils risquent de se consumer, d'autant qu'ils ont aiguisé l'appétit du géant de la région, l'Iran chiite, héritier d'une civilisation de 2500 ans.

Publié ou mis à jour le : 2020-08-18 11:33:02

 
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